La fusion



 


00-09 : « Dernières étoiles dans la nuit… »



A partir de 2000, c’est le silence total. Le mouvement néo s’est rapidement étouffé dans son propre vomi ; sur la mer plus calme du rock mainstream, les deux paquebots Red Hot et Incubus continuent leur croisière placide… 
 
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Incubus, vite assagi. 


Fishbone a jeté une dernière étincelle en 2000, en réunissant tous ses potes (lesdits Red Hot, George Clinton, Gwen Stefani) pour propulser son Psychotic Friends Nuttwerx, excellent CD de fusion printanière, très orienté funk et reggae-pop – bref : un disque totalement à côté de son époque. Le groupe s’éparpille ensuite en d’innombrables live, EP, spoken words et autres projets avortés… 

Et ensuite, vous pouvez bien tendre l’oreille : le vent souffle sur la plaine… 
 
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Les trois piliers de Fishbone réunissent leur « famille » pour un baroud d’honneur. 


Timidement, les choses reprennent trois ans plus tard. L’eau a coulé sous les ponts : montée en force du prog et du retro-prog, banalisation de l’extreme, déferlante Toolienne, invasion du death mélo et autres styles en –core, brusque percée du nouveau rock, des groupes en « The », du stoner classieux, Queens Of The Stone Age en tête… le tout sous l’égide invincible d’Internet, qui plus que jamais morcèle les courants musicaux en niches de plus en plus fines… 

On voit d’abord Living Colour se reformer, et produire un album-surprise en 2003 : Collideoscope, bon gros bout de fusion remis au goût du jour… même si le charme des premiers efforts n’est plus au rendez-vous, et que l’habillage electro-breakbeat de certains plans semble avoir vieilli plus vite que le reste. 
 
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Living Colour après le 11 septembre. 


On voit l’année suivante le Senser originel se reformer, et produire en 2005 un Schematic plus cérébral et monochrome que son Stacked Up, mais de fort bonne facture néanmoins. Les 24-7 Spyz (never say die !) décident de remettre le couvert sous forme de trio, et sortent l’extraordinaire Face The Day en 2006. Là encore, l’album peut sembler on ne peut plus anachronique. Mais c’est un régal de ‘heavy-metal soul’, groové de main de maître (et chanté d’une voix d’or) par le bibendum Jimi Hazel, avecBumblefoot aux manettes et en guest de luxe. 

Bientôt, tous les groupes de la grande époque se sont reformés : Urban Dance Squad et Living Colour repartent en tournée (ce dernier sort son live in Paris en 2008 – me retrouverez-vous dans le public ??), Extreme se réunit et fracasse les sorties 2008 avec l’excellent Saudades De Rock – l’album qu’ils auraient dû sortir en 95. Fishbone, maintenu en respiration artificielle par une petite boîte bordelaise, continue d’écumer les routes de l’Europe. Le groupe (refondu à 75%) sort en 2007 le sympathique Still Stuck In Your Throat, puis un live enregistré… en France, lui aussi. 

Quoi qu'il en soit, c’est la nuit des morts-vivants. Tous, ils sont bientôt tous là : Bad Brains, Mordred, Dog Eat Dog, FFF (qui ressurgit pour un concert aux Solidays de 2007), Primus – même Faith No More se reforme, en 2009, pour parcourir les festivals européens ! 
 
Pas d’emballement cependant. Aux augures qui répondront que « la musique est un cycle », on opposera un scepticisme souriant : oui, il est indéniablement cool, indéniablement bandant, de savoir tous ces groupes encore vivants ; et quel bonheur c’est, en 2009, de pouvoir s’écouter live quelques monstres comme King’s X ou Extreme! Mais personne ne peut réellement croire à un retour de la fusion ; personne, du reste, ne peut réellement le souhaiter... 
La fusion appartenait à son époque ; l’histoire est déjà écrite, l’encre est sèche, les chapitres majeurs refermés. Comme tous les autres styles, elle subit l’ « effet Internet », qui retourne la vase des profondeurs, et fait remonter pour un temps les vieilles gloires du passé. C’est une bonne chose : les fans arrivés « sur le tard » peuvent encore se régaler. Mais la page s’est définitivement tournée. En effet, qu’attendre encore de la fusion, en 2009 ? 

La branche néo-métal sursaute encore, mais s’est embourbée – notamment en France – dans une imagerie rap et banlieusarde qui fait parfois très « parking de supermarché ». On pourra s’intéresser aux productions d’un Pleymo, d’un AqMe ou encore d’un Enhancer, sphère de néo franchouille dont je n’ai personnellement pas grand-chose à branler. (Avis à tout connaisseur désireux de compléter… ou de me corriger.) 

Plus intéressants, car plus exigeants musicalement (et moins casse-couilles au niveau des paroles), les mecs de Psykup et Watcha explorent, dans deux voies très différentes, la partie à la fois fun et cérébrale de la fusion, mixant la puissance du jumpy avec la torture de plans chiadés. On se réjouira aussi des héritiers du crossover « happy et déconne » (et loin d’être inintéressant musicalement), qui semble avoir trouvé sa patrie dans le pays Lillois, Costa Gravos et Cool Cavemen en tête. 
Sans oublier, bien sûr, les talentueux continuateurs de la fusion collage à la John Zorn-Mr Bungle : feu le duo Carnival In Coal dont l’ambition était, je cite, « de mélanger Patrick Hernandez et Carcass ». 
 
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Les français de Carnival In Coal : même l’extrême est soluble dans la fusion. 


Née avec le groupe parallèle du guitariste de Mr Bungle (Secret Chiefs 3, toujours en activité), une branche plus arty de la fusion a semble-t-il fait école : témoins les détraqués de Sleepytime Gorilla Museum, ou encore les technicos trasheux-tziganes d’Estradasphere ; deux groupes qui montrent que, en 2009, le crossover doit étendre ses tentacules jusqu’aux contrées glaciales de l’extrême. 

Pour le reste, le mélange des genres est devenu si fin (et si commun), qu’il faudrait descendre au niveau capillaire pour démêler dans chaque groupe quelques traces de « crossover ». Là n’est pas – ou plutôt : là n’est plus la question. Que reste-t-il de nos jours du mouvement fusion ? On pourrait répondre assez sérieusement : « Pas grand-chose. » 

Il n’a rien apporté de neuf formellement (on mélangeait les genres bien avant, et de façon tout aussi audacieuse). Il n’a pas non plus changé les mentalités de manière flagrante (je ne troquerais pas un Cd de Led Zep contre un album de La Fouine). Si le crossover a innové en quelque chose, c’est moins dans la rencontre des styles, que dans le clash des sons… et donc des états d’esprits. Le mouvement a également apporté sa petite pierre dans le fait que, globalement, les musiciens de rock jouent mieux : le groove fait désormais partie des choses qui se travaillent, qui s’apprécient, au même titre que l’attaque ou la capacité de branler un manche pendant des heures. 
 

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Pour finir, la fusion n’a pas vraiment rompu les frontières : elle a simplement contribué à les rendre plus molles, plus floues, plus malléables… Passées les premières heures d’exubérance et de provocation, elle a surtout constitué un énorme geste d’invite en direction des « purs et durs », une façon de dire à la cantonade : « Et pourquoi pas, après tout ? » 

Pourquoi pas, en effet ? Même si ça pique un peu les yeux, certaines rencontres chimiques continuent d’éblouir après bien des années, et d’autres mélanges ont ouvert des puits d’inspiration encore inépuisés. Alors, pourquoi se gêner? Se passer de fusion, c’est un peu comme refuser une partouze, ou décliner un Malabar Bi-Goût : ça ne change pas vraiment la vie, mais c’est se priver d'une belle expérience. 

Alors ? Vous venez ?? 







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