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CHRONIQUE PAR ...

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Lucificum
Cette chronique a été mise en ligne le 19 avril 2018
Sa note : 18/20

LINE UP

-Laurent "Öxxö Xööx" Lunoir
(chant)

-Vittorio "486DX-33MHz-64MB" D'Amore
(programmation)

TRACKLIST

1) DMA 0 DRAM REFRESH      
2) DMA 1 SOUND CARD 8-BIT      
3) DMA 2 FDD CONTROLLER      
4) DMA 3 LPT1 ECP MODE      
5) DMA 4 CASCADE      
6) DMA 5 HARD DISK      
7) DMA 6 SCSI HOST ADAPTER      
8) DMA 7 SOUND CARD 16-BI

DISCOGRAPHIE


Master Boot Record - Direct Memory Access
(2018) - electro dark synth-wave néo-classique épique - Label : Blood Music



Plus qu'une véritable chronique, c'est presque un test de Turing qu'il faudrait mener ici. Car la question principale concernant Master Boot Records demeure: y a-t-il un humain derrière tout ça* ? Ou bien cette musique ne serait que le fruit de lignes de codes dégénérées, de processeurs ivres et d'architectures mécaniques vides et déshumanisées ? La domination des machines vient-elle de commencer en s'attaquant à ce qui est le plus cher à l'homme: l'art ?

Sept mois après l'incroyable premier grand œuvre de MBR, Interrupt Request (autant dire une éternité vu le rythme frénétique de sorties qui caractérisaient les débuts de MBR), Direct Memory Access pointe le bout de son code et de ses balises. Dès le premier coup d’œil, on sait que rien n'a vraiment changé: pochette toujours aussi noire, pixelisée et cryptique, titres de morceaux une fois de plus tirés d'un catalogue de hardware informatique… et pourtant, du changement, il y en a. Déjà, la signature sur un label, Blood Music, là où jusqu'à maintenant MBR se répandait seul comme un sale virus répliquant et hyper infectieux. Et Blood Music, ça n'est pas n'importe quoi. Ce label finnois sévit depuis quelques années dans l'univers du metal et du darksynth. Ces deux facettes, à travers des groupes comme Hollywood Burns, Dan Terminus, Perturbator (pour le darksynth) ou Irreversible Mechanism, Arbor ou encore Setentia (pour le metal), se trouvent magistralement réunies chez MBR qui allie avec brio ces deux mondes pas si éloignés que ça. Blood Music en support, donc, permettra sans aucun doute à MBR de se diffuser toujours plus agressivement.
L'autre changement – et de taille – c'est l'apport d'un organe vocal biologique sur certaines chansons. Notez que je n'utilise pas le terme « voix » car nous sommes en présence d'Öxxö Xööx, l'homme qui chante avec Igorrr et qui possède ses propres projets dont – évidemment - Öxxö Xööx et collabore régulièrement avec des artistes comme Laure Le Prunenec aka Rïcïnn, qui elle-même chante avec Gautier Serre/Igorrr sur Corpo-Mente (Rïcïnn et Corpo-Mente étant signés, tiens donc, chez Blood Music)… Bref, dans cette partouze de musiciens dégénérés repoussant à chaque note les limites du bon goût musical, MBR vient de faire une première entrée qui, on l'espère, ne sera pas la dernière. Si vous aussi vous rêvez d'une mixtape Igorrr / MBR / Rïcïnn dans des rêves si terribles que même H.P Lovecraft n'aurait osé les écrire… Bref. Cet ajout vocal, de taille donc car inédit, ne provoque pas la cassure radicale qu'il aurait pu engendrer: Öxxö Xööx n'est présent que sur quatre titres sur huit, et sa présence se résume à d'étranges circonvolutions vocales, grognements et autres imprécations dans ce curieux langage qu'il a lui même inventé** et qui comporte des trémas partout. Les paroles, s'il y en a vraiment, sont donc d'une certaines manières codées dans un langage artificiel: du MBR dans toute sa splendeur.
Musicalement, Direct Memory Access n'est qu'une géniale itération de plus dans la série de sorties ayant vu le jour depuis deux ans. Car MBR et son avatar / créateur ne souffrent pas la lenteur, et la musique jaillit comme d'elle-même du cerveau de silicone biologique du maitre d’œuvre du projet, fut-il homme ou machine. L'écriture de ces huit morceaux n'a pas du excéder, des dires de l'intéressé lui-même, plus d'une semaine, le plus long ayant ensuite été l'intégration et le mixage du chant d'Öxxö Xööx. Car MBR répond à une logique délibérément figée d'orchestre de chambre: chaque sonorité a un rôle d'instrument (violon, contrebasse, violoncelle…) et l'écriture des mélodies répond alors à une logique très baroque, les sons étant toujours les mêmes, fixés dès le départ par la volonté du créateur pour qui la recherche de textures sonores n'est plus utile dès lors qu'on a trouvé les bons sons – autant de temps de gagné à consacrer à l'écriture plutôt qu'au mixage. L'environnement sonore, donc, de Direct Memory Access, est parfaitement identique à celui d'Interrupt Request, à de très légères différences près.
Faut-il donc voir dans ce nouvel album qu'une resucée du précédent augmentée des gimmicks vocaux d'Öxxö Xööx ? Oui et non – et le oui n'est pas un problème. Car indéniablement, la recette et les textures harmoniques de Direct Memory Access sont dans la droite ligne d'Interrupt Request, avec toujours ces élégantes circonvolutions de synthés, ces arpèges furieux, ces inquiétantes mélodies, ces riffs hypnotiques et cette ambiance angoissante et mélancolique. Et pourtant, MBR continue d'apporter sur chaque morceau un petit quelque chose d'unique, une ambiance particulière, une approche légèrement différente ou une invention qui dénote. Écoutez ce passage centrale sur "CASCADE" où les synthés s'enroulent lentement, comme un dialogue amoureux entre machines, doux et triste. Écoutez l'hystérie maladive et angoissante de "DRAM REFRESH" ou encore les sautillements interrogateurs de "SCI HOST ADAPTER"… MBR vit, s'exprime, tisse un paysage d'images et provoque chez l'auditeur un imaginaire de bits et de puces, de sentiments puissants mêlant malaise, tristesse et peur, mais aussi un indescriptible bonheur mêlé d'une douce et entêtante mélancolie.
Et Öxxö Xööx, dans tout ça ? Et bien il rejoint le line-up des lignes d'instruments utilisés par le maitre, tout simplement. À aucun moment n'a t'on la sensation que la musique a été construite autour du chant, mais plutôt qu'il ne joue le rôle que d'un instrument supplémentaire, ni plus ni moins important qu'un autre dans l'orchestre virtuel de MBR. Dans ce cas, qu'apporte-t-il ? Tout bonnement une nouvelle couleur, utilisée avec parcimonie, qui apporte un éclairage légèrement différent selon les intentions. Par exemple, les grognements abyssaux sur "FDD CONTROLLER" n'ont pas vocation à éclairer ou alléger le propos. Ils ne sont qu'un autre moyen d'expression, un choix artistique ponctuel et non une révolution définitive chez MBR. Le fait que seuls quatre titres accueillent le chanteur montre bien qu'il ne s'agit finalement probablement que d'une expérimentation, au résultat intéressant, qui n'aura sans doute pas vocation a devenir systématique. Cette ouverture, cela dit, augure du meilleur pour la suite de MBR qui se montre capable de changer tout en restant fidèle à ce qu'il est.


Concluons. Vous avez aimé Interrupt Request ? Vous aimerez Direct Memory Access. Pour autant, il faut reconnaître deux défauts à ce dernier. Déjà, il est trop court (à la différence de cette chronique). Là où l'album précédent, avec ses seize titres, atteignait les 74 minutes, nous ne sommes ici qu'à huit titres pour 43 minutes. Quand on sait avec quelle profusion MBR est capable de produire, on regrette l'absence de deux-trois morceaux supplémentaires pour rallonger un peu le propos. Ensuite, la construction de l'album: Öxxö Xööx est présent sur les morceaux 2, 3, 4 et 5. C'est un peu curieux de les regrouper ainsi tous ensemble, mais soyons honnête: on peut y voir une légère maladresse mais reconnaissons que cela ne gâche en rien l'écoute de l'album. Allez, résumons: Master Boot Record nous offre ici encore une œuvre dense et puissante confirmant, si besoin était, le talent et même – osons – le génie de son maitre d’œuvre.


*En fait oui, il s'appelle Vittorio d'Amore ou Victor Love pour les intimes, et il est fort sympathique.
**voir ici.


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