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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 05 juin 2016
Sa note : 13/20

LINE UP

-Sacha Dunable
(chant+guitare)
 
-David "Dave" Timnick
(chant+guitare+percussions)

-Joe Lester
(basse)

-Danny Walker
(batterie+samples)



TRACKLIST

1) Fast Worms
2) Digital Gerrymandering
3) The Pleasant Surprise
4) The Unlikely event of a Water Landing
5) Sul Ponticello
6) The Direction of Last Things
7) City Hymnal

DISCOGRAPHIE


Intronaut - The Direction of Last Things
(2015) - metal prog jazz fusion - post core - sludge (le groupe lui même ne sait pas) - Label : Century Media



Un soir, je me suis rendue sur le conseil d'un ami dans ce lieu, légèrement en retrait de la rue passante, apprécié des connaisseurs, effacé aux yeux des chalands qui se contentent d'en raser les murs. De l'extérieur, quelques notes fusaient dans l'air et m'engageaient à passer le seuil. À l'entrée, j'ai pu observer à loisir quelques affiches amicalement dédicacées d'artistes venus y faire leur bœuf. Ça vous dessine un sourire confiant sur la pomme, ça. J'ai alors avisé une table, me suis installée et rapidement, me suis complu dans l'ambiance étonnamment familière, savamment brossée par le groupe installé sur scène. Je me suis glissée dans un cocon tissé de couleurs musicales appréciables, bercée dans cette atmosphère que j'aurai qualifiée de ouatée si le terme convenait au style pratiqué. Une fois la musique finie, j'ai quitté les lieux, sans trop me poser de questions. Je suis revenue un autre soir, puis un autre et encore un autre, guidée d'abord machinalement par mes pas, et les jours se sont ainsi succédé. J'avais fini par croire que je devais vraiment creuser mon sujet, la qualité du son étant au rendez vous. Mais pour chercher quoi ?

Intronaut est un peu à cette image. Un groupe maniant sludge, metal prog, jazz et cie, dont on entend peu parler (mon voisinage pourrait-il enfin couper NRJ pendant que je parle? On ne s'entend plus rêver d'autre chose dans ce monde à 0,2% de représentation metallique !), qui officie cependant depuis onze années déjà, compte à son actif quatre albums et a partagé l'affiche alléchante de ces chers Tool, The Ocean, Mastodon, ou encore TesseracT, pour ne citer qu'eux. Lesquels collectifs ne tarissent pas d'éloge à son endroit, d'ailleurs. Et voici donc venu un cinquième effort, présenté sous le nom de Direction of Last Things, avec un mixage assuré par David Townsend. Que d'inconnu(e)s en effet ! Comment ai-je donc pu rester simple chaland ? L'appréhension d'Intronaut est cependant tout aussi comparable que celle de ce lieu trop discret décrit plus haut. On flirte avec ses compositions sur bon conseil ou bonne pioche, faute de quoi on passera très probablement à côté, on se laisse happer un instant parce que quelque chose d'évocateur résonne en soi, puis on vaque à nouveau à ses occupations. Et sans coup férir, on revient à l'écoute, mû par une attraction encore indescriptible. À force, ça devient presque obsédant. Pourquoi ? Ah, je vais quand même vous lâcher un tout petit indice : Intronaut n'est pas seulement bien entouré, c'est un groupe de belle qualité. Mais il y a un gros défaut à sa création, on ne sait pas vraiment ce qu'on y cherche, on tourne un peu en rond et on finit par méchamment se lasser passées de nombreuses écoutes, découvrant en nous ce goût un peu amer de ne pas parvenir à décrocher le fruit espéré.
Ce Direction of Last Things, ne raconte pas d'histoires et se veut l'album de la maturité. Le groupe n'en est effectivement plus au stade de l’expérimentation et fait montre de grandes aptitudes d'exécution. Le disque a donc des éléments d'accroche réels et indéniables. Nos artistes ont du talent, chacun trouve sa place avec évidence, et le mixage ouvrant sur un son clair, naturel, très live, propre a l'immersion, est clairement une belle qualité ici. Mais il ne faut point d'esprit paresseux, malgré ces éléments séduisants. Nous qui sommes si exigeants. Habitués à ce que tout nous tombe directement dans le bec. Nous à qui notre monde nous offre immédiatement des plaisirs, compréhension et perception instantanée du message, dès qu'il faut un temps soit peu creuser ses méninges ou que le déclic ne se fait pas à l'instant, nous tendons à délaisser. Que l'on s'entende bien, je ne parle pas de la structure des pistes qui pourrait ou non dérouter. Intronaut est un paradoxe. Son nom est une invite à voyage immersif et pourtant, le groupe ne s'en cache pas, il délivre aussi la musique que ses membres ont simplement envie d'entendre. Entrer dans leur univers personnel de plain-pied et se l'accaparer se révèle plus délicat que les premières notes laissent à le présager, car on ne sait quel fil conducteur suivre pour discerner leur « patte », les faire sortir du lot et rêver tout à son aise sur les nappes sonores. L'énorme sentiment de familiarité, très certainement lié à l'intime et au savant mélange des styles pratiqués, et qui s'élève lors de l'écoute initiale, n'aidant en rien sur ce point. Il nous conduit au contraire à les classer dans les groupes « maitrisés », à les noyer dans cette masse de nos plaisirs déjà attestés et largement comblés.
On savourera pourtant à loisir la plongée hardcore de bon ton introduisant l'album : "Fast Worms". On se laissera saisir très volontiers par ce ton catchy à souhait et ces riffs enlevés. On appréciera surtout la façon dont Intronaut nous trimballe progressivement et sans coup férir dans une atmosphère totalement jazzy, et ce grâce à un merveilleux solo de basse, pour nous replacer ensuite de plus belle sur les tonalités de départ. Un peu comme cette discussion entre amis qui dérive, dérive et reprend son fil initial sans qu'un seul instant nous n'ayons cru glisser vers le hors sujet, bien au contraire. La piste liminaire qui se veut un condensé de ce que savent faire nos musiciens, est donc rondement menée. On en attend par conséquent beaucoup, passé ce premier flirt avec le groupe. "Digital Gerrymandering" plombera l'ambiance sur l'instant avec son intro lourde, son phrasé désenchanté, las et monocorde, sa rythmique qui tombe bien dans les chevilles. Puis des riffs hypnotiques se feront jour amplement et rapidement. Le propos s'éclairera durant les couplets, on pressentira quelque chose qui nous titillera progressivement. On guettera jusqu'à la presque fin du morceau la superbe envolée, la musicalité qui se libère et se propulse dans le solo final. Nos papilles auditives seront émues alors. Et on en demandera une fois encore.
Sauf que... Oui, à mon grand regret, ce seront les deux seuls extraits qui resteront ancrées dans mon cerveau, et ce malgré de très nombreuses écoutes et mon objectivité sur le niveau des titres proposés. "The Unlikely Event of a Water Landing" s'ouvrira bien sur une introduction assez spécifique, des samples à la limite du sidéral. Et lorsque les cordes se lanceront à leur tour, un chassé croisé oreille droite- oreilles gauche nous amusera; le chant et le ton seront plus profonds, plus touchants et nostalgiques. Un break aux arpèges contemplatifs ouvrant sur un quasi silence puis sur la basse (décidément très en avant) qui s'imposera à nouveau avec délice, seront des instants bien plaisants. Le très opethien "Sul ponticello" et sa chute inattendue aux consonances orientales nous surprendra sans aucun doute, tandis que le plus conventionnel "The Pleasant Surprise" constituera une pause dans toute velléité de réflexion de part sa hargne simple et jouissive et son immédiateté. Je ne vous brosserai pas l'ensemble des pistes, à vous de découvrir. Mais voilà le défaut que j'ai trouvé à cet album : si les titres sont très séduisants au fil de leur écoute, une fois de retour dans le silence, il n'en reste que peu d'écho. La magie n'opère pas. Et il y a de quoi s'en surprendre. On peut se sentir ainsi presque contraint de creuser le sujet plus avant, convaincu qu'un élément nous a échappé. Et peut être que ceci m'a bel et bien échappé, malgré mon souci de saisir les choses pleinement. Mais à ce jour, je suis devenue lasse de cette écoute, faute d'y trouver le fruit mûr.

Intronaut a pour lui de bonnes idées et des qualités indéniables. Cependant il manque encore un véritable liant entre ces vertus et la réelle force de frappe sensorielle, celle qui leur ferra passer définitivement le cap de bon groupe à captivant et unique. Ce plus, globalement indéfinissable, qui transforme un titre de musique en quelque chose d'envoûtant. Le groupe mérite très certainement d'être suivi car il fait montre de talent et de volonté, il fait en outre partie d'un univers musical captivant et cette dynamique l'inspire sans aucun doute. Peut-être aurais-je un jour l'occasion de me contredire ou que la maturation plus poussée de cet album me le révèlera avec plus d'éclat.


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