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CHRONIQUE PAR ...

100
Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 04 juin 2018
Sa note : 14/20

LINE UP

-Robert John Arthur "Rob" Halford
(chant)

-Glenn Raymond Tipton
(guitare)

-Kenneth "K. K." Downing Jr.
(guitare)

-Ian Frank Hill
(basse)

-David "Dave" Holland
(batterie)

A participé à l'enregistrement :

-Jeffery Louis "Jeff" Martin
(chœurs sur "Wild Nights, Hot & Crazy Days")

TRACKLIST

1) Turbo Lover
2) Locked In
3) Private Property
4) Parental Guidance
5) Rock You All Around the World
6) Out in the Cold
7) Wild Nights, Hot & Crazy Days
8) Hot for Love
9) Reckless

DISCOGRAPHIE


Judas Priest - Turbo
(1986) - heavy metal hard rock - Label : CBS



« How the West was Won ». Led Zep avait montré le chemin : être spectaculaire, et tourner. Beaucoup. Justement, les récitals en enfilade, les cinq Brummies de Judas Priest en ont ras la casquette en skaï au cœur des années quatre-vingts. 1985, année blanche comme la poudre dont Rob Halford entend se passer - désintox pour le hurleur. Coup d'arrêt ? Une grosse pause, plutôt. Car les chevelus cloutés fomentent leur plan pour achever la conquête des States entamée avec Screaming for Vengeance sorti quatre ans plus tôt. Et là débarquent les « guitares-synthés ».

Le truc est simple, finalement. Quand on vous surnomme les Metal Gods, inventeurs du heavy moderne qui entrent en scène Harley entre les cuisses, pas question de poser un piano en plastique sur un tréteau et prendre le risque d'être confondu avec Journey. Mais le heavy, le vrai, le dur, le tatoué, les Anglais - et leur maison de disque - le sentent : ça va moins bien se vendre. Mötley Crüe, Ratt et tous ces chanteurs érotiques à la glotte aguicheuse, aux fanfreluches fournies et aux tatouages plus nombreux - le comble - ont sacrément le vent en poupe. Et puis Van Halen s'est mis aux synthés et a cassé la baraque avec un single, "Jump", qui ne donne pourtant pas envie du tout d'entamer une séance de trampoline ou de ballon sauteur, mais passons. Alternative : se radicaliser, incarner - pour de vrai - les Défenseurs de la Foi vantés à coups de contre-ut déments sur le LP précédent. Faire du thrash, quoi. Inenvisageable - la mélodie, ça compte quand même. Et puis, il faudrait changer la placide section rythmique, passer le gosier de l'irremplaçable Halford au papier de verre - non vraiment ça ne va pas être possible. Surgit alors l'idée : jouer du clavier en gardant la pose du guitar-hero. Pas à la façon des jazz-funk-progueux et leur gros joujoux de virtuose en bandoulière. Non, il s'agit d'adapter le micro adéquat sur les instruments de Tipton et Downing et les relier à un pédalier afin d'obtenir le son « moderne » recherché.
Et ça démarre fort. La montée en puissance sur fond de synthés mugissants tient en haleine pendant deux bonnes minutes avant que ne retentisse le refrain libérateur de ce "Turbo Lover" terriblement accrocheur. Le break un peu atmo manque de casser la belle dynamique avant que les solos réglementaires, bien qu'assez brefs, relancent la machine qui s'éloigne fièrement dans le decrescendo d'un refrain répété ad lib – caractéristique de tous les morceaux. Sauf un. "Parental Guidance". Qu'il faut évoquer, tel un négatif de l'ode aux grosses cylindrées placée en ouverture, puisque cette saillie salutaire contre les milices politisées de la censure ayant la section de Birmingham dans le viseur s'apparente musicalement à une rengainasse de fête à la bière, constituant ainsi l'occurrence la moins enthousiasmante du recueil, raison sans doute de sa conclusion abrupte – à un moment il faut savoir arrêter les dégâts. Entre ces deux extrêmes, les pistes s'enchaînent, toutes submergées par les sonorités synthétiques qui l'emportent largement sur la saturation habituelle des amplis des deux bretteurs à six-cordes, dont le tranchant et la précision légendaires sont noyés sous les rondeurs d'une production aseptisée. Les riffs sont réduits à leur plus simple expression, faibles variations d'accords restreints au rôle de soutien des mélodies bourdonnant dans les pedal-boards. Celles-ci sont incarnées par un Rob Halford une fois de plus particulièrement mis en avant, dans un registre cependant très différent de celui qui prévalait sur Defenders of the Faith : finie la foire à la stridence, Robert John Arthur se cale dans des médiums relativement sobres, ne lâchant une vocalise suraiguë qu'en de rarissimes occasions. La bête indomptée s'est assagie et pourtant la justesse dans tous les sens du terme de ses interventions sauve à elle seule Turbo du procès en mièvrerie qui lui pend à la console de mixage. Ainsi, sans les modulations poignantes du blondinet au grand front, la power ballade "Out in the Cold" ne serait qu'un pastiche plastique de "Child in Time" amputé de l'embrasement final et "Private Property" une tentative putassière de faire la claque dans des stadiums (« Hands off! » qu'il crie, le monsieur... Faudrait savoir !).
En outre, le Priest a encore de la bonne came planquée sous la soutane, ou plutôt la veste à franges bigarrée – victime des changements, on y est. Certains refrains se révèlent en effet méchamment addictifs, à l'instar de celui de "Rock you all around the World" qui transpire lui aussi la volonté de faire beugler une arena de baseball à l'unisson, ou de la déclaration sans équivoque d'un Robby chaud comme un hammam non mixte sur "Hot for Love". Quant à "Wild Nights, Hot & Crazy Days", elle s'inscrit dans la lignée de ces chansons pour adultes consentants initiées par "You Say Yes" sur Point of Entry, sans le break fiévreux de cette dernière mais dotée d'un grain de folie bienvenu dans cet univers qui ne respire pas précisément le lâcher prise. Ah mais au fait, quelqu'un a des nouvelles de lan Hill ? Parce que ça fait maintenant huit titres que sa basse est portée disparue, faudrait penser à lui rappeler de passer au studio. Et puis cette batterie en pilotage automatique qui écrase tous les temps avec un son encore moins naturel que sur Defenders of the Faith... Autant créditer un séquenceur, si c'est pour faire ça. En clôture de cet étrange chapitre de la geste priestienne, les mecs baissent, enfin, les potards de leurs amplificateurs de synthèse et laissent filtrer un son de guitare un brin plus abrasif - dommage que le rythme trop pépère de "Reckless" empêche d'emporter totalement l'adhésion, engendrant une ultime frustration chez le fan désorienté.


Et bien, ils n'ont pas fait semblant. Afin de finaliser leur emprise sur les terres de Bon Jovi, les parrains du heavy metal remisent leur « british steel » pour un american style bien moins affûté, passant le Rubicon naguère franchi par ZZ Top en truffant leur enregistrement de stridulations électroniques. Et le pire, c'est qu'ils ont réussi leur coup : les ventes sont considérables – merci les refrains à assimilation rapide et merci Rob Halford qui livre l'une de ses meilleures performances derrière le mic'. Tout de même, c'est un peu mou - il aurait fallu le mettre franchement, votre « turbo », les gars. Des promesses... Heureusement qu'il est encore possible de compter sur les trves de chez Iron Maiden, partis enregistrer dans le même studio … Oh wait.


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