In Theatrum Denonium 2022


In Theatrum Denonium

UN REPORTAGE DE...




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Jour 1 : 05 mars 2022

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Jour 1 :05 mars 2022



Prévu initialement en 2021, l'Acte VI du In Theatrum Denonium promet une belle soirée aux amateurs de metal extrême. Une foule consistante se masse sous les dorures du théâtre municipal de Denain, réplique au 1/5e de l'opéra Garnier qui vaut à elle seule le déplacement. Malgré la défection de Bölzer annoncée quelques jours seulement avant le festival, l'association Nord Forge aux commandes de l'événement a su faire jouer ses réseaux pour proposer une affiche cohérente et attractive. Le noir est de sortie, le public enthousiaste et la bière est fraîche : un fest metal comme les autres, vraiment ?

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Tabris

C'est confortablement installés dans les (trop) accueillants fauteuils d'orchestre que nous débutons ce festival. Et quoi de mieux pour laisser toute autre préoccupation à la porte du Théâtre qu'une mise en abîme mêlant adroitement black metal, noise, krautrock et psychédélisme ? Les yeux tantôt levés vers la coupole où tournoie le sigil du groupe de manière hypnotique, tantôt vers la scène pour y découvrir le jeu épuré d'ALUK TODOLO (18h), l'introductive prestation d'occult rock s'avère tout à fait à propos. Le collectif formé par Antoine Hadjioannou, Matthieu Canaguier et Shantidas Riedacker, dépouillé de tout artefact, offre un son à la fois pur et complexe qu'il est savoureux de découvrir dans d'aussi agréables conditions et précisément en propos d'ouverture. Rapidement, la musique qui s'élève nous isole efficacement de toute autre pensée et nous emporte vers un étrange univers intangible où l'on se plaît à savourer la matière pour elle-même, comme l'on se plairait à contempler un jeu de couleurs troublants ou les lignes d'une sculpture, ici sonore, nous laissant progressivement ancrer dans l'instant - et intuitivement révéler quelque symbolique cachée. Artistes habiles, les musiciens d'Aluk Todolo usent de différents médiums pour leur œuvre qui se veut enthéogène : des sonorités brutes et noises, parées de motifs hypnotiques et d'une batterie métronomique, un abord minimaliste soulignant la visée de cette musique, touchée par l'essentiel. Mais par-delà ce minimalisme, une richesse et une complexité se révèlent dans son déploiement psychédélique, laissant planer à chaque instant cette sensation de lâcher prise audacieuse, cette illusion d'improvisation (en est-ce une?) propre à son architecture adroitement ouvragée. Et enfin, ces nappes, qui prises isolément se découvriraient tantôt gracieuses, tantôt dérangeantes - car la guitare crie, cingle, joue des dissonances, aussi bien qu'elle se fraye, enrobe ou ensorcelle - mais l'effet d'ensemble ne se qualifie pas en ces termes, la matière n'a pas une couleur précise, elle est liberté de mouvement. Pour parachever l'ensemble, le jeu de scène est lui aussi débarrassé de tout décorum et superficialité. Aucun costume, aucun maquillage, aucun geste superflu, et pourtant, il y a bien un rituel : cette ampoule nue, irradiant à la mesure de l'intensité de la musique. Un guitariste qui abandonne un instant son instrument pour jouer de ses seuls potards. Puis qui se saisit de cette ampoule, s'enroulant le cou de son câble, comme un chaman qui capturerait un esprit essentiel par le truchement de cette lumière-son. Alchimistes habiles, les musiciens d'Aluk Todolo ont ouvert pour nous ce soir une saillie vers un bien étrange voyage cosmique au cours duquel on se sent libre de voguer, sans attache et sans repères pré-conçus. Une découverte surprenante et envoûtante, et une belle invitation à découvrir toute l'étendue de l'ouvrage sur album.

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Merci Foule Fête

Remplaçant de dernière minute du duo suisse Bölzer qui a dû annuler sa venue en raison des problèmes de santé affectant le batteur, le collectif des Hauts-de-France HATS BARN (19h30) s'avance sous les lumières écarlates. La scène chargée de bannières, de candélabres et de restes d'animaux morts donne une indication assez précise sur l'obédience sataniste de la formation emmenée par Psycho, son fondateur et seul membre permanent. Avec ses discrets comparses instrumentistes, l'imposant chanteur s'applique à asséner un black metal cru, violent et sans fioritures. Se débarrassant assez rapidement de son vêtement à capuche, le frontman tatoué arborant de caractéristiques corpsepaints capte toute l'attention, vitrifiant l'assistance de shrieks possédés dont la stridence et la ferveur ne peuvent que rappeler celles d'Onielar, qui avait marqué les esprits lors de sa performance avec Darkened Nocturnal Slaughtercult sur la même estrade trois ans auparavant. Comme la vampire polonaise, Psycho, manifestement habité, boit dans un calice un liquide sombre qu'il recrache sur le public et ne retrouve apparence humaine que le temps d'annoncer quelques morceaux aux titres évocateurs - "Death Reign", "L'enfant doit mourir", "Total Death Kult" ou encore "Jehovaticide" figuraient sur la setlist du précédent récital, celui du In Theatrum se terminant également par une reprise de "Høyt opp i dypet" de Trelldom. La section lilloise, pur produit de l'underground qui selon l'un des backdrops se réclame du « terrorist black metal » et évoque sa haine de l'humanité toute entière, délivre une musique qui ne laisse que peu de place à la nuance, les compositions s'enchaînant dans un grésillement et une réverbération qui contrecarrent les tentatives de distinction. Les amateurs de black metal dit « trve » apprécieront l'offrande, peu représentative cependant des modulations perçues sur S.h.e.o.L, le dernier EP de 2018 en attendant le prochain album dont la sortie est prévue chez Osmose, premier label d'envergure ayant signé Hats Barn après plus de quinze ans d'existence. La ferveur exprimée par les Nordistes leur permet de transmettre les ondes malsaines et le message vindicatif qui de toute évidence les animent, participant à la bonne tenue générale du set. Celui-ci aura eu le mérite de faire connaître Hats Barn auprès d'un auditoire qui dans une large proportion découvrait pour la première fois le « fils de la haine » (selon la traduction norvégienne avancée par Psycho) en cette soirée denaisienne.

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Shamash

Au In Theatrum Denonium, le spectacle est partout. Profitant de ce magnifique écrin, l’équipe a décidé de profiter du lieu atypique pour un festival de musiques extrêmes. Il devient alors très intéressant, entre chaque concert, de flâner dans le théâtre, de monter et descendre les majestueux escaliers et de lever les yeux pour admirer le magnifique lustre du fumoir, tandis que vos pas laissent craquer le parquet. C’est dans cet espace que depuis 2019, certains artistes offrent des prestations intimistes. Cette année, Bornyhake, leader de Borgne, revient, avec son groupe, THE PATH OF MEMORY. Présentant des titres de l’album Hell is Other People en version acoustique, la musique des Suisses, qui s’apparente à du dark folk, se laisse apprécier. L’ambiance crépusculaire, renforcée par la simple utilisation de quelques bougies pour éclairer le trio, colle à merveille à cette pièce. Un bon moment, qui participe pleinement à la singularité du festival.

Ma dernière confrontation avec SETH (21h) remonte en 2019, au Tyrant Fest. Le groupe y jouait alors l’intégralité de son premier disque, Les Blessures de l’Âme. Je n’avais pas forcément été pleinement convaincu. Il faut dire que je n’apprécie réellement que L'Excellence de la formation girondine. Depuis, les Bordelais ont sorti un nouveau disque, La Morsure du Christ, qui a reçu de bonnes critiques. Je décide donc de laisser mes a priori au vestiaire pour laisser une chance au sextet. Et grand bien m’a pris, car le concert proposé fut de bonne facture. Les fanatiques du groupe ou les simples amateurs de black symphonique ont dû être ravis par cette prestation. Le professionnalisme de la troupe n’est plus à démontrer. Ça joue bien, les compositions, surtout les plus anciennes, sont plus puissantes que sur disque, bien aidées par un très bon son. Seth a décidé de ne jouer que des titres des Blessures de l’Âme ou de La Morsure du Christ. Rien d’autre. Se mêlent donc nouveautés, comme le très bon "Métal noir", et classiques, comme "…À la Mémoire de nos Frères". Alsvid martèle ses fûts avec vigueur, accompagnant comme il se doit les lignes mélodiques écrites par Heimoth. Les nappes de claviers de Pierre Le Pape, enrobent l’ensemble de fort belle manière. Saint Vincent, en véritable maître de cérémonie, utilise tous les accessoires placés sur scène, dans un rituel qui peut prêter à sourire. Mais, cette mise en scène semble plaire à un grand nombre et prend tout son sens dans le magnifique théâtre de Denain. La venue de la jeune fille sur lequel sera versé du faux sang demeure cependant toujours aussi kitch. Il me faut cependant avouer que lorsque la troupe quitte la scène, j’ai passé un sympathique moment, chose surprenante de prime abord.

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De passage au fumoir, je vois le trio The Path of Memory s’agiter. Et sans prévenir, voici nos trois artistes qui se lancent dans un show totalement improvisé, violent, durant lequel, le guitariste prendra le micro, hurlant et bougeant dans tous les sens. Au bout de quelques minutes, cette déferlante surprise prend fin. Un nouveau projet vient-il de naître sous nos yeux ?

Place désormais au plat de résistance. Les tant attendus TAAKE (22h45) prennent possession de la scène. Point d’artifices, contrairement aux formations précédentes, si ce n’est le drapeau norvégien négligemment posé par terre. Le groupe n’a en effet besoin de rien, hormis sa musique. Hoest semble en forme. Comprendre passablement alcoolisé, comme le trahiront la plupart de ses incompréhensibles interventions. Il semble en tout cas heureux d’être là. La tension est palpable dès les premiers accords de "Nordbundet". L’on se demande alors quelles frasques va réaliser le chauve Scandinave. Rien de répréhensible, rassurez-vous. Il se laisse simplement emporter, se jette, rampe sur la scène du théâtre, haranguant les premiers rangs et surtout maltraite son micro, qui vole dangereusement au-dessus des têtes des spectateurs des premiers rangs. Il se frappe également violemment le crâne avec ledit accessoire à plusieurs reprises, éructant ses paroles avec une rage peu commune. Niveau setlist, Noregs Vaapen se taille la part du lion, puisque joué en intégralité, mais dans le désordre, agrémenté entre autres de "Hordaland doedskvad I" ou encore "Doedsjarl". Myr aura même droit à son solo de banjo. Que demander de plus ? L’autoproclamé chantre du TNBM, entouré de musiciens de qualité, mettra tout le monde d’accord. Une prestation de haute volée, un grand moment de black metal, qui rappelle à tous que Taake n’a pas volé sa place parmi les plus grands.


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Le pincement au cœur qui accompagne la sortie du théâtre ne trompe pas : c'est à regret que l'on quitte ce lieu à la fois solennel et incarné, après la soirée d'une singulière intensité que l'on y a vécue. Servis par une acoustique luxueuse, les musiciens ont tous donné un spectacle entier et sincère dans cet écrin idéal au déversement de leurs sombres et tonitruantes effluves. À quelques fripes promotionnelles et nourritures manquantes près, l'organisation a été une fois encore impeccable et ses membres sont toujours aussi sympathiques. Oui, l'expérience pas comme les autres du In Theatrum Denonium vaut la peine d'être vécue. Vivement l'année prochaine !

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Crédits photos : Merci Foule Fête et Tabris

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