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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 06 janvier 2021
Sa note : 17/20

LINE UP

-Jeff Scott Soto
(chant sur "Now Your Ships Are Burned" et "As Above, So Below")

-Lars Johan Yngve "Yngwie Malmsteen" Malmsten-Lannerbäck
(guitare+claviers+basse)

-Jens Ola Johansson
(claviers)

-Barrie "Barriemore" Barlow
(batterie)

TRACKLIST

1) Black Star
2) Far Beyond the Sun
3) Now Your Ships Are Burned
4) Evil Eye
5) Icarus' Dream Suite Op. 4
6) As Above, So Below
7) Little Savage
8) Farewell

DISCOGRAPHIE

Rising Force (1984)
Marching Out (1985)
Trilogy (1986)
Eclipse (1990)
Fire & Ice (1992)
The Seventh Sign (1994)
Unleash The Fury (2005)
Perpetual Flame (2008)
Angels of Love (2009)
Relentless (2010)
Parabellum (2021)

Malmsteen, Yngwie - Rising Force
(1984) - néoclassique shred - Label : Polydor



Depuis que Jimi Hendrix avait réglé leur compte aux Anglais (Clapton-Beck-Page) en les faisant littéralement dégouliner de seum lorsqu’il débarqua chez eux fin 1966, la question de savoir quel était le guitar hero ultime du rock paraissait définitivement réglée. Puis une grosse décennie plus tard, le Néerlando-Californien Eddie Van Halen a déboulé dans le game en épatant la galerie avec de vieilles ficelles remises au goût du jour (le tapping, ce truc de jazzeux en costard), un son décapant et une vélocité sidérante. Cette fois l’affaire semblait entendue – on ne pourrait pas aller plus loin dans la maîtrise de la six-cordes électrifiée. Pourtant, la même année que celle qui a vu la parution du LP initial et homonyme de Van Halen – 1978 - un ado de Stockholm (sur)nommé Yngwie Malmsteen, largement autodidacte, gravait une démo de plus d’une heure entièrement instrumentale. Le son était cracra, les compos pas terribles, mais il était évident que le gamin avait quelque chose de spécial. Alors, quand celui-ci sort un album sous son nom six ans plus tard, la démarche ne passe pas inaperçue.

Les légistes du rock qui estiment l’heure de la mort du genre à 12:45 -18 septembre 1970 et autres adorateurs de la susmentionnée idole de Seattle feraient probablement une attaque s’ils lisaient ces lignes : « inscrire ce dégueuleur de notes au look hair metal dans la lignée du dieu de la guitare, comment peut-on ? Déjà que Van Halen... »  On peut, oui, et on ne va pas se gêner. Car si l’ex-para qui jouait avec les dents demeure à jamais une référence absolue de dextérité et de charisme, Lars Johan Yngve Lannerbäck de son vrai blase n’a pas tardé à démontrer sur scène des qualités de showman tout en développant un jeu qui lui est propre. Un jeu pour ainsi dire unique, non pas basé sur la fameuse gamme pentatonique servant de canevas au blues et à ses dérivés, mais sur la grammaire peaufinée depuis des siècles par les compositeurs classiques. Alors oui, bien sûr, Hendrix reste un modèle – la pochette de Rising Force, le LP inaugural du Scandinave, sur laquelle figure une stratocaster brandie devant un rideau de flammes constitue un hommage explicite à celui qui avait pris l'habitude d’incendier son instrument à l'issue de ses performances. Mais les influences les plus évidentes sont à chercher du côté de Bach et surtout de Paganini, l'auteur des fameux Caprices à l'aune desquels les violonistes les plus habiles doivent se mesurer s'ils prétendent intégrer l'élite de leur corporation. Et de fait, Malmsteen use principalement de sa guitare comme d'un violon, faisant jaillir plein de notes, plein d’arpèges, plein de chromatismes – le tout avec un délié et une rapidité qui laissent pantois et dont il fait étalage d'entrée de jeu sur "Black Star", abordé sur un tempo lent mettant d'autant plus en valeur la facilité avec laquelle il fait pleuvoir les quadruples croches. Dédaignant le riff simple – simpliste selon lui – censé s'incruster dans le cerveau de l'auditeur dès la première écoute, Malmsteen privilégie les phrasés mélodieux tout aussi marquants mais récités dans un langage plus riche – plus ampoulé diront ceux qui estiment que si le rock et ses sous-genres ont été inventés, c'est précisément pour que leurs interprètes puissent s'exprimer dans un art affranchi de celui prisé par les élites se réservant la musique dite « savante » qui s'écrit et nécessite des années d'étude pour qui veut la pratiquer et même l'écouter de façon appropriée.
Sauf que Malmsteen reproduit les motifs essentiellement empruntés à la musique baroque à l'oreille, prolongeant en cela la démarche initiée par Ritchie Blackmore, l’ancienne gâchette de Deep Purple qui lui aussi s'inspirait de Bach pour certains de ses solos – celui de "Highway Star", entre autres exemples fameux. Néanmoins, le jeune Yngwie pousse bien plus loin l'exploration de cette voie qu'il défriche à grands dévalages de manche, à l’instar de ce qu’il pratiquait au sein des deux formations qui l'ont accueilli avant qu'il ne vole de ses propres ailes, conséquence logique d'un décalage presque risible entre ses époustouflantes facultés et le heavy formaté et guère emballant de Steeler et Alcatrazz. Mike Varney, le patron de Shrapnel Records qui l'avait fait venir aux États-Unis pour intégrer Steeler sur la foi de démos bricolées dans le studio familial, a très vite pris conscience que le prodige nordique, qui lui a déjà échappé, était en train de donner naissance à une nouvelle génération de guitaristes, comme en témoigne la sortie en 1983 sur le label au tank du premier effort longue durée de Hawaii, le groupe monté autour du fulgurant Marty Friedman. Publié l’année suivante chez Polydor, maison de disque aux moyens nettement plus importants, Rising Force recèle une puissance d’impact supérieure au One Nation Underground hawaïen en raison d’une production plus flatteuse et surtout du sens aigu de la mélodie qui ne quitte jamais les compositions d’un Malmsteen ayant réalisé de nets progrès en la matière par rapport à ses débuts balbutiants. Certes, le fougueux viking a tendance parfois à transformer ses créations majoritairement dépourvues de chant en pièces classiques, telles que la longuette "Icarus' Dream Suite Op. 4" amorcée par la céleste et célébrissime mélopée de l'Adagio d'Albinoni (qui n’est pas d’Albinoni) et dont l’intitulé ne ment pas puisque constituée d’une succession de séquences à la manière des morceaux à tiroir du Genesis seventies admiré du gamin.
Cependant celui-ci ne se contente pas de réciter ses gammes et, à l’exception de la brève conclusion acoustique - "Farewell", simple reprise des mesures liminaires de "Black Star" - dynamite l’intégralité des pistes grâce à une vivacité fréquemment mise à l’honneur. Cette faculté à vivifier le propos profite à l’éruptif "Far Beyond the Sun" ou encore à l’intense "Little Savage", sans doute l’occurrence la plus cohérente et étourdissante du recueil, qui bénéficie de l’exécution de haut niveau des musiciens accompagnant le juvénile guitariste (qui s’occupe aussi de la basse), à savoir l’ex-batteur de Jethro Tull Barriemore Barlow et l’agile claviériste Jens Johansson qui n’hésite pas lorsque l’occasion se présente à aller au duel avec son compatriote – bagarre au milieu de l'épique "Evil Eye" entre les deux compères qui se rendent coup pour coup. Un chanteur participe également à la fête, mais de manière parcimonieuse, au grand dam de Malmsteen qui, en fan de Rainbow, le collectif post-Deep Purple de Ritchie Blackmore, aurait souhaité davantage de titres chantés. Refus de la maison de disques qui préfère mettre l’accent sur les raids solitaires de son poulain, ce que l’on peut éventuellement comprendre à l’écoute du bancal "Now Your Ships Are Burned" sur lequel les courtes interventions du doué Jeff Scott Soto sont ensevelies sous l’avalanche de plans enquillés par l’infatigable six-cordiste. "As Above, So Below" se révèle mieux construit et plus percutant, laissant percevoir les impressionnantes aptitudes vocales de Soto qui bonifie un refrain aussi casse-gueule que stratosphérique, ainsi que la capacité de Malmsteen à écrire de véritables chansons.


Le talent n’attend pas le nombre des années : Yngwie Malmsteen, vingt-et-un ans au moment de la parution de son œuvre prémium, valide l’adage avec une facilité déconcertante. En inventant une nouvelle façon de jouer de la guitare électrique et par la même occasion le metal néoclassique, le Suédois place la barre de la virtuosité à un niveau inédit, pas forcément plus élevé que certains de ses redoutables homologues nord-américains mais relevant d’une autre sphère, peuplée de solistes à archet exécutant des concertos centenaires à une vitesse ahurissante. Un touché exceptionnel et de solides dispositions pour l’écriture permettent à Malmsteen d’endosser un autre rôle que celui du phénomène de foire et font de Rising Force une réalisation affolante, un coup de tonnerre qui traumatisera la confrérie des guitaristes heavy et speed metal pour un bon bout de temps.



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