Daath

Entretien avec Eyal Levi (guitare) - le 21 mai 2009

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Cosmic Camel Clash

Une interview de




Daath_20090521

À défaut d'être l'album de l'année, The Concealers (chronique ici) est un bon petit concentré de métal moderne, technique, mélodique et brutal. Le guitariste Eyal Levi étant justement en vacances à Paris (au Hilton s'il-vous-plaît, merci papa), l'occasion de le rejoindre pour taper la discute était trop belle pour être mise de côté.


Cosmic Camel Clash : Quand The Hinderers est sorti vous étiez chez Roadrunner, et le label semblait vous soutenir à fond. Pourtant après seulement un album chez eux vous voilà chez Century Media. Que s’est-il passé ?

Eyal Levi : Malgré tout le soutien qu’ils semblaient nous apporter, leur gestion quotidienne du groupe était... disons que ce n’était pas le mariage idéal. Je pense que Roadrunner est le label idéal pour les groupes déjà établis qui veulent devenir encore plus gros, mais que ce n’est pas le meilleur choix pour un groupe qui part de zéro et veut devenir gros. Ils ne voulaient pas nous laisser tomber et nous ne voulions pas couper les ponts avec eux car nos relations avec le staff étaient excellentes... donc nous nous sommes demandé s’il n’y aurait pas moyen de faire un deal avec un autre label pour la gestion du groupe au quotidien. Un label qui aiderait le groupe à se développer, à passer de zéro ventes d’album à cinquante mille par exemple... c’est là que Century Media est apparu. Nous avons parlé à quelques autres labels, les labels métal classique comme Metal Blade...

Cosmic Camel Clash : ... Nuclear Blast...

Eyal Levi : Oui. Tous les labels évidents. Mais le staff de Century Media s’est montré le plus enthousiaste, et nous voulons uniquement bosser avec des gens qui veulent bosser avec nous. Donc techniquement Roadrunner possède toujours mon âme (sourire), tout ce que je fais leur appartient, ce sont toujours eux qui payent le studio et nous sommes toujours un groupe Roadunner, mais la gestion du groupe au quotidien est assurée par Century Media.

Cosmic Camel Clash : Okay. Et es-tu satisfait de leur travail jusqu’à présent ?

Eyal Levi : Très satisfait, ils sont super. Ils font plus pour nous, à tous les niveaux. Quand on doit se battre pour obtenir l’attention d’un label avec les autres groupes dont il s’occupe, et qu’on est chez Roadrunner... on se bat contre Slipknot. Même Trivium et Opeth doivent lutter avec Slipknot pour attirer l’attention du label, et Trivium et Opeth sont beaucoup plus gros que nous ! Chez Century Media les groupes les plus vendeurs sont tout de même plus proches de notre statut, donc c’est plus facile d’obtenir qu’ils s’occupent de nous. De plus je suis devenu pote avec la totalité de leur staff, et ce sont tous des métalleux. Chez Roadrunner ce n’est pas le cas : il y a des métalleux, des amateurs de rock, un peu de tout... chez Century Media tout le monde est dédié à la cause du métal underground. Donc c’est un bon plan pour nous en ce moment.
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Cosmic Camel Clash : La situation n’a pas été facile pour le groupe, vous avez dû changer de chanteur peu de temps après avoir commencé à tourner (Eyal acquiesce). Sean Z (chant) a rapidement rejoint le groupe après le départ de Sean Farber, comment l’avais-tu rencontré ?

Eyal Levi : Je le connais depuis des années... ce qui est marrant, c’est que la semaine où The Hinderers est sorti je suis allé le voir répéter avec son groupe amateur, et j’ai senti comme une boule à l’estomac. Tu vois ce truc qui monte en toi quand tu es tout en haut des montagnes russes et que tu sais que tu vas bientôt dévaler la pente ? C’était ça, et je me suis retrouvé à penser « Putain, j’aimerais vraiment que ce type soit notre chanteur. ». Je ne savais pas qu’il avait une voix si puissante, je savais juste que c’était un type très cool. Donc quand nous avons commencé à avoir des problèmes avec Sean Farber, c’est la première personne que j’ai appelé. Je savais que ça serait lui, c’était le destin. Mike Kameron (ex-clavier et chant) devait assurer le chant sur la tournée avec Dark Funeral, mais il nous a annoncé deux jours avant le début qu’il ne voulait plus le faire, « désolé les gars, mais je peux pas. ». Donc j’ai appelé Sean Z. et je lui ai demandé s’il pouvait partir en tournée deux jours plus tard. Il m’a dit qu’il devait y réfléchir, qu’il aurait peut-être à laisser tomber son job... et il m’a rappelé cinq minutes plus tard en me disant « C’est bon. Quand est-ce qu’on répète ? ». Ça a été aussi simple que ça.

Cosmic Camel Clash : Arrête-moi si je me trompe, c’était Mike qui avait chanté sur The Hinderers, non ?

Eyal Levi : Oui. Mike avait assuré les voix sur l’album mais il détestait chanter en live, d’où notre besoin de trouver quelqu’un pour le remplacer sur scène. Sauf qu’il n’était pas super chaud pour cette solution non plus, c’est une histoire longue et compliquée (rires). Après le départ de Sean Farber, Mike a émis le souhait d’être notre chanteur live... mais il a changé d’avis deux jours avant le début de la tournée.

PhotoCosmic Camel Clash : C’est pour ça que vous vous êtes séparés de lui ? Lui et toi aviez fondé le groupe ensemble...

Eyal Levi : On va dire que c’est une raison parmi beaucoup d’autres...

Cosmic Camel Clash : Ca m’a surpris de ne pas le retrouver dans le line-up pour The Concealers, mais ça m’a encore plus surpris qu’il n’y ait plus de claviériste dans le groupe, du coup. Vous n’avez pas songé à le remplacer ?

Eyal Levi : Pour être clair, il faut dire que les claviers sur The Hinderers n’étaient pas uniquement le fait de Mike, j’en ai joué également. J’ai toujours joué assuré une bonne partie des claviers sur les albums du groupe : Mike n’est pas vraiment un claviériste, c’est plus un programmeur. Nous avions pour habitude de travailler les samples et les claviers ensemble, et il y en a sur le nouvel album... mais nous avions sciemment pris la décision de nous concentrer sur nos points forts, à savoir les guitares et la batterie. Ça n’avait rien à voir avec Mike à la base, mais ça a créé des problèmes avec lui car il voulait plus de claviers sur l’album alors que nous voulions plus de guitares. Il y a donc eu ça aussi... mais les guitares sont ce que nous faisons de mieux, donc nous les avons mis en avant. Il y aura peut-être plus de claviers sur le prochain album


Cosmic Camel Clash : Sur The Hinderers, les éléments indus et synthétiques contribuaient en grande part au son de Daath...

Eyal Levi : Oh, oui. Le fait est que tous nos albums seront complètement différents les uns des autres. Donc ne sois pas surpris si notre prochain album ne comporte qu’un seul solo de guitare perdu au milieu d’une masse de musique électronique. The Concealers est notre album métal, notre album de gratte, de shred, notre album direct. C’est ce que nous voulions faire et c’est ce qu’il est. As-tu écouté Futility, notre tout premier album ?

Cosmic Camel Clash : Non, j’ai découvert Daath avec The Hinderers.

Eyal Levi : Okay. Il n’a rien à voir. Il y a du chant clair, il est très atmosphérique, presque pas heavy... tous nos albums seront différents les uns des autres. The Concealers était censé être une déclaration très brutale, agressive, virtuose et déchausse-molaires. Et le suivant sera différent.

Cosmic Camel Clash : Tu as mentionné que votre force se situe dans les guitares et la batterie, et votre batteur Kevin Talley est en effet une référence mondiale. Sa présence dans le groupe pousse-t-elle les autres membres à donner leur meilleur ?

Eyal Levi : Oui, bien sûr. En tant que musicien, dès que je joue avec un grand batteur ça améliore mon niveau de jeu. On se retrouve à sortir des trucs dont on ne se savait pas capable. Par contre avec un batteur moins bon, c’est... comme-ci comme ça (en français dans le texte). On finit par retomber dans ses mauvaises habitudes, alors qu’avec un batteur fabuleux elles disparaissent face à ce mur de précision. En plus de sa technique il est incroyablement créatif, il améliore les chansons lors du processus d’écriture. C’est vraiment un plaisir de l’avoir dans le groupe... ce serait une tragédie si nous le perdions : qui pourrait le remplacer ? Gene Hoglan, peut-être... quelqu’un de ce calibre.

Cosmic Camel Clash : On trouve plusieurs moments totalement imprévisibles sur l’album : le break néoclassique de "The Unbinding Truth", celui en guitare claire sur "Day of the Endless Light", l’intro dance de "...Of Poisoned Sorrows", etc. Comment ce genre de passage apparaît-il lors du processus d’écriture ?

Eyal Levi : Pour tout te dire, j’ai écrit l’intégralité de "The Undbinding Truth" en douze heures. Je me suis réveillé et j’ai eu ce rush créatif. C’est un accomplissement personnel, en particulier cette section du milieu avec les arpèges derrière le solo... il y a dix-sept guitares qui jouent en même temps. Ce que je voulais faire c’était prendre une partie qui aurait été traditionnellement jouée par un synthé et la faire à la guitare. Je voulais qu’il n’y ait que de la guitare sur cette chanson, je voulais montrer que nous pouvions garder toute notre complexité et ajouter autant de couches de musique qu’avant sans recourir à des claviers. Pour l’intro de "...Of Poisoned Sorrows", elle sonne comme ce que nous avons pu faire sur The Hinderers, avec ce genre d’éléments électroniques. Tu vois, nous n’avons pas eu besoin de Mike Kameron pour le faire... nous n’avons pas de barrière quand nous écrivons, nous faisons ce qui nous passe par la tête. Nos influences vont de l’electronica au death-metal en passant par la musique classique, le rock et le jazz manouche. Parfois des éléments comme la dance vont apparaître, même si aucun d’entre nous n’en écoute. Cette intro est d’ailleurs plus influencée par l’oeuvre de Danny Elfman que par le dance-music : si tu écoutes la bande originale de Beetlejuice ou certains titres de Oingo Boingo, on retrouve souvent ce « boom boom boom boom » qui soutient des claviers effrayants. Quel était ton troisième exemple ?
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Cosmic Camel Clash : Le break de guitare claire dans "Day of the Endless Light".

Eyal Levi : Ça c’est Emil (Werstler) en train d’improviser. Ça a été enregistré en une fois alors qu’il improvisait... c’est un guitariste fabuleux, en fait son style principal n’est pas le métal mais le jazz manouche.

Cosmic Camel Clash : On trouve des musiciens d’exception dans ce genre, effectivement.

Eyal Levi : Oh, les meilleurs guitaristes sont les guitaristes de jazz manouche. Il jouait ce truc sur une guitare demi-caisse et notre producteur Jason Suecof a laissé tourné le magnéto. Je suis entré dans la pièce à ce moment-là et je lui ai dit « Putain mec, c’est terrible ce que tu joues. ». Ca s’est passé comme ça.

Cosmic Camel Clash : Je voudrais parler un peu des références mystiques liées au nom Daath... c’est une référence à la Kabbale n’est-ce pas ?

Eyal Levi : Alors oui, mais pour être honnête avec toi c’était surtout le truc de Mike. Et il n’est plus dans le groupe, donc...

Cosmic Camel Clash : … donc ça n’a plus trop de sens.

Eyal Levi : Plus vraiment, et il y a une raison. Nous avons pris une décision de groupe qui a également contribué à dégrader nos relations avec lui. Nous voulions être honnêtes envers notre musique, la laisser nous emmener n’importe où... et mon point de vue est qu’on ne peut pas définir la musique avec des mots. Elle va au-delà d’eux, elle est comme un langage universel, quelqu’un au Japon doit pouvoir comprendre ce que j’écris aux USA sans que j’aie besoin de lui expliquer avec des mots. Du coup s’imposer un concept comme celui d’origine posait beaucoup de limites, ça me donnait l’impression de faire de la musique comme on fait ses devoirs. Ca m’avait posé problème depuis le début, et dès que Mike n’a plus été là nous avons réalisé que nous n’avions plus à respecter ces règles. Personne d’autre dans le groupe n’y tenait, la seule chose qui nous intéressait était d’élargir le spectre de notre musique en restant honnêtes. Nous n’aurions pas été honnêtes si nous avions perpétué ce concept.

PhotoCosmic Camel Clash : Du coup quid du titre de l’album, « les dissimulateurs » ? Est-il toujours lié au concept original ? On peut l’y insérer sans problème... (nd CCC : dans la mystique de la Kabbale, les trois sephiroth de la colonne de gauche sont les aspects de Dieu que ce dernier dissimule aux hommes)

Eyal Levi : Oui, il s’y insère... mais du coup quand nous avons écrit les onze chansons de l’album (il n’y a pas eu de titre non utilisé) nous avons décidé de traiter le thème de la dissimulation d’une manière plus large, de le voir sous l’angle du quotidien plutôt qu’en tant que concept abstrait issu de la Kabbale. Donc c’est un peu là, mais plus au sens littéral. C’est plus une interrogation sur la manière dont chacun se ment à soi-même, ment au monde et la manière dont le monde ment à chacun. C’est plus ancré dans la réalité, ça relève plus du genre de chose qu’un chanteur de heavy-metal énervé va pouvoir déclarer.

Cosmic Camel Clash : Et si tu devais définir les pires dissimulateurs de tous, de qui s’agirait-il ?

Eyal Levi : Nous tous. Personne en particulier, tout le monde le fait. Qu’il s’agisse des mensonges que nous disons devant notre miroir pour réussir à affronter chaque nouvelle journée, ou de... c’est nous.


Cosmic Camel Clash : Tu as mentionné Jason Suecof en tant que producteur de l’album. Comme certains le savent, il est lui-même virtuose musicalement...

Eyal Levi : (me coupant) C’est un génie.

Cosmic Camel Clash : Ouaip. Tu connais son travail avec Crotchduster ?

Eyal Levi : (rires) Ouais !

Cosmic Camel Clash : Vu le profil du bonhomme, est-ce qu’il laisse les groupes créer leur propre son ou bien tente-t-il d’influencer le processus artistique ?

Eyal Levi : Il fait les deux, et il nous a dit que nous étions le premier groupe avec qui il avait travaillé qui n’avait pas eu besoin qu’il leur tienne la main sans arrêt. Il était très enthousiaste à l’idée de bosser avec nous car nous savions exactement où nous voulions aller. Nous sommes entrés en studio avec les chansons écrites à 95%, et nous lui avons laissé cette marge de 5% pour qu’il s’exprime. Mais si tu le laisses faire il prend tes chansons et se les approprie complètement, il domine complètement ton projet. Mais nous ne l’avons pas laissé faire ça, nous ne voulions qu’il intervienne que sur cette marge de 5% pour rendre les chansons parfaites. Il voulait faire plus : il voulait jouer de la guitare sur l’album, faire ci, faire ça... nous ne l’avons pas laissé faire. Nous voulions vraiment être sûrs que cet album vienne de nous. Par contre il y a d’autres groupes - et je ne donnerai pas de noms - pour lesquels il a joué de la guitare, de la basse, il a chanté, il a réécrit leurs chansons... tout. Il a tellement de talent que si un groupe arrive et veut sortir un truc fabuleux alors qu’ils ne sont pas suffisamment bons pour ça, il le fera pour eux. Et ce quelle que soit la réaction des musiciens en face. Il va enregister toutes les pistes de guitare lui-même et le guitariste du groupe n’aura plus qu’à rentrer pleurer à l’hôtel (rires). Nous ne l’avons pas laissé prendre le pouvoir sur notre album.

Cosmic Camel Clash : Ton père (ndCCC : Yoal Levi) étant un chef d’orchestre renommé, a quel point l’influence de la musique classique a-t-elle joué un rôle dans ton développement musical personnel ?

Eyal Levi : C'est une influence absolument énorme, et c’est vers ça que je m’orienterai quand j’arrêterai le métal. En fait je faisais du classique avant de me lancer dans le métal, j’avais composé une pièce pour guitare électrique et orchestre... J’ai étudié la musique classique très assidument et ça m’a aidé à comprendre certains aspects de la musique bien mieux que si je n’avais étudié que le métal. Ça m’a aussi aidé à comprendre ce qu’est réellement une mélodie. Ce que les gens considèrent comme des harmonies et des mélodies dans le métal, c’est vraiment très basique. Je ne veux pas donner de noms car je ne veux pas donner l’impression que je dis du mal d’autres groupes, mais il y en a qui sont étiquetés death mélodique... les gens pensent que c’est mélodique parce qu’il mettent quelques notes ici et là avec une harmonie de guitare par-dessus, mais ce n’est pas vraiment une mélodie. C’est juste un riff avec une harmonie dedans. Je pense que ma compréhension de ce que sont vraiment une harmonie et une mélodie vient de la musique classique, et c’est sans aucun doute un domaine que j’explorerai plus tard. J’imagine qu’on fait du heavy-metal quand on est jeune plutôt que le contraire, je ne vais pas faire du classique et me mettre au métal quand j’atteindrai la quarantaine !
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Cosmic Camel Clash : Effectivement (rires). Fin d’interview classique : si tu n’as plus rien à dire on s’arrête, mais si tu veux rajouter quelque chose tu peux sachant que ce n’est pas obligatoire.

Eyal Levi : J’ai quelque chose à ajouter. Merci pour l’interview déjà, et pour tous les gens qui sont en train de lire ces lignes : gardez à l’esprit que l’industrie du disque est dans un état horrible en ce moment. Les labels s’écroulent, les groupes s’écroulent. Si vous avez apprécié cette interview jetez une oreille sur ce que nous faisons sur Internet. N’achetez pas notre musique, téléchargez-la d’abord et jetez-y une oreille. Et s’il s’avère que ça vous plaît, et si vous voulez que nous fassions d’autres albums, merci de témoigner votre soutien au groupe et au label en achetant le disque. Car le seul moyen pour que des groupes tels que nous continuent à enregistrer des albums est en recevant un soutien réel de votre part, de la part des auditeurs. Si vous n’aimez pas n’achetez pas, mais si vous aimez merci de nous soutenir.



Crédits photo : www.myspace.com/daath


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