Allguilty

Entretien avec Mr Guilty (chant) - le 11 février 2009

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Cosmic Camel Clash

Une interview de




Allguilty_20090211

Je vous ai prévenus il y a quelques semaines : Primary Colour Solution d'Allguilty (chronique ici), c'est du lourd. Du lourd, du violent, de l'effrayant. Du qui fait mal. Mais ce n'est pas que ça : pour reprendre une expression célèbre c'est aussi du bruit qui pense, et on trouve un discours d'une profondeur étonnante derrière cette avalanche de haine apparente. Le Québécois Mr Guilty et votre serviteur ayant parsemé leur anglais de bouts de français durant cette conversation, l'utilisation d'un code de couleur pour que vous vous y retrouviez s'est imposé. Bonne exploration...


Cosmic Camel Clash : Dans la plage cachée de remerciements à la fin de l'album, tu expliques que l'écriture et la réalisation de l'album se sont étalées sur plusieurs années et que vous aviez des objectifs très précis. Ça a toujours été le cas ?

Mr Guilty : Oh, je pense que ça date de nos rêves d'adolescent. Tu sais ce que c'est : on arrive au collège, au lycée, on découvre tous ces groupes de métal super cools et on se dit « je veux faire ça un jour »... mais ça reste très abstrait. Puis on atteint l'âge de 20-22 ans et on commence à se dire que c'est un objectif qu'on peut réellement atteindre. Et nous l'avons fait, et c'est fantastique. Le truc c'est que le métal n'est pas une musique facile à créer, on ne peut pas juste choper sa guitare ou sa batterie et mettre le tout en boîte en une semaine. Pour produire un résultat de haute qualité, même pour un groupe signé sur une major, ça prend dix ans de toute façon. Du moins c'est comme ça que je vois. Ce que nous avions en tête au moment de monter le projet... le fait est que quand on est jeune, qu'on a dix-huit ans, qu'on est un peu barré dans sa tête et qu'il faut créer une dynamique de groupe voire de famille... c'est dur. Nous avons formé le groupe, nous avons splitté, nous sommes revenus ensemble... les gens changent, ils mûrissent, ils se développent en tant qu'adultes. Et ce n'est que quand nous avons tous atteint la trentaine que nous avions suffisamment grandi pour nous entendre suffisamment et avoir le tempérament nécessaire pour mener le projet à bien.

Cosmic Camel Clash : Vous êtes donc des potes de lycée à la base, vous vous connaissez depuis très longtemps...

Mr Guilty : Oui. Nous nous connaissons depuis... pfff... depuis toujours. Nous sommes comme des frères, et nous nous détestons autant que nous nous adorons. C'est une relation très inhabituelle car en général il y a des leaders et des suiveurs au sein d'un groupe. Dans notre cas nous sommes tous leaders et nous avons tous une très forte personnalité. Ce qui est une bonne chose en soi mais rend le tout plus compliqué à gérer. Au lycées les autres groupes de death se foutaient de nous car nous n'avancions pas... mais ces groupes avaient des leaders et des gens qui les suivaient, et au final ils n'ont du succès qu'aujourd'hui. Nous avons pris le même temps qu'eux, c'est juste que nous arrivons aujourd'hui seulement avec notre premier vrai album. Ce qui est bizarre évidemment, et d'une certaine manière nous les envions... mais nous étions actifs en même temps qu'eux en fait. C'est juste qu'avec nos caractères de cochon il nous a fallu toutes ces années pour construire notre projet.
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Cosmic Camel Clash : Est-ce que ça signifie que les chansons qui figurent sur Primary Colour Solution sont les seules chansons que vous avez écrites durant ce laps de temps ? Vous n'avez rien sous le coude, aucune chute de studio ?

Mr Guilty : Oui, tout y est. En fait la première chanson sur le cd est la première que nous avons écrite, la seconde est la seconde que nous avons écrite... elles sont en ordre chronologique.

Cosmic Camel Clash : Ah ouais, d'accord ! Sinon il semble que le nom du groupe soit lui-même porteur d'un concept, l'idée que tout le monde est forcément coupable de quelque chose. C'est une conviction personnelle ?

Mr Guilty : En fait c'est un concept français. Je ne sais pas si tu as connais Jacques Derrida ? Il a créé le concept du déconstructivisme, il est mort il y a quelques années, il était prof à Boston... (je connais, donc j'acquiesce) et c'est le point de départ du projet. Après avoir lu son premier livre j'ai orienté ma thèse universitaire sur lui et ça m'a énormément parlé car c'est précisément ce que nous vivons aujourd'hui. Nous vivons une époque déconstruite : le passage à la civilisation s'est exprimé via la construction d'énormement de choses dont le langage et la technologie, mais par le même procédé nous sommes en train de nous déconstruire nous-mêmes. La guerre nucléaire, la réduction de la biodiversité... d'où l'idée de la culpabilité universelle qui sous-tend le projet. Mais nous ne posons pas « allguilty » comme un terme négatif c'est... comme une touche, un être-vrai, comme un radar à soi qui dirait « voilà ce que nous avons fait, nous avons commis des erreurs et nous en rions ». Nous posons une perception très ironique dans le but de construire de meilleurs lendemains. Si Derrida est un déconstructiviste français, Frank Owen Gehry est un architecte de la déconstruction car on ne trouve pas de structure dans ses travaux. Ce n'est pas structuré, c'est non-structuré, ce ne sont pas des formes droites, linéaires avec des courbes, des vagues... c'est pour ça que nous avons écrit la chanson qui porte son nom. Nous nous considérons comme des déconstructivistes du métal car nous utilisons des outils non-métal pour faire du métal.

PhotoCosmic Camel Clash : C'est pour ça que dans la chanson "Frank O. Gehry" il n'y a pas de point de repère...

Mr Guilty : Exactement.

Cosmic Camel Clash : Concernant le titre de l'album Primary Color Solution... le principe des couleurs primaires, c'est qu'à partir de celles-là on peut créer toutes les autres. C'est le sens du titre ?

Mr Guilty : Oui. C'est un concept musical authentique, il a du sens pour nous. Il s'agissait de, tu vois... je pense que ce qui est important dans Allguilty c'est la liberté émotionnelle de toutes les formes de musique possible. La noirceur, la crainte, la joie, la beauté, la folie... nous avons tenté de toucher le plus de palettes émotionnelles possibles et de tout mettre dans un ensemble où la musique, la structure, les paroles, le concept... tout se tient. Un ensemble, quoi.


Cosmic Camel Clash : Je comprends, mais il y a un truc qui m'étonne : dans l'album je n'ai pas trouvé de lumière, de joie ni d'amour.

Mr Guilty : Il y en a, mec ! Il y a de la félicité ! Lis les paroles de "Eye of a Gangsta", ça parle de … être sensible, être fragile....... il y a controverse. Je pense que c'est une force en soi que de dévoiler ses propres faiblesses. Cette double image-là de controverse... J'ai lu ta chronique et tu dis que notre musique est réellement effrayante, qu'elle suinte de folie et tout... le fait est que nous baignons dans cette musique depuis si longtemps qu'elle symbolise désormais la normalité pour nous.

Cosmic Camel Clash : (rires) Okay ! Donc quel genre de musique définirais-tu comme effrayante aujourd'hui ?

Mr Guilty : Pour moi c'est juste de la musique normale. Elle n'est pas normale selon les critères des radios FM ou de la scène alternative, mais pour nous c'est juste l'expression de ce que nous sommes. Tu sais, beaucoup de groupes font de leur musique un moyen d'acquérir un peu de confiance en eux. On se sent faible et petit, du coup on construit cette musique rapide, agressive et pour se donner de l'épaisseur. Allguilty n'est pas dans cette optique, notre musique c'est nous. Ce que nous faisons et disons reflète qui nous sommes.

Cosmic Camel Clash : Je voudrais parler un peu de ton chant. La manière dont tu growles donne l'impression que tu hurles littéralement sur l'auditeur, que tu lui fais des reproches comme un père abusif qui gueulerait sur un enfant pris en faute. C'était l'effet recherché ?

Mr Guilty : Je peux t'expliquer deux choses à ce sujet. Premièrement je chante avec une technique très particulière qui utilise énormément d'air. Quand tu parles à quelqu'un tout près de toi, que tu chuchotes... il y a un effet de projection de la voix que tu peux utiliser si tu veux subitement hausser le ton. J'adore cette microseconde durant laquelle tu utilises tout ton air sur une syllabe et j'essaye de faire ça en permanence. A part ça le fait est que c'est notre premier album et qu'en tant que chanteur c'était super important depousser le chant death metal aussi loin que je le pouvais. L'autre truc, c'est que dès qu'un chanteur commence à expliquer son chant il part dans des aspects musicaux, dans le tempo, la structure... mais pour moi c'est différent à cause de la qualité de mes textes. Je ne veux pas particulièrement me jeter des fleurs hein, mais je pense que c'est le cas. Je suis très influencé par Misanthrope, cette manière de présenter des textes très littéraires, «hélas mes amis, mes frères, je ne suis qu'un être humain, et il m'arrive quelques jours de manquer à mon destin », ce côté poétique m'a toujours attiré. À la place d'un rythme musical c'est un rythme littéral. Et quand je lis des critiques qui disent que le placement du chant est aléatoire, qui ne comprennent pas la logique... voilà pourquoi. Les paroles sont placées en fonction des mots, des voyelles, des fréquences, pour que ça sonne bien à mon oreille. Et ensuite je pose ça sur la musique.

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Cosmic Camel Clash : Tu as mentionné le fait qu'il n'y a pas de leader dans le groupe. Est-ce que la composition en est affectée dans le sens où chaque chanson a du être retravaillée sans cesse ? Est-ce une autre raison expliquant que ça a pris autant de temps ?

Mr Guilty : En fait notre batteur gère la structure des chansons et c'est vraiment un type extrêmement exigeant et perfectionniste. Voilà en partie pourquoi ça a pris autant de temps, l'autre raison étant que nous avons des boulots, des familles, des enfants... nous ne pouvons pas consacrer tout notre temps au groupe et ça nous ralentit. Il y a huit chansons sur l'album et chacune a son style propre : "Bagman" est plus du death technique, tel autre titre est doom, tel autre titre est thrash, tel autre est plus grind-gore indus... bref. Il a fallu gérer tous ces micro-genres, se poser entre nous et se dire « on pourrait faire une chanson plus mathcore, ça pourrait être fun ». Donc chaque chanson a fait depuis le tout début l'objet de polémiques car nous n'avons pas d'identité mais une personnalité multiple. La manière dont nous approchons tous ces micro-genres nous définit, évidemment... mais c'est aussi ce qui rend si difficile de définir qui nous sommes. Et c'est la recette que nous allons utiliser pour les trois albums vu que le concept se déclinera sur une trilogie.

Cosmic Camel Clash : Okay. Si c'est une trilogie, est-ce que vous avez déjà commencé à écrire les deux albums à venir ?

Mr Guilty : Oui. Le deuxième album s'intitulera The Complex Simplicity et le troisième s'appelera Perfume. Nous avons fini deux chansons pour le deuxième album : une s'appelle "All Together, Record Deal !", un titre très amusant et ironique, et l'autre est plus orientée atmosphères.

Cosmic Camel Clash : Et comme avant, chacune appartient à un genre précis ?

Mr Guilty : Mmmh... je ne sais pas. Il y a un truc que je voudrais vraiment tenter en tant que chanteur : poser des parties rap / hip-hop, des trucs à la Mike Patton ou à la John Zorn un peu barrés. Je pense que ça va choquer un petit peu la scène underground, en particulier la scène européenne, cette idée de vocaux hip-hop sur un blast-beat... on verra. Nous voulons vraiment rester dans le cadre du death metal, le batteur et le bassiste feront plus de voix hurlées... quoi qu'il arrive, même s'il y a plus d'expérimentations ou de voix claires ce sera du death metal de toute façon. C'est ce que nous voulons faire, ça doit forcément être extrêmement puissant et violent.


Cosmic Camel Clash : Ton attachement au death en tant que genre est évident. Qu'est-ce qui rend cette musique si particulière à tes yeux ?

Mr Guilty : C'est vraiment une question très complexe... (silence) Ce que j'aime dans le death c'est que tu as d'un côté Anal Cunt qui te remplit un album des chansons de quelques secondes alors que d'un autre côté Esoteric va t'écrire une seule chanson de dix-sept minutes. Je pense que c'est ça qui me plaît, ce côté sans limites du genre. Je me rappelle que quand le label Holy Records a été lancé, tous les groupes qui apparaissaient portaient une étiquette différente. Ils mélangeaient sans cesse le gothique, le doom, l'electro... j'aime cette absence de frontières, de limites. Perso je viens d'un background plus expérimental et ça ne me fait pas peur de mélanger du death avec des bruits vocaux dépourvus de sens, ces voix japonaises qui font (à ce moment, Mr Guilty balance tranquillement un truc totalement inhumain que vous pouvez écouter ici), ce genre d'approche chaotique. Et le truc c'est qu'utiliser ces sons vraiment cinglés entre les chansons en live - ce que nous faisons – choque vraiment les gens. Personnellement ce sont des choses que j'ai entendues il y a dix ans, ce n'est rien de nouveau... mais pour la petite scène emo / screamo / death metal c'est un choc. Et ensuite les gens se rappellent de qui je suis, ce qui est mon but. S'il y marqué "Mr. Guilty" sur le livret et pas mon vrai nom c'est parce que c'est un acteur, c'est un personnage... de toute évidence ça fait partie de moi, mais c'est une part de moi vraiment extrême.

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Cosmic Camel Clash : Quel est le dernier album de métal sorti ces derniers temps qui t'a vraiment impressionné ?

Mr Guilty : Pour moi l'album évident de l'année en 2007 était Car Bomb de Centralia , en 2004 c'était Miss Machine de Dillinger Escape Plan... En fait je suis immergé dans le métal depuis tellement longtemps que je deviens vraiment difficile. C'est mon style de musique favori mais c'est vraiment devenu dur pour moi de trouver un album que j'apprécie vraiment de la première à la dernière seconde. Je trouve le nouveau Psyopus bien fun et intense, j'aime ce genre d'approche cinglée, inhabituelle ou subversive.

Cosmic Camel Clash : Je finis toujours mes interviews pareil : on peut s'arrêter à ta dernière phrase si tu n'as plus rien à dire, mais si tu veux rajouter quelque chose tu peux.

Mr Guilty : Je veux juste dire que d'une manière assez étrange, la culture française est une grosse part d'Allguilty. Au début il y avait surtout Jacques Derrida, sur le deuxième album il va y avoir une chanson intitulée "Gambling Gods" qui est basée sur La Vie Nouvelle de Philippe Grandrieux, un film français fabuleux et complexe. Je ne sais pas si tu l'as vu ?

Cosmic Camel Clash : Non.

Mr Guilty : C'est sorti d'une manière assez confidentielle mais si tu as l'occasion de voir ce film... il est sorti il y a trois ans je crois. Il y a aussi Misanthrope, le chanteur, quel est son nom déjà...

Cosmic Camel Clash : SAS de l'Argilière.

Mr Guilty : Je pense que l'album Théâtre Bizarre m'a vraiment influencé, au niveau de mes paroles... pour vraiment travailler ça. Je pense que vraiment il a livré quelque chose de beau. Oui c'est du Molière, mais en même temps ça m'a vraiment ouvert les yeux sur l'importance des paroles, de la nécessité d'être exigeant et de faire quelque chose de travaillé. Et ça m'a donné envie de proposer du métal avec des paroles... inhabituelles. Les paroles de "Let's Go Motivation" disent « tu es un super-héros, tu es quelqu'un, je respecte la personne que tu es devenue, sois ton propre dieu, crois en toi... »... nous aimons cette approche. Et en même temps il y a cette agression, cette puissance, cette violence hardcore qui te met KO. C'est plein de bonnes contradictions, l'idée c'est de faire de la musique qui semble complètement folle mais quand tu te mets à regarder, à analyser... tu te dis « mon Dieu, c'est ben génial ». En tous cas c'est ce que je veux faire, car il y a tellement, tellement de groupes, d'albums qui sortent toutes les semaines... qu'on est obligé de sortir quelque chose de parfait. Je ne sais pas si nous y sommes parvenus mais c'était mon objectif. Je veux quelque chose de fort et tous les sons sont reliés, il n'y a rien d'aléatoire, tout est pensé, réfléchi à la microseconde.



Crédits photos : www.allguilty.net


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