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CHRONIQUE PAR ...

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Djentleman
Cette chronique a été mise en ligne le 15 janvier 2018
Sa note : 17/20

LINE UP

-Gareth Mason
(chant)

-Jonas Johansson
(guitare+batterie)

-Jack "Magera" Richardson
(basse)

TRACKLIST

1) Intro
2) Rational Thinking, Logical Future
3) City Of Ghosts
4) Time Unwinding

5) Of Gallows
6) As Written In Pnakotus
7) Promethean
8) Equilibrium
9) The Chasm
10) The Man With No Face

DISCOGRAPHIE


Slice The Cake - The Man With No Face
(2012) - death metal metal prog Deathcore progressif et atmosphérique - Label : Auto-production



« Qu’est-ce que c’est que ce nom alambiqué encore ? Bon après tout, on a bien eu le droit à Make Me A Donut et Eat A Helicopter, alors niveau bouffe, on sait à quoi s’attendre dorénavant. » Et oui, mais à nom particulier, groupe particulier. Slice.The.Cake. Trois mots pour un nom singulier. Jack Richardson. Gareth Mason. Jonas Johansson. Trois patronymes pour un groupe excentrique. Progressif. Technique. Atmosphérique. Trois styles distincts et pourtant liés. Oui, Slice The Cake mérite sa dénomination, car c’est une formation à part entière. Accrochez-vous, et régalez-vous.

Et dire qu’ils auraient pu s’appeler moins excentriquement « Gaia Aflame ». Mais non, s’ils se sont affublés de la sorte c’est, en grande partie, dû au hasard. Simplement choisi temporairement, le temps de travailler sur la mise en forme d’un logo, les trois compères ont finalement décidé de garder Slice The Cake, car ils trouvaient que cela apportait une certaine cohérence à plusieurs niveaux. Et ils n’ont pas loupé le coche. Cette formation est particulière de bout en bout. A commencer par le fait qu’elle est internationale. Trois musiciens, trois pays différents. Il y a tout d’abord Jack Richardson, le bassiste, qui vit en Australie. Puis, vient Gareth Mason, le vocaliste, basé pour sa part un tantinet plus près de chez nous, en Angleterre. Puis, arrive ensuite le guitariste – et accessoirement batteur – Jonas Johansson (aucun lien de parenté, messieurs) qui, comme son nom l’indique est scandinave, plus précisément suédois. Bien évidemment, vous vient à l’esprit une première question : comment se sont-ils rencontrés. C’est là que la magie d’internet va opérer une première fois. Leurs chemins se sont croisés sur le forum d’Ultimate Guitar, site dédié aux tablatures que nos musiciens affectionnent tout particulièrement. De là, va émerger l’idée de former quelque chose de concret, en 2009, puis une esquisse sous forme d’EP, appelé Cleansed, un an plus tard. Deuxième question qui vous taraude alors l’esprit : comment fait-on pour composer, à des milliers de kilomètres de  distance les uns des autres ? Eh bien, contrairement à ce que l’on peut s’imaginer, il n’y a pas une si grosse différence que cela dans le processus de création. En effet, la plupart des groupes actuels voient leurs membres composer leur partie chacun de leur côté, avant de se regrouper en studio pour tout mettre en commun et en forme. Non, dans le cas de Slice The Cake, le vrai challenge est que cela peut mettre plus de temps en raison du décalage horaire et d’un mode de vie totalement différent selon les pays. Sans compter les nombreuses absences potentiellement liées au travail professionnel de tout un chacun. Mais au-delà de ça, Slice The Cake prouve bien, grâce aux prouesses et aux avancées technologiques de ces dernière décennies, qu'il n’est désormais plus impossible de créer une musique cohérente et bien ficelée sans être dans la même pièce ou dans le même pays que les autres membres de son groupe. A cela s’ajoute d’ailleurs le fait que leur EP Cleansed, tout comme cet opus ici présent, n’étaient disponibles que par le biais d’internet au début, avant de décider d’en faire des copies physiques par la suite. C’est donc ce que l’on peut appeler une « e-bande », qui vit avec son temps et s’adapte à lui. Du coup, vous vous doutez également que des concerts, il n’y en a eu aucun jusque juillet 2015, date de leur première apparition au Tech Fest en Angleterre.
Mais avant d’en arriver là, Slice The Cake a bien transpiré comme il faut, et a fait ce qu’il sait faire de mieux, en l’occurrence un album studio, avec un titre accrocheur et une pochette attirante : The Man With No Face. Sorti le 1er mars 2012, soit exactement deux ans jour pour jour après leur EP, ce disque ne fait pas dans la demi-mesure, avec au programme, soixante-six minutes d’écoute. Très audacieux de la part d’un groupe qui n’a sorti qu’un skeud de quatre chansons pour à peine plus d’un quart d’heure de musique. Pari osé donc, voire risqué, mais tenté. Et quand on plonge dedans. . . On n’en ressort pas indemne. Tout d’abord car vos repères seront menés à mal. Ne vous attendez pas à trouver un seul et unique style, ou même un mélange de deux genres. Non, ici c’est un melting-pot dévastateur qui vous submerge.  Si l’intro est volontairement très ambiante, avec ses samples et son piano d'un calme froid, c’est pour mieux contraster avec "Rational Thinking, Logical Future". Etonnamment courte, mais très intense et sans aucune pause, elle nous livre un death survitaminé, aidé par de nombreux blasts, malgré son penchant progressif. Car oui, si on devait tenter de se prendre au jeu du « c’est quoi comme style Slice The Cake », la réponse la moins éloignée de la vérité serait : « death/deathcore progressif ». En témoignent les deux excellents titres qui suivent "City Of Ghosts" et "Time Unwinding". En ce qui concerne la première, elle fait la part belle à Jack Richardson, qui se fait entendre à deux reprises (0’59 et 2’17) afin d’aérer un peu ce deathcore progressif comprenant un riff parfait (1’15 et 3’16), le second étant poursuivi en fondu-décalé par des notes de guitares très aiguës qui ne vont lâcheront plus avant un moment. La deuxième, quant à elle, bien que restant très prog, aligne un peu plus de plans techniques (0’59, 1’54), mais sait tout de même nous emporter dans un autre monde avec ses arpèges de guitare et son envoûtant piano. Surgissent alors les deux morceaux « OVNI » de l’album : "Of Gallows" et "As Written In Pnakotus". "Of Gallows" fait incontestablement partie des tops de l’album. Un subtil mélange de black metal avec ses tremoli et blasts en ouverture, toujours ce côté deathcore progressif avec ses breakdowns assez lourd à 4’40 et 6’15, mais aussi ce côté atmosphérique et mélodique avec ce break au piano en plein milieu de la chanson, et ce solo mirifique à 5’26. Le tout emmené par un refrain en chant clair déroutant au premier abord, mais qui contient ce quelque chose de spécial qui va venir accrocher l’auditeur au fur et à mesure des écoutes et donner une face dramatique à la chanson. A l’opposé total, "As Written In Pnakotus" propose quelque chose de complètement loufoque, partant sur une bonne base expérimentale, et ajoutant de l’atmosphérique et des touches industrielles. Tout ça avec un tempo lourd et lent et une ambiance oppressante. Les paroles vous conforteront dans cette sensation d’étrangeté abstraite. A vous de juger, mais c’est quitte ou double.
Passée cette bizarrerie (et c’est un euphémisme), vous retomberez dans le monde plus concret – ou moins abstrait, c’est selon – de Slice The Cake. Le trio replonge alors dans un death technique et lourd auquel on a plus été habitué durant l’album. "Promethean" reste pourtant un cran en-deçà de ce qui nous a été proposé jusqu’à présent, et elle ne marquera sûrement pas vos esprits hormis peut-être les quatre-vingt-dix dernières secondes, qui nous balancent à la suite : un mini-passage drone suivie d’une orchestration assez inattendue. C’est pour le moins, mal amené, et sorti un peu de nulle part. L’équilibre primaire semble revenir à nous avec les deux dernières chansons "Equilibrium" et "The Chasm", les deux étant assez proches stylistiquement et structurellement parlant, apportant autant de plans techniques que progressifs, les deux étant souvent liés, mais sachant aussi les marier avec une certaine mélodie, et gardant un certain rythme endiablé, notamment grâce à l’imposante présence de la basse (début de "The Chasm"). Les vagues viennent sceller la boucle commencée par l’introduction et on sent qu’une certaine intensité a diminué depuis la moitié de l’album. C’est le moment choisi par Slice The Cake pour dégoupiller son ingrédient phare : l’EP dans l’album : "The Man With No Face". Et il n’est pas à prendre à la légère, puisqu’il dure ni plus ni moins de vingt et une minutes ! C’est donc près d’un tiers de l’album qui se voit condensé en une seule chanson. Autant vous dire que pour le style pratiqué ici, c’est de l’inédit et une sacrée performance ! Et pour que celui-ci soit un minimum digeste, STC l’a divisé en six mouvements, plus ou moins distincts, et chacun portant un nom, à la façon d’un chapitre. Si le premier est une ouverture ambiante, un peu comme l’introduction de l’album, le dernier fait office de double mise en abîme, avec comme titre "VI : The Man With No Face". Ce qui fait qu’à 17’26, vous vous retrouvez avec "VI : The Man With No Face" dans "The Man With No Face" dans The Man With No Face. Voilà qui boucle la boucle grandiose emmenée par la triade cosmopolite. Comment résumer le plus simplement du monde cette dernière composition singulière ? Eh bien, on va dire que si vous êtes passés à côté de l’album entier (ce qui serait un constat d’échec assez grave dans votre vie), vous pourrez vous rattraper aisément ici. Toutes les sonorités entendues jusqu’à présent y sont regroupées : du technique (2’46) au progressif (6’08), en passant par l’ambiant avec des samples (début jusque 1’45), un leitmotiv au piano (1’45, 5’30), des parties plus expérimentales (16’00), un chant clair (3’02, 3’25, 13’54), des passages plus aérés (11’20), plus mélodiques (15’41), plus atmosphériques (7’46) mais parfois plus lourds (5’06), et bien sûr des transitions parfaites donnant l’impression d’une cohésion totale et non de bricolage. Bref, un chef d’œuvre à ne pas louper. Et ne croyez pas à la ghost-track à la con, car ce sont bien vingt et une minutes non-stop qui vont se dérouler sous vos oreilles éberluées.
Que veut nous faire passer Slice The Cake comme message, à travers cette œuvre conséquente ? Si on s’en réfère tout d’abord à l’artwork de l’album, il semblerait qu’une notion de dualisme évidente transparaît. Ce masque à moitié noir, à moitié blanc, implique une dyade à plusieurs degrés. Et sans vouloir dévoiler une quelconque réponse potentielle, le fait que le côté droit (le noir) semble s’évaporer, laissant place à une protection totalement laiteuse, nous laisse envisager une échéance plutôt positive. Mais Slice The Cake veut surtout que l’on passe au-dessus de ce manichéisme omniprésent dans notre société actuelle. Il veut que nous admettions qu’il y a des nuances entre le noir et le blanc. Qu’il y a même toute une flopée de spectres, et qu’il faut arrêter de se placer d’un côté ou de l’autre. Savoir réfléchir par soi-même ? Peut-être. Sûrement même. L’album en lui-même est une belle preuve que l’uniformisation n’est pas la solution, comme le justifie tout cet accouplement de styles assez éparses et, malgré tout, pourtant cohérents. De là à nous faire entrevoir une réflexion sur le metal plus générale, ou même à propos de la musique en elle-même, il n’y a qu’un pas. Toujours est-il qu’au travers de cette sérénade de plus d’une heure, Gareth Mason nous dépeint l’introspection d’un homme, dans ce que l’on peut appeler une sorte de voyage mystique et évolutif. De pensées philosophiques sur la place, la nature et la condition de l’homme sur Terre, à des paroles de révoltes contre une société en crise constante ("Rational Thinking, Logical Future", "Time Unwinding", "Equilibrium"), on pourra aussi entendre une complainte dramatique teintée de mythologie et religion ("Of Gallows"), ainsi qu’un texte beaucoup plus abstrait, expérimental, partagé entre l’ésotérisme et de la fiction ("As Written In Pnakotus"). La chanson éponyme, quant à elle, possède sa propre mythologie, dans laquelle le narrateur nous fait part de ses réflexions, ses interrogations, ses doutes quelque soient leur ressort, mais aussi de ses affirmations, brassant un large choix de thèmes, dont ceux récurrents de la religion et de la philosophie (le dualisme ayant une place importante donc), semblant faire un travail de ce bilan personnel et de remise en question titanesque (à l’image de l’album). A la fin, on semble percevoir les changements qu’a induit tout ce cheminement, l’homme paraissant plus sûr de ses propos au fur et à mesure du temps. Bref, cet album est une constante mise en abîme artistique et, rien que pour ça, il mérite les acclamations et la reconnaissance du public, de quelque horizon qu’il soit.


Après avoir écouté The Man With No Face, vous comprendrez pourquoi Slice The Cake a une place à part dans le monde du deathcore. Allant à l’encontre des pré-requis et des codes « imposés » par le style, il navigue dans différents mondes, tout en sachant s’adapter, faisant preuve d’une maturité ahurissante, et d’une technicité et d’une maîtrise aberrantes pour un premier album. Une des grosses claques de l’année 2012, si vous en doutiez encore.


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