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CHRONIQUE PAR ...

100
Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 26 septembre 2018
Sa note : 15/20

LINE UP

-Denis "Snake" Bélanger
(chant)

-Denis "Piggy" D'Amour
(guitare+claviers)

-Michel "Away" Langevin
(claviers+batterie)

A participé à l'enregistrement :

-Pierre Saint-Jean
(basse)

TRACKLIST

1) Fix My Heart
2) Moonbeam Rider
3) Le Pont Noir
4) The Nile Song (Pink Floyd cover)
5) The Lost Machine
6) Time Warp
7) Jack Luminous
8) Wrong-Way Street
9) We Are Not Alone

DISCOGRAPHIE

War and Pain (1984)
Rrroooaaarrr (1986)
Killing Technology (1987)
Dimension Hatröss (1988)
Nothingface (1989)
Angel Rat (1991)
The Outer Limits (1993)
Negatron (1995)
Voivod (2003)
Infini (2009)
Target Earth (2013)
The Wake (2018)

Voivod - The Outer Limits



La mutation comme modèle de survie. Se réinventer, sans se renier, à chaque manifestation. Une démarche consubstantielle des quatre âmes damnées de Voivod. Quitte à susciter l'incompréhension. Renégats : ce terme a plus qu'effleuré l'esprit des thrashers incorruptibles qui estimaient que les Canadiens avaient poussé trop loin leur avancée en terre rock sur Angel Rat – les mêmes avaient dû recracher leur bière de dépit lorsqu'ils avaient découvert le Black Album de Metallica sorti un peu plus tôt en cette incroyable année 1991. L'album suivant, en toute logique, devrait être carrément pop, non ?

Non. Évidemment que non. Piggy, le mentor, a beau vénérer les formations de prog rock seventies de consistance (bien) plus légère que les relents de goudron cramé qui s'échappaient de ses amplis sur le primal War and Pain, il n'a pas renoncé à charger ces derniers du mélange singulier de stridence et de dissonances qui a fait sa réputation. Et Away ne s'est jamais trop embarrassé du style musical dans lequel il est censé œuvrer à l'heure de bastonner son kit de batterie - oui, même sur Angel Rat. Néanmoins, le son a indéniablement désépaissi, le chant de Snake se fait plus mélodieux et Blacky, le bassiste... s'est barré. L'ensemble de ces dispositions sont reconduites sur Au-delà du Réel, pardon, The Outer Limits – exit les pirates, les envahisseurs de l'espace malintentionnés reprennent du service. Serait-ce le signe d'un possible retour en arrière ? Oui. Non. Les deux, mon capitaine. Car les compatriotes de Diane Dufresne s'amusent à brouiller les voies lactées et les sentiers de la gloire sans cesse ajournée – c'est leur spécialité. Par exemple, en renouant avec le climat lourd et inquiétant de la période Killing Technology/ Dimension Hatröss sur l'intense et protéiforme "The Lost Machine", dont l'improbable et délicieuse cohérence évoque les meilleurs moments de ces œuvres singulières.
Quoique moins oppressants, l'alerte et heavy "Fix my Heart" en ouverture, ainsi que les prémices dynamiques de "Moonbeam Ride" s'inscrivent dans cette veine revival avant que celles-ci ne soient contredites par un développement bipolaire, en suspens, sur lequel Piggy se fend d'un solo planant à la Gilmour tandis que Snake s'amuse à imiter Layne Staley d'Alice in Chains. Voivod ne s'est pas converti au grunge pour autant mais a manifestement pris connaissance des nouvelles sonorités urbaines – confirmation avec le « groovy » "Wrong-Way Street", quatre-cordes en avant, qui devrait plaire aux punks à roulette fans de The Offspring. Dans un inhabituel mouvement de recul, les Québécois réactivent à plusieurs reprises les ambiances tour à tour sombres et ajourées qui nimbaient le progressif Nothingface, l'antépénultième LP - en témoigne le trip shoegaze/ psyché de "Time Wrap", revitalisé par un refrain tendu et un scream qui donne le signal de la déflagration. L'alternance entre passages à la tranquillité trompeuse et hausses de ton revitalisantes traverse l'ensemble de la réalisation, offrant une intéressante variété qui parvient encore à débalancer l'auditeur malgré les expérimentations passées – "Le Pont Noir", sorte d'incantation gothique à la Nick Cave qui trouve son acmé dans une trop brève mais lumineuse séquence, en constitue un exemple probant.
La désorientation n'est jamais très loin, malgré les balises rassurantes placées ça et là, telle la reprise vigoureuse de "Nile Song", la plus musclée des compositions de Pink Floyd. Toutefois, la médaille contrastée a son revers, les parties apaisées tendant parfois à casser un élan prometteur, à l'instar de celles du final "We are not alone". De même, l'aspect patchwork n'est pas tout à fait évité, à l'image du costaud "Jack Luminous", dix-sept minutes de juxtaposition de plans plus ou moins accrocheurs qui laissent un peu sur sa faim, la faute à une conclusion assez quelconque. Mais il y a toujours de bonnes choses à piocher dans une piste de The Outer Limits, et son titre-phare n'échappe pas à cette règle réjouissante grâce notamment à une judicieuse accélération à laquelle succède une sublime, et forcément trop courte, succession d'arpèges cristallins. Ce sont peut-être ces occurrences-là, les seules à évoquer de loin les fulgurances d'Angel Rat, qui manquent à The Outer Limits pour enrichir une texture « dark rock » loin d'être désagréable mais qui donne la sensation tenace d'avoir été cousue sur (auto) commande afin de coller à l'actualité. Et tenter de la rattraper. En contradiction avec le process habituel.


Souligner le caractère particulier d'un enregistrement de Voivod relève du poncif : de fait, le metal mâtiné de rock, de thrash et de prog qui irise The Outer Limits ne connaît guère d'équivalent. Cependant, le septième LP de Voivod, une fois n'est pas coutume, participe non plus d'une progression mais d'une sorte de retour en arrière actualisé. Plutôt que s'ouvrir un peu plus encore à la magnifique clarté qui nimbait le recueil précédent, la section d'outre-espace préfère revenir aux atmosphères troubles du passé, plus familières, en y incorporant quelques rumeurs en vogue. L'exercice est le plus souvent réussi et pourtant, l'enthousiasme s'amenuise - légèrement. Sans doute parce que, à vouloir la retrouver alors qu'il ne l'avait jamais perdue, le collectif amputé a perdu en chemin un petit bout de son âme.


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