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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 04 octobre 2020
Sa note : 18/20

LINE UP

-Robert Troy "Bobby" Kimball
(chant)

-Steven Lee "Steve" Lukather
(chant+guitare)

-David Frank Paich
(chant+claviers)

-Steven Maxwell "Steve" Porcaro
(chant+claviers)

-William David Hungate
(basse)

-Jeffrey Thomas "Jeff" Porcaro
(batterie)

TRACKLIST

1) Hydra
2) St George and the Dragon
3) 99
4) Lorraine
5) All us boys
6) Mama
7) White Sister
8) A secret love

DISCOGRAPHIE

Toto (1978)
Hydra (1979)
Isolation (1984)
Falling In Between (2006)

Toto - Hydra
(1979) - rock prog rock hard rock pop rock jazz rock - funk rock - Label : Columbia CBS



« Hydre de Lerne, tu pointais face à moi tes têtes arrogantes et immortelles. Nous ne nous sommes pas rencontrés au printemps, mais en des heures bien plus froides et sombres. Point de roses fanées à pleurer pourtant. Aucune grâce et aucun héroïsme à louer. Juste deux entités qui s'affrontaient en un combat violent et acharné, peut-être perdu d'avance... » L'histoire a commencé ainsi. Par cette Hydre de Lerne qui m'obsédait en des heures lointaines. Par quelques mots griffonnés sur une page cependant bien plus longue que ce que je retranscris ici, une image qui m'appartenait en propre. Ceci m'est revenu à l'esprit lorsqu'un jour, dans l'un de ces dialogues qui tendent à évoquer les albums aimés, mon interlocuteur a évoqué celui-ci : Hydra. C'est son seul nom qui m'a poussée à m'en saisir. Rien d'autre. Mais grand bien m'en prit. Car il m'a offert de battre en brèche ce cliché colporté du groupe de rock le plus haï des USA pour sa prétendue « musique de merde »: j'ai nommé Toto.

Hydra a d'emblée été marqué par le sceau de la critique sans concession que la presse musicale lui a réservé à sa sortie. Ainsi parlait Rolling Stones Magazine: « Comme son homonyme du Magicien d'Oz, Hydra est un petit chien malchanceux, dont on ne se souvient que pour quelques gémissements sans but... La musique est ennuyeusement médiocre et sans originalité, tandis que les voix - pour ne pas dire plus - sont abyssales... Toto peut continuer à s'épanouir dans le Top Forty, très rock, mais ces gars n'ont absolument rien de nouveau à dire lorsqu'ils passent d'un sous-genre sirupeux à un autre », ajoutant volontiers qu'Hydra n'offrait pas la magie d'un Toto, premier-né, que la revue s'était pourtant également employée à démonter à son heure. Une peu gracieuse amnésie, de quoi l'avoir mauvaise. Gageons qu'à l'heure du punk, la place se payait chèrement au soleil de Californie. Car oui, Hydra était en décalage avec les attentes du moment. Ni plus, ni moins. Trop prog, trop dispersé pour certains, sans identité... j'en passe, les critiques y sont allées à coups de massue.
Eu égard aux quatre millions de ventes d'un Toto présenté aux Grammy Awards dans la catégorie meilleur nouvel artiste et à la montée en cinquième place des charts américains de l'énorme "Hold the Line", le coup aurait pu être dur à encaisser pour Toto. Cependant les musiciens ont concédé n'en avoir tout simplement rien à battre, portant plus volontiers leur attention sur la composition de morceaux qui leur plaisaient vraiment, suivant leur propre inspiration et non les attentes fixées sur une mécanique répétition de la recette initiale. Et le temps leur aura donné raison. Technique, sophistiqué, raffiné, mystérieux, audacieux... les qualificatifs sont en effet légions désormais pour louer Hydra, appréciable revanche sur cet accueil peu amène qui doit encore se mesurer à l'aune de son succès commercial qui, même s'il n'atteint pas le niveau du premier opus, demeure appréciable. Ainsi que l'exprime si bien Steve Lukather: « Hydra ne s'est pas aussi bien vendu que le premier album, mais - comme, par exemple, le Thriller de Michael Jackson - vous suivez cette piste et vous ne vendez qu'un million d'exemplaires, est-ce vraiment un échec ? ».
À ceux qui prétendaient (ou qui prétendraient encore) qu'Hydra n'aurait pas la magie du premier né il suffit bien entendu de répondre que non, en effet, ce n'est pas cette magie-là, celle des addictives "Hold the Line", "Girl Goodbye" et autres "Georgy Porgy", parce qu'Hydra est tout simplement paré d'une cape neuve et de sa propre magie. L'album peut aisément être perçu comme conceptuel, non de par les deux titres-clé, à l'inspiration fantastico-médiévalisante que sont "Hydra" et "St George and the Dragon", mais bien pour son approche multi-facette (et non versatile), une hydre étant, par définition, une sale bestiole aux multiples visages, huit immortelles et une mortelle selon l'acception la plus courante - ça tombe bien pour une composition de huit titres truffés d'éléments impérissables et un ensemble qui s'offre à l'acceptation de son public comme une tête posée sur le billot. Mais trêve d'extensions abusives, ce qui est surtout notable, c'est que Toto ici ne se trahit nullement. Patent est l’extrême pointillisme de ses musiciens – ces bêtes de studio – qui ne font décidément rien à moitié. Même si pour le coup, eux-mêmes admettent être allés un peu vite en besogne (!) : « Pour Hydra, nous n'avons pas été conscients du bond que nous avions fait. Nous avions échafaudé un plan dont les directives consistaient à attirer le public avec Toto, puis lui présenter dans un second temps ce que nous préférions interpréter. Le choix fut trop brutal: au lieu d'inviter les gens à venir lentement sur une autre île, nous les avons soudainement plongés au centre de la terre » (David Paich). Mais Hydra est bel et bien une œuvre riche et superbement ficelée et, pour qui prend véritablement le temps d'y concentrer toute son attention, d'une grande séduction. Ses multiples détails savoureux se révélant avec éloquence au gré des écoutes, magnifiant sans cesse un peu plus chaque propos.
Et la trappe s'ouvre, laissant s'échapper quelques inquiétantes volutes sulfureuses. Il semblerait qu'une bête tapie dans l'ombre ait jugé que son heure était venue...(et on complimentera Lukather pour cet ajout intempestif dont les autres membres du combo n'avaient même pas connaissance avant la finalisation de l'ouvrage). De manière tout à fait cinématographique, "Hydra" introduit l'album en offrant d'emblée un confondant mélange de tons et de rythmes pour composer un épic faussement décontracté où se mêle une délicate empreinte tragique. Les lyrics nous plongent dans un univers médiévalisant transposé à une époque moderne. Loups et dragons sont bien présents, mais c'est à Time Square qu'ils rôdent désormais. La couleur donnée - progressive - ne trahit cependant pas le charme des contes de fées d'antan : une section rythmique extrêmement solide qui pose la toile, des claviers à la suggestion habile qui illuminent la scène, un héros porté dans son action par une guitare sensible et un chant qui figure tour à tour sa décontraction puis sa défaite, tout y est. Mais résumer "Hydra" ainsi serait honteusement simpliste, car le titre est bien plus malicieusement structuré que ce que sa prime écoute laisserait croire. Le propos de chaque musicien n'est en effet en rien figé dans un rôle précis et, plus l'écoute se focalise sur chacune des composantes finement ciselées de ce superbe moment, plus on se sent entêté. C'est l'ensemble qui figure une histoire aventureuse dont on doute pourtant à chaque instant du véritable cheminement autant que sa finalité : dramatiques ou nonchalants ?
Vient alors se poser la fatidique question: « Can you tell me where I might find the Hydra? » Plus courte que la première occurrence et de structure plus classique, taillée pour être le hit qu'elle n'a hélas jamais été reconnue comme tel, "St George and the Dragon" n'en demeure pas moins une chanson riche d'intérêt qui prolonge avec naturel le propos initial, éloignant un peu plus Toto de son marqueur pop pour nous embarquer dans ces sentes progressives. L’alternance chant et parties instrumentales enlevées se développent ici à merveille pour porter l'histoire de ce héros en quête d'une hydre à défier et d'une princesse à délivrer, sans jamais tomber dans un excès de genre. Le ton d'ensemble se révèle cependant beaucoup plus rond et chaud que sur "Hydra", à la faveur d'une section rythmique à l'avenant et de chorus particulièrement mis en valeurs. Rappelons que Toto ne cache pas puiser son inspiration auprès des Beatles sur ce point. Les brillantes envolées de guitare feront néanmoins écho à cette fine couche de drama rencontrée lors de l'écoute du titre éponyme. Ce second chapitre enthousiasmant de ce conte des temps progressifs aurait pu nous laisser croire que Toto poursuivrait ensuite dans sa lancée, cependant il n'en est rien, et la troisième piste scelle l'idée germée du concept épico-fantasmagorique pour ouvrir la porte à la profusion de genres qui constitue la richesse d'Hydra.
Le virage se fait donc avec "99". Cette petite chose sucrée, aux accents westcoast, aux lyrics très sibyllins, assez éloignés des standards du moment, portée cette fois par le chant doux de Lukather, a de quoi dérouter l'auditeur. Unique « tube » au sens strict du terme sur cet album puisque classé dans les charts, vingt-sixième dans la catégorie pop singles, "99" est surtout connue pour tirer son inspiration du film THX-1138 d'un certain George Lucas qui donne à voir un monde brossé d'un blanc dictatorial où les personnages ne sont plus rien d'autre que des numéros vivant sous sédatifs et pour lesquels la sexualité et l'amour sont choses proscrites sous peine de « destruction ». À la lumière de ceci, "99" s'offre alors comme une balade sur la toile tendue de cet univers dystopique, dépeignant la pureté et la simplicité de ces émotions transgressives inspirées par celle dont on comprend qu'elle n'a pour toute identité que ce numéro, « 99 ». Le propos qui pourrait sembler quelque peu ingénu au premier abord, se déploie cependant avec grâce et sens - David Paich et Steve Porcaro s'illustrant notamment dans ces montées et descentes de piano élégantes et ces nappes de synthétiseur ouatées, nous conduisant peu à peu vers ce troublant final gouverné par une guitare aux accents de tendre amertume. Un final qui donne soudain une teinte contrastée à ce qui était encore blanc sucre il y a un instant, comme une invite à reconsidérer toute la perception de l'ensemble. La transition passe crème avec "Lorraine", la lumineuse, dont la muse n'est autre que la compagne de Paich. "Lorraine" se découvre comme un heureux voyage, empli de suggestions délicates et rêveuses, et nous fait osciller entre instants de tendresse poignante et emportements volubiles. Le choix d'y mêler des styles différents aura sans doute fomenté le reproche que la critique lui a porté d'être un morceau malhabile. On ne peut donc s'empêcher d'y voir la volonté – audacieuse une fois de plus - de ne pas suivre les codas en vigueur. Et puis, l'émotion est-elle une chose à ce point linéaire qu'un changement de style ne pourrait pas, justement, l'illustrer et rendre un rien tangible?
À l'écoute de "All Us Boys", je ne peux m'empêcher de songer à la logique des transitions qui, dans tout média consiste à se servir efficacement d'un vecteur commun entre deux plans pour glisser du premier au second tout à son aise et créer l'illusion de la fluidité, quand bien même les deux plans en eux-même diffèrent, voire sont aux antipodes. Quelque chose que Toto fait décidément très bien. Si entre "99" et "Lorraine", c'était la corde sensible qui faisait le liant, avec "All Us Boys", c'est au contraire les éléments emportés de la piste précédente qui ici sont généreusement exacerbés pour nous offrir cette délicieuse boutade façon Cheap Trick. Solide et effronté, "All Us Boys" casse un peu plus les parois de la case pop dans laquelle Toto s'est trouvé enfermé, catégorie : « nous aussi on sait faire du rock ! ». De quoi donner du répondant en live de surcroît. "All Us Boys" est de bout en bout un beau pied de nez, que l'on songe à la manière dont il se pose en plein cœur de l'offrande, ouvrant la face B de l'album de manière vigoureuse, en passant par ses paroles (davantage un pastiche, il me semble, que cette prétendue faute de goût respirant une trop grande candeur) et à la façon dont il nous emporte sans peine dans ses salves de guitares mordantes, ses attaques de batterie et ses riches chorus qui se frayent leur chemin dans les conduits auditifs pour gagner cette petite partie du cerveau dédiée aux « non, tu ne sortiras plus ».
Mais alors, alors... "Mama" et son groove merveilleux qui me fout la chair de poule à chaque écoute, dès les premières notes de clavier, dès les premiers effleurement de cymbales. "Mama", pour lequel je me réserve le qualificatif de bouleversant. Pour l'ensorcelante performance vocale - pure soul - de Bobby Kimball. Une voix qu'il porte à un niveau rare d'émotion, parfaitement soutenue par un chorus d'un contraste délicieux. Encore, pour cette section rythmique de velours – charleston, caisse claire et cymbales sont ici merveilles sous la patte de Jeff Porcaro, quant à Hungate, ses glissades de basse apportent toute la profondeur de champ souhaitée. Et pour cette guitare sublime, voix parmi les voix, simplement déchirante. Ici, chaque murmure et chaque note portée aux nues se savoure à l'envi. Loin d'être un point de versatilité au sein d'Hydra, "Mama" est un pur instant d'excellence, justement placé entre les deux titres « hard » de la composition, de telle sorte que la couleur de chacun s'en trouve soulignée. Mais – et c'est peut être le seul reproche que j'aurais à faire sur cet album, un reproche heureux - il faut presque se forcer pour le découvrir, se forcer à se détacher de la sublime "Mama" pour passer au titre suivant et s'en régaler. Car le régal est au rendez-vous pour la seconde et ultime occurrence catchy, "White Sister". Celle qui intrigue par le sens réel à porter à ses lyrics – mais qui est donc cette sœur blanche ? On peut se plaire à tout inventer, de la plus romantique vision au plus addictif des poisons – s'offre comme un lâcher de chevaux final au ton vindicatif, sublimé une fois encore par un jeu de clavier remarquable et surtout par celui, de haut vol, de cette guitare soudain devenue complètement folle. À la manière d'un épilogue, la trop souvent déniée "A secret Love" vient alors nous cueillir et nous murmurer une dernière parole, douce amère. Et Toto de clôturer ainsi cet Hydra, laissant en suspens ses intentions avec cette ultime ballade qui semble inachevée, en attente d'un écho, d'une réponse à une question silencieuse, peut-être ?

Hydra est née d'un certain état d'esprit qui ne constituait pas une réponse aux attentes d'une audience emballée par un premier succès. Le vœux était justement d'aller en sens contraire. Et en cela, c'est une réussite, Hydra s'offrant comme un manifeste de ce que Toto « peut » - et non « doit » - être en suivant sa propre ligne d'inspirations : un groupe capable de déployer un ample panel de vrais plaisirs auditifs, ingénieusement architecturé, riche en émotions, capable d'aller bien au-delà de ce qu'on déniait lui reconnaître comme champ réel d'action à l'heure de son entrée en scène. Très injustement rabattue par une sourde critique, loin de manquer de caractère et de beauté ou de magie, Hydra est une œuvre délicieuse, unique, qui mérite d'être inlassablement (re)découverte.

« Hydre de Lerne, je te l'ai toujours promis. C'est moi qui viendrais te chercher lorsque tu me manqueras trop. »




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