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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 28 octobre 2014
Sa note : 18/20

LINE UP

-Michael "Mike" Howe
(chant)

-Craig Wells
(guitare)

-John Marshall
(guitare)

-Duke Erickson
(basse)

-Kirk Arrington
(batterie)

A participé à l'enregistrement :

-Kurdt Vanderhoof
(guitare)

TRACKLIST

1) Fake Healer
2) Rest in Pieces (April 15, 1912)
3) Of Unsound Mind
4) Anthem to the Estranged
5) Badlands
6) The Spell Can't Be Broken
7) It's a Secret
8) Cannot Tell a Lie
9) The Powers That Be

DISCOGRAPHIE


Metal Church - Blessing in Disguise
(1989) - heavy metal thrash metal - Label : Elektra



« Blessing in disguise ». « Un mal pour un bien ». Mais que s'est-il passé du côté de Metal Church depuis la sortie de The Dark en 1986 ? Si ce dernier a légèrement déçu au regard de son brillant prédécesseur, le quintet d'Aberdeen, État de Washington, s'est maintenu dans le haut du panier de la scène thrash metal naissante grâce à sa manière talentueuse de garder le lien avec un heavy vigoureux et débridé. Dans ces conditions, comment expliquer un délai aussi long avant qu'une suite ne voie le jour ? Remise en question, tensions internes, mutations ? Derrière un libellé qui tient autant de l'auto-dérision que de la fanfaronnade, le troisième effort longue durée de Metal Church cache un processus créatif tourmenté, autour de la question cruciale que toute formation musicale inscrite dans la durée – même AC/DC – s'est au moins posée une fois dans sa carrière : comment évoluer sans se renier ?

L'affaire ne démarre pas sous les meilleurs auspices. (Déjà) lassé des tournées et de leurs contraintes, le guitariste et membre fondateur Kurdt Vanderhoof fait le choix étrange de se mettre en retrait du projet qu'il a initié : auteur ou co-auteur de la plupart des morceaux, il n'intervient cependant qu'en tant qu'invité sur l'enregistrement. Peu de temps après, c'est un autre élément fort qui se fait la malle, en l'occurrence le chanteur David Wayne, dont les stridences singulières constituaient un marqueur fort de l'identité du collectif nord-américain. Amputé de ses deux têtes de proue, Metal Church aurait pu jeter l'éponge et se résigner, comme tant d'autres, à faire le bonheur des collectionneurs et d'une clique d'amateurs éclairés. Mais rendre les armes si tôt ne faisait pas partie du plan. Un nouveau six-cordiste est conséquemment engagé : le géant John Marshall apporte son double-mètre et son savoir-faire acquis en tant que roadie de Metallica - il a remplacé Hetfield sur scène en 1986 suite à l'accident de skateboard qui a privé le Californien de l'usage de son poignet pendant plusieurs semaines. Rien de bien étonnant en réalité, les relations entre les deux gangs ne datant pas d'hier – Lars Ulrich, alors débutant à la batterie avait auditionné en vain pour Metal Church au tout début des années quatre-vingts. Excellent technicien, Marshall participe toutefois peu à l'écriture : toutes les craintes ne sont donc pas levées et auraient plutôt tendance à s'accentuer avec le recrutement derrière le micro de l'ex-Heretic Mike Howe. En effet, celui-ci donne dans un registre moins hirsute, ce qui laisse entrevoir les motifs ayant provoqué la défection d'un Wayne insatisfait de la direction musicale impulsée par ses anciens partenaires.
C'est dans cette configuration peu sécurisée qu'est enfin enregistré Blessing in Disguise, dont l'intitulé a été récupéré auprès des prometteurs Flotsam & Jetsam qui prévoyaient de l'utiliser pour désigner le lp qui a suivi le départ de Jason Newsted parti rejoindre... Metallica, encore et toujours. Or, trois ans ont passé depuis la parution de The Dark. Une éternité durant laquelle la deuxième vague du thrash metal US (Testament, Forbidden, Vio-lence et consort) a hissé le niveau en termes d'agressivité et de rapidité. Comment va répliquer une formation qui ne faisait déjà pas partie des plus véloces du circuit ? Par un opener bien speed, à l'instar des deux albums précédents ? Que nenni. C'est un mid tempo heavy au riff particulièrement tendu qui attend le fan interloqué. La basse de Duke Erickson relance de ses scansions martiales le motif vénéneux qui irise la chanson, celle-ci évoquant les pratiques douteuses de l'industrie pharmaceutique. Le chant de Howe se révèle à la fois hargneux, clair et puissant – même quand il monte en tessiture – et se met au diapason de l'intensité dégagée par ses compères. "Fake Healer" intrigue, séduit mais n'est pas réellement significatif de la tonalité générale. Car Metal Church fait toujours du thrash et le fait bien. Très, très, très bien. Plutôt que tabasser à fond les gamelles en oubliant de reprendre leur souffle, les comparses de Craig Wells - le guitariste originel impliqué dans la totalité des compositions – ont concocté autant de variations judicieuses que d'implacables accélérations qui réservent leur lot de bonnes surprises sans perdre l'auditeur en route. Chaque titre est une histoire, vibrante, souvent angoissante – sur "Rest in Pieces (April 15, 1912)", la montée en puissance suscitée par une succession de breaks et les lignes de chant habitées de Howe suggèrent d'une manière saisissante les dernières heures du Titanic avant l'engloutissement.
Hormis les deux salves de clôture plus directes mais moins emballantes, toutes les pistes offrent un canevas riche mais jamais alambiqué, regorgeant de thèmes vifs et vicieux qui rappellent à chaque séquence pourquoi les résidents de la Côte Ouest demeurent rattachés à la vague thrash metal malgré leurs penchants heavy. En témoigne le terrible "Of Unsound Mind" (d'après Le Cœur Révélateur d'Edgar Allan Poe) qui ferait presque songer au Kill'em all de Metallica et sur lequel les vocalises de Howe sonnent comme autant d'appels à l'aide. Celui-ci ponctue sa partie de l'un des seuls screams qu'il consentira à délivrer - voilà qui tranche nettement avec les performances de son devancier. En effet, Howe n'est pas du genre à passer en force mais sait se montrer agressif quand les circonstances l'exigent. Sa prestation est remarquable de bout en bout, tout en alternance et, loin de souffrir de la comparaison avec Wayne, le nouveau venu offre une véritable plus-value à ses complices qui vont pouvoir naviguer dans des univers (encore) plus subtils qu'auparavant. Les manifestations les plus éclatantes en la matière sont les deux « monstres du milieu », dont le premier, "Anthem to the Estranged", peut prétendre avec de sérieuses chances de victoire au trophée de la plus belle power ballade jamais enregistrée. Personne, sans doute, n'imaginait qu'il était possible dans ce registre d'égaler l'ineffable "Gods of Wrath" qui magnifiait l'offrande initiale et pourtant il faut bien admettre, éberlué, qu'"Anthem... " le dépasse. Véritables montagnes russes émotionnelles, ce monument bâti sur un thème d'anthologie flamboie de mélopées douloureuses et belles qui s'abîment avec panache dans la rage et les déflagrations. Sur l'ultime accord déclinant, on constate avec stupéfaction que plus de neuf minutes ont passé tandis que résonnent encore les « all alone again » ponctuant les refrains modulés selon les accès de colère ou de calme désespoir d'un Howe plus que convaincant en sans-abri au bord du précipice - on notera au passage le soin particulier apporté aux textes.
Que proposer après une telle splendeur ? Un autre joyau. "Badlands" porte au paroxysme l'habileté confondante de Wells et Vanderhoof à amalgamer mélodies sublimes et riffs définitifs qui font monter la tension au gré de développements toujours maîtrisées. Si le minutage tend à s'allonger sans que jamais l'ennui ne guette, c'est en raison de la faculté des compositeurs à exploiter chaque idée jusqu'au bout. Et ils en ont, des idées - pour preuve ce final dantesque empreint de fière mélancolie. Peut-on parler alors de perfection ? Bien sûr que non, à moins de dévaloriser de facto le répertoire de Bach et Mozart. Ensuite parce qu'en plus de la baisse de régime relevée en fin de parcours, la production peut faire débat. Assurée par Terry Date qui avait débuté sa carrière avec les Yankees du Nord-Ouest, elle laisse une sensation ouatée qui néanmoins n'altère pas la clarté du propos. Certains regretteront sans doute un indéniable déficit de puissance, mais celui-ci participe de la singularité du recueil - ce son « sec », presque étouffé, s'adaptant par ailleurs à merveille au jeu de Kirk Arrington, l'un des batteurs les plus atypiques de la scène heavy/ thrash. Ce dernier a beau ne rien envier à ses collègues en matière de célérité, son jeu syncopé et (relativement) dépouillé – entendre par là qu'il ne sent pas obligé de fourrer de la double-pédale sur tous les couplets - en fait le véritable dépositaire de la signature sonore de Metal Church. Les qualités de ce percussionniste aussi doué qu'incroyablement sous-estimé étaient déjà connues, mais atteignent ici des sommets. Sur l'instrumental effréné "It's a Secret", sorte de version sophistiquée du "Merciless Onslaught" figurant sur Metal Church, le feu d'artifice est tel qu'Arrington semble avoir huit bras. Et même dans ce contexte, la section des cordes se distingue par la qualité supérieure de sa partition. Époustouflant.


Alors que s'accumulaient les symptômes alarmants d'un ratage potentiel – départ de musiciens emblématiques, délai déraisonnable de parution - Metal Church fait taire les sceptiques en livrant sa réalisation la plus aboutie. Blessing in Disguise fait partie de ces œuvres rares sur lesquels les thèmes inspirés se succèdent en évitant l'écueil de la juxtaposition et s'écoutent comme se lisent les meilleurs polars à suspense ou la plus haletante des sagas. Prenant conscience de l'impasse dans laquelle les mènerait une course à l'armement, les banlieusards de Seattle jouent leur va-tout en soignant la mélodie plutôt que le ratio notes par seconde – et ce sans perdre leur mordant, s'il-vous-plaît . Pari gagnant puisque jamais l'Église Métallique ne vendra autant - il convient tout de même de préciser que son score n'a pas grand chose à voir avec celui de U2. Metal Church montre ainsi aux autres pionniers du thrash la voie d'un raffinement dénué de fadeur afin de survivre aux changements en gestation. Gageons que certains camarades de longue date plusieurs fois cités sauront capter le message.

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