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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 06 février 2018
Sa note : 18/20

LINE UP

-Coburn Pharr
(chant)

-Jeffrey Bruce "Jeff" Waters
(chant+guitare+basse+programmation)

-David "Dave" Scott Davis
(guitare)

-Wayne Darley
(basse)

-Ray Hartmann
(batterie)

TRACKLIST

1) The Fun Palace
2) Road to Ruin
3) Sixes and Sevens
4) Stonewall
5) Never, Neverland
6) Imperiled Eyes
7) Kraf Dinner
8) Phantasmagoria
9) Reduced to Ash
10) I Am in Command

DISCOGRAPHIE

Never, Neverland (1990)
Metal (2007)
Annihilator (2010)
Feast (2013)
Suicide Society (2015)
For the Demented (2017)

Annihilator - Never, Neverland
(1990) - thrash metal - Label : Roadrunner Records



Les choses sont allées très vite pour Annihilator depuis la sortie d'Alice in Hell, fulgurant LP originel et original qui a d'office imposé le groupe canadien parmi les plus solides outsiders du thrash metal au crépuscule des années quatre-vingts. Plusieurs concerts en Europe en ouverture des sympathiques mais limités Anglais d'Onslaught ont en effet permis aux compatriotes de Rush de se montrer à leur avantage avant d'intégrer la tournée nord-américaine de Testament, que d'aucuns verraient bientôt supplanter  Slayer ou Anthrax. À peine rentrés au pays et pressés par leur maison de disque dont on devine l'impatience à exploiter filon si prometteur, les jeunes chevelus se retrouvent en studio pour donner un successeur à leur remarquable essai inaugural. Too much too soon ?

Les conditions ne sont pas aussi idylliques qu'elles en ont l'air. En seulement quelques mois, la formation torontoise a perdu deux unités, le guitariste Anthony Greenham – mais avait-t-il vraiment enregistré quelque chose avec Annihilator ? - et surtout Randy Rampage, le hurleur blond platine qui a préféré jeter l'éponge afin de sécuriser sa trésorerie personnelle en acceptant un(e) job sur un chantier naval. Dès lors, il ne fait guère de doute que le véritable patron de l'entité Annihilator se nomme Jeff Waters, auteur d'à peu près tout - c'est moins vrai concernant la production de ce deuxième chapitre intitulé Never, Neverland, pour laquelle il est pourtant co-crédité. En effet, contrairement à son souhait de faire tonner ses dix nouvelles cylindrées en dopant le style rugueux d'Alice in Hell, celles-ci progressent dans un vrombissement chaleureux, comme en atteste la basse sautillante qui grogne plaisamment sur le liminaire "The Fun Palace". À vrai dire, Waters aurait tort d'être déçu : Glen Robinson (Queensrÿche, Voivod) a effectué un excellent travail derrière les manettes, équilibrant un son qui permet de mettre en valeur les velléités ultra-mélodiques d'un collectif qui n'a rien perdu de son tranchant, juste une once d'âpreté.
La première moitié du recueil incarne cet infléchissement somme toute modeste, entre tempos – relativement - modérés et rondeurs discrètes des guitares qui enchaînent les séquences avec une fluidité qui doit beaucoup à cette gangue sonore inédite, se démarquant des juxtapositions abruptes qui parsemaient la réalisation antérieure. À l'exception de l'effréné "Road to Ruin", il s'agit de chansons récentes, qui se signalent par un développement soigné, presque trop quelques fois – "Sixes and Sevens" tire un peu en longueur, bien qu'illuminé par l'un d'un des plus beaux solos délivrés par Jeff Waters dont la virtuosité a éveillé l'intérêt du leader de Megadeth – oui, Dave Mustaine himself - en recherche d'un remplaçant au remplaçant du gars qu'il avait viré quelques années auparavant. Refus poli du prodige qui a donc préféré renoncer à une exposition médiatique et un succès public plus importants dans le but de favoriser son propre projet – une louable décision dont l'auditeur en quête de sensations fortes ne peut que se féliciter. Car Annihilator est sans doute le seul gang thrash du tournant des années quatre-vingt-dix à distiller cette sorte de mélancolie dynamique qui nimbe la plupart de ses compositions, transcendant un savant dosage de riffs incisifs, de pertinentes envolées récitatives et de refrains directs, éructés sur Never, Neverland par le dénommé Coburn Pharr dont le seul fait d'arme notable consiste à avoir effectué une pige au sein d'Omen, une honnête section de heavy metal californienne. Plus sobre que celui de son strident devancier, le registre de Pharr s'adapte parfaitement aux variations d'ambiance qui émaillent l'enregistrement et participe de l'impression de maîtrise qui s'en dégage. Point de mièvres roucoulades pour autant, le gosier râpeux du nouveau venu rappellant qu'il est question d'une musique percutante faite de tensions, de ruptures et d'accélérations dont la virulente acmé se situe à la fin d'un parcours riche en émotions.
L'haletant incipit de "Phantasmagoria" lance le signal d'une infernale et jouissive trépidation qui ne cessera qu'aux ultimes mesures du terrible "I am in Command", faisant chavirer les sens au rythme ultra soutenu de guitares arasantes – impitoyable "Reduced to Ash" - puis virevoltantes, généreuses en motifs saccadés et soli supersoniques. De quoi combler celles et ceux qui espéraient un Alice in Hell II – rien d'étonnant puisque ces joyaux ont été confectionnés avant la parution du premier effort longue durée, récupérés faute de délai suffisant pour forger du nouveau matériel. Waters avait d'ailleurs anticipé le coup en gardant sous le coude ses créations de jeunesse dont l'impact est ici démultiplié par de judicieux arrangements – il suffit d'écouter les démos pour mesurer le vertueux chemin parcouru. Cependant, Never, Neverland ne se résume pas à son final décoiffant. D'autres joyaux se révèlent tout aussi brillants et plus particulièrement la piste éponyme, étourdissant chef d'œuvre dont chaque partie s'apparente à un chapitre d'un lugubre récit - celui d'une jeune fille séquestrée pendant des années pour avoir osé porter le regard sur un représentant du sexe opposé. Tour à tour inquiétant, poignant, violent, "Never, Neverland" progresse à la manière d'un court-métrage dont chaque plan contraste avec le précédent, sans jamais menacer la cohérence miraculeuse de l'ensemble. Breaks, contre-breaks, emballements, accalmies font de cette pièce la plus audacieuse et sans doute la plus puissante émotionnellement figurant au répertoire d'Annihilator, parachevée par une coda douloureuse et cristalline - belle, tout simplement.


Confectionner un deuxième album en puisant majoritairement dans le stock des occurrences non-utilisées pour son prédécesseur constitue la parade la plus évidente lorsque le temps fait défaut, tout en laissant planer un doute légitime quant à la qualité du recyclage. À l'instar d'Iron Maiden et Metallica, Annihilator a relevé le défi avec maestria. Syncopé, véloce, palpitant, Never, Neverland témoigne de la capacité de Jeff Waters, aidé de ses hommes de main, à faire évoluer, déjà, son thrash overspeedé vers des horizons plus contrastés, et plus sensibles. Une dextérité époustouflante au service d'une réjouissante et imparable démonstration : oui, le metal extrême peut s'accommoder - sans s'affadir - de la mélodie. Avec Never, Neverland, Annihilator le confirme de manière magistrale.


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