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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 23 novembre 2020
Sa note : 17/20

LINE UP

-Manuel Gagneux
(chant+guitare+claviers+basse+programmation)

-Marc Obrist
(chant)

-Marco von Allmen
(batterie)

TRACKLIST

1) Vigil
2)
Tuskegee
3) At the Seams
4) I Can't Breathe
5) Trust no One
6) Wake of a Nation

DISCOGRAPHIE


Zeal and Ardor - Wake of a Nation (EP)
(2020) - black metal Gospel and Soul meet harsher music - Label : Auto-production



« Frederik Pohl once said: « It is and remains my conviction that a story has to speak for itself, and that any words a writer adds to it after he has finished telling it are a cop-out, a lie or a mistake. » While I agree, I feel pressed to make an exception for this EP. » (Manuel Gagneux)

Brutale dans sa blancheur, son éclat et sa symbolique est cette croix inversée, formée de deux tonfas, qui s'impose(ent) sur ce fond simplement noir, nu, dépourvu de tout artefacts. Le message est sans détours. Ainsi que la musique que cet artwork couvre sobrement et efficacement. Wake of a Nation en effet sans détours, sans concessions non plus, un manifeste tranchant et bouleversant d'indignation et de révolte.


Ce sont ces deux sentiments – l'indignation et le besoin de révolte - qui constituent le terreau (hélas inépuisable) dans lequel Manuel Gagneux a fait fructifier une nouvelle fois son inspiration, accélérant le process de création de plusieurs mois, afin de nous offrir cet EP, auto-produit, comme expression de ce besoin immédiat de lancer un cri avec force, rage et intelligence. Ce disque est en effet dédié à Michael Brown, Eric Garner, George Floyd et « les morts innombrables et sans nom ». Les produits de vente du single "I Can't Breath" sont destinés à être reversés sous forme de donations.
Si la cause afro-américaine est et a toujours été le sujet du propos de Manuel Gagneux, son discours se départit cette fois de l'aura de mystère (et de mystique) que nous lui connaissions naguère, pour se faire beaucoup plus net et concis, d'une terrible actualité. Quant à sa musique, sans faire preuve de versatilité (est ici clairement reconnaissable la patte désormais bien établie de Zeal & Ardor), force est de constater que celle-ci s'est une fois encore enrichie et affinée, s'offrant plus percutante et incisive. Non pour notre plaisir d'auditeurs passifs, mais bien pour nous ébranler. Car Manuel Gagneux cherche à saisir le cœur d'une émotion pure pour la jeter dans nos oreilles et la rendre à ce point palpable que toute chaleur quittera nos corps à cette écoute pour laisser place à un profond chagrin et une rage sourde qui cherchera à se déverser à tout prix. Son but est bien d'agir, de participer, d'être une voix active. La musique ici est tout sauf désincarnée et neutre.
Et ceci est perceptible dès les premiers instants. "Vigil". La nocturne "Vigil", offerte comme cette prière désespérée, cet appel à la pitié. Paroles emplies de souffrance, à peine prononcées, condamnées à être ignorées. Ce sentiment de tragique inéluctable, porté par le chant tourmenté de Manuel Gagneux, comme autant de larmes que nul ne semble entendre. Un sentiment de solitude et de douleur immense écrase la poitrine à l'écoute de ce titre. De délicates touches de piano, un souffle – oppressant ou oppressé - un chorus éloquent en soutien et ces battements qui évoquent davantage un pouls devenu trop lent, un flou qui se fait devant le regard... Et ceci, pour quoi ? « I can't breathe, it's a cellphone » .... Plus que l'absurde est ici dénoncé... "Vigil" est certainement le titre le plus sensible, le plus bouleversant de toute la discographie de Zeal & Ardor. Et Manuel Gagneux a pourtant choisi de le placer en première note, au risque de laisser paraître les autres titres moins violents émotionnellement. Mais je ne contesterai aucunement ce choix, car en vérité, il est nécessaire, pour comprendre pleinement l'offrande, de bien écouter cette chanson clé, de s'imprégner de la souffrance ici exprimée, celle dépeinte de la victime et celle du témoin impuissant. « I can't breathe », les ultimes paroles de George Floyd, mais aussi les nôtres, chaque fois qu'une liberté nous est retirée, chaque fois que nous nous sentons impuissants à agir et chaque fois que ce sentiment qui nous habite, celui de révolte contre quelque chose qui nous coupe toute possibilité de respirer, se trouve égorgé par la peur, quelque qu'en soit la nature, celle d'un coup, celle de la mort, mais aussi peut-être plus simplement celle du « mais qui suis-je pour tenter quelque chose ? » qui nous fait taire, celle qui nous rends lâches, aussi. Suivre les ordres, y compris aveugles...
"Tuskegee" s'ouvre alors, constituant le lien parfait avec les offrandes passées. Comprendre au sens large : musicalement et thématiquement. En effet, Tuskegee est un nom qui fait référence à une « étude médicale » portant sur la syphilis. Débutée dans les années trente, elle durera plus de quarante ans et conduira plus de six-cents personnes à souffrir de la maladie, du mensonge et de l'absence de soins. Le but réel ? Étudier la progression de la maladie et les effets de l'absence de traitement à la pénicilline qui, pourtant, à peine quelques années après le début de l'étude, avait amplement démontré son efficacité pour traiter le mal. Ce « bad blood » nous est ainsi recraché à la gueule. Combien d'êtres sont encore cobayes des caprices humains ? Le propos peut se répercuter à l'envi. Ce « que va-t-il se passer si je fais ça ? » Et ce désir de l'homme de se prendre pour le maître d'autres existences sous des prétextes fallacieux? Le propos n'est en rien daté et cette sourde indignation, portée en musique fait sens. On retrouve ici cette alchimie entre vocaux hargneux et chant clair qui coloraient si savamment les propos de "Row Row", "Fire of Motion" et j'en passe. Dans cette dimension très cinématographique, car ici la musique se fait aisément image, on sent l'insidieux se frayer un chemin dans nos veines, bouleverser nos schémas mentaux. L'attaque est violente, la rythmique à cette fin parfaitement maîtrisée. Et l'architecture de l'ensemble de la piste nous laisse aisément comprendre que la salve n'est pas unique, mais qu'elle s'inscrit dans la durée, alternant les coups portés et les suggestions de froide indifférence en arrière fond, ces yeux fermés et ce secret gardé derrière un masque souriant vicieusement. « Cry, dear boy, these helping hands aren't at your aid. Fly, people, I'm telling you it's been to late. Pure evil, the doctor hides a vicious smile. Upheaval, one day we shall retaliate ». De ce pur concentré de désincarnation, une fois encore, la révolte latente qui sourd.
« I know how you're going to die, Whispers weary mother to child. We’ve seen this all before you were born. We've seen this all before » . Quoi de plus cruel que ces mots alors pour introduire le propos de "All the Same", cette projection d'un futur où nul horizon ne se dessine, ce regard amer porté par une musique non moins tourmentée, dénuée de lumière ? Celle-ci débute pourtant avec délicatesse, un leurre qui n’augure que fatalité. Car le titre recèle cette virulence intrinsèque, que l'on qualifiera de viscérale. Zeal & Ardor n'a rien perdu de son esprit blues, de ce qui l'a fait naître. "I can't Breathe", alors, d'une brièveté mais d'une efficacité redoutable, car ici, la voix est donnée à la pure réalité, cette piste se composant en effet d'enregistrements de discours et de déclarations faits par des manifestants pour les droits civils de Black Lives Matter à la suite du décès en 2018 de Stephon Clark, abattu par deux policiers de Sacramento alors qu'il tenait un téléphone dans sa main. La musique étant ici surtout une nappe d'amplification de cette image offerte en accéléré : « When I saw the protests in the US, I just felt stuck here. There were protests in Switzerland, but you gotta kind of question the importance or relevance of protests in Switzerland regarding American affairs. So when I wrote this song, I imagined people could play it at really high volumes at protests and maybe get all riled up. It’s kind of a continuation of our initial recipe, but instead of using field hollers, it’s got a hodgepodge of protest chants with an underlying industrial clipping or Death Grips-style beat ».
"Trust no One" se veut la moins engagée de cet EP. Fleurant d'avantage le souhait de Manuel Gagneux d'expérimenter ce sludge doom teinté d'apports eighties, elle ne dépareille pas cependant, faisant écho à "Vigil", et ayant pour vertu de se laisser saisir aisément par quiconque, étant d'un abord plus neutre. Et pour clore le sombre chapitre, la distorsion temporelle de "Wake of a Nation" qui projette les esclaves des champs de coton de naguère en témoin de la réalité actuelle. Le Dies Irae, la Prose des morts, est ici appelée pour évoquer l'instant où le roi se trouve jeté au pied de son trône pour être jugé de ses actes. Ce roi mort, non comme un appel au sang, mais comme un vœu tourné vers d'autres. Morceau épuré, mélangeant les langages, on y sent le dessein, une fois encore, d'amplifier surtout une voix, cette fois, celle issue du passé et de lui redonner écho et puissance dans notre monde d'aujourd'hui.

« I can't Breathe » est le mantra de cet EP qui tient autant du cinématographique que du musical, ce qui implique que durant votre écoute, vous allez manquer d'air à de nombreuses reprises. Dans son besoin d’exprimer avec urgence quelque chose qui fait sens, dans cette volonté d'être pleinement actif, Zeal & Ardor a poussé le vice jusque là. Wake of a Nation porte son sentiment de révolte avec brio et démontre une fois encore que Zeal & Ardor est animé d'un esprit hautement créatif et frondeur, et qu'il sait le faire entendre.





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