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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 15 avril 2022
Sa note : 16/20

LINE UP

-Ryo Kinoshita
(chant)

-Yudai "YD" Miyamoto
(guitare)

-Shinya Hori
(guitare)

Ont participé à l'enregistrement :

-Adrian " AJ" Rebollo
(chant sur "Aeon")

-Daniel McWhorter
(chant sur "Lost in Forever")

-Tyler Riley
(chant sur "Lost in Forever")

-Kaya Otomo
(chœurs)

-Satsuki Makimura
(chœurs)

-Bitoku Sakamoto
(basse)

-Gaku Taura
(batterie)

TRACKLIST

1) Helix
2) Aeon
3) Agony
4) +81
5) Lost in Forever
6) Outgrow
7) Ritual
8) Hail to Fire
9) Devilcry
10) Just Confusing
11) Apollo
12) Sancturay

DISCOGRAPHIE

Helix (2018)

Crystal Lake - Helix
(2018) - metalcore - Label : cube records



Helix. La spirale. La musique comme l'ADN d'un corps, celui de Crystal Lake. Un corps vivant, en mouvement, évoluant sans cesse, mû par un constant désir de dépasser ses limites, chaque cellule inondée d'émotions d'une violente intensité qui ne demandent qu'à jaillir. Un corps qui puise ses ressources dans son passé, son présent et dans ses visions du futur pour se révéler dans sa fascinante complexité : brutal, emporté, excentrique, ému, bouleversant, tourmenté. Mais ce n'est pas l'histoire singulière d'un groupe, ni de ses membres, c'est la complexité du soi dans sa propre histoire.

Crystal Lake est né en 2002 à Tokyo. Ses membres, d'horizons musicaux variés mais férus de musique extrême et fortement inspirés par la scène metalcore des nineties, ont eu pour ambition de créer une musique emprunte d'une émotion très forte et à la signature originale. Une originalité d'autant plus appuyée depuis l'arrivée de Ryo en 2012 dont la maîtrise et la richesse de la palette vocale sont à souligner. Helix, leur cinquième opus, pouvant être considéré à cet instant T de leur parcours comme le point d'orgue de celui-ci, ouvre également en grand la focale sur la vision de Crystal Lake du « Heavy ».
« I am the one above all. Every living thing will spiral into dust. Helix »
Le cœur du sujet : « l'existence que nous menons et la façon dont nous appréhendons les choses auxquelles nous sommes confrontés, comme la création d'une famille, la mort d'un être cher, la rupture avec un(e) ami(e), la dépression ou les pensées suicidaires ». La musique se veut architecturée à la hauteur de l'ambition : riche, non linéaire, moderne et sincère. Helix se devant être le reflet d'une complexité de sentiments, de réflexions et de projections, Crystal Lake joue sur différents tableaux pour délivrer une œuvre réellement complète à tout point de vue. Helix prend tout d'abord appui sur des lyrics voulues plus personnelles et profondes que dans les précédentes compositions. Il ne s'agit pas d'évoquer un vécu singulier, mais bien de convoquer des idées mères, de restituer un sentiment authentique et percutant à l'auditeur. Ainsi, "Aeon" (l'éternité), brutale et impériale, décrit une apocalypse causée par une technologie excessive et met en exergue l'insignifiance du soi. "+81" (également le dial code à composer pour appeler à l’international) – se raille de la superficialité avec véhémence, quand une amère "Devilcry" ne décrit rien moins que la mort et le déni. Ensuite, Crystal Lake se targue d'offrir une musique intense, sauvage et métissée : aux codes hardcores et à leur généreuse déferlante de blastbeats et screams féroces, se juxtapose une alliance efficace d'emprunts rap, cyberpunk et djent pour un propos d'une modernité indiscutable. La dystopique "Aeon" à elle seule suffirait à illustrer cette symbiose de premier plan, sa débauche de violence mise au service d'une vision futuriste et chaotique. Elle trouve son prolongement naturel dans la course frénétique lancée par "Agony" et son fil rouge électronique. On citera encore volontiers +81, ses boucles synthétiques et ses lignes de chant alternant entre scream et le rap, ou la tellurique et belligérante "Hail to the Fire", ses claviers entêtants d'acidité en toile de fond et ses slides tranchants.
Mais Helix dépasse amplement le statut de brûlot contemporain qui déboîte les cervicales. Aucun des états humains qu'il décrit n'étant par nature stagnant ou linéaire, le rythme d'Helix est au diapason. Au sein d'un ensemble éclatant, brutal et frénétique, Crystal Lake sait sublimer ses breakdowns pour amplifier la portée de son propos, restituer la fréquence alternative d'un pouls inégal et emporté qui échappe au contrôle, ou créer des instants suspendus comme autant de brèves échappées de la conscience vers un état contemplatif. Au fil des écoutes, on se rend alors compte que l'ensemble repose sur un maillage qui nous projette dans une valeur temporelle et sensorielle plus ample qu'attendue au premier abord. Chaque titre révélant une ambiguïté intrinsèque. Modernité ne signifiant pas négation des vécus préliminaires - Crystal Lake lie ses fécondes sources d’inspiration à un registre qui ne les attend pas et ce, sans que l'on en ressente le moindre paradoxe. Il nimbe richement sa composition d'éléments que l'auditeur accueillera intuitivement comme les composantes naturelles du code génétique de la musique. À nul instant Helix ne se voit alourdi par des empiétements dissonants ou passéistes. Que ce soit dans le tramage de ses nappes de claviers (atmosphériques et troublantes sur "Agony", ou d'amorce tendre avec "Devil Cry", mélancoliques en trame de fond sur "Outgrow"), les chants clairs (féminins pour "Lost in Forever" et "Outgrow"), dans d’atemporelles rythmiques tribales ("Ritual" et "Hail to the Fire" avec évidence, "Just Confusion" plus discrètement), ou encore dans les chants et instrumentations emprunts de traditionalisme japonais ("Outgrow" et "Sanctuary"), la fluidité et la subtilité avec laquelle Crystal Lake opère à ses injections préserve toujours la cohérence d'un propos définitivement tourné vers l'avant. Mais la clé de voûte, fortement inspirée du terreau fertile du hardcore suédois, est sans conteste les mélodies auxquelles Crystal Lake apporte un soin tout particulier. La beauté des lignes d'"Apollo" en est certainement la plus éclatante démonstration. En souplesse, celles qui soutiennent "Just Confusing" (la si bien nommée qui d'un seul tenant se joue de tous les paradoxes), dichotomiques sur "Outgrow", mais encore et surtout bouleversantes sur "Agony" et "Devilcry".

Crystal Lake a ici le bon goût de répondre à deux niveaux d’exigences car en effet, le plaisir se prolonge bien au-delà de l'impact immédiat que procure une musique puissante et propre à endolorir les nuques (expérience live à l'appui). Et l'on ne peut que se satisfaire de cette offrande, riche de créativité et d'intentions, qui découvre ses multiples strates et qualités à chaque nouvelle écoute.





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