My Own Private Alaska

Entretien avec Milka (chant), Tristan (piano) et Yohan (batterie) - le 12 avril 2010

71
Arroway's

43
Gazus

Une interview de




My_Own_Private_Alaska_20100412

C'est avec un impardonnable retard que cette interview avec les trois membres de My Own Private Alaska, faite peu après leur set acoustique Chez Justine (lire le report), est enfin publiée chez les Éternels. Les Toulousains ont beau avoir vu du pays, joué au Eurockéennes ainsi qu'en Angleterre, avant de s'apprêter à partir aux États-Unis, cela n'empêche pas de revenir, une fois de plus sur l'expérience qu'a été pour eux l'enregistrement de leur premier album, Amen (lire la chronique), le tout avec près d'un an et demi de recul.

Gazus : Ca fait on va dire deux mois que Amen est sorti dans l'édition vinyl. Ca fait deux ans qu'il a été enregistré. Quel est le recul que vous pouvez avor par rapport à cet album ?

Milka : Écoute, pour l'instant nous en sommes toujours fiers, donc c'est plutôt bon signe. Étonnamment, ou alors je n'ai aucune distance, ou alors les choses vieillissent bien, dans le sens où pour moi, tout ce qui a été fait et tout ce qui a été dit au niveau de tous les instruments… Merci ! (interruption commande) Qu'est-ce que je disais ? Oui, voilà, je ne sais pas si je n'ai pas de distance encore, mais tout ce qui a été dit vocalement, pianistiquement… heu… percussivement… sur cet album est encore d'actualité aujourd'hui et trouve encore une résonance aujourd'hui.

Tristan : C'est un peu comme si, effectivement, ça fait un an et demi qu'on l'a enregistré, mais vu qu'il est sorti il y a un mois et demi aussi… Enfin pour moi, c'est comme s'il datait d'un mois et demi, je me mets vraiment… Justement, le recul… Voilà, je vais arriver à formuler : le recul fait que nous arrivons, je pense, à l'écouter comme les gens qui l'écoutent pour la première fois. Justement parce qu'on l'a beaucoup écouté au début, c'est normal, c'était nos mixes, machin et tout. Ben, on va pas écouter non plus notre cd tous les jours pendant un et demi, donc il y a un bon moment où nous ne l'avons pas écouté. Donc on le redécouvre en même temps. Quand l'édition collector est sortie, nous avons écouté en vinyle pour voir ce que ça donnait et tout ça… Donc je pense que nous l'avons écouté avec le recul d'une personne lambda, d'une auditeur lambda et heu… moi je trouve ça toujours aussi bon, mais dans le sens où les choix que nous avons fait, nous continuons à les assumer, quoi.

Milka :Oui, voilà.

Tristan :Et on est pas à dire : «putain, franchement, on a vraiment fait une grosse connerie d'aller chez Ross Robinson (producteur de l'album)», je sais pas ce que tu en penses. Pour la prochaine fois, je pense aller chez… non, je vais pas donner de nom ! (rires)

Milka :Il s'arrête juste… parfait, parfait ! Pose une question, je t'en prie !
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Gazus : Il y a donc de la private joke…

Tristan : Ouais !

Gazus : Ah mais ces musiciens, je te jure…

Tristan : Ouais, ils sont chiants !

Milka : Non, mais c'est pas une private joke, mais c'est qu'il allait gros tailler d'un coup, là. Et hop, il s'est arrêté… On reste politiquement corrects.

Axel : Alors, moi je vais vous parler premièrement en tant que fan. Je vous ai découvert il y a un an et demi, quelque chose comme ça. Et maintenant que vous avez fait l'album, que vous commencez à beaucoup jouer, à beaucoup tourner, moi ma crainte était qu'à force de jouer, justement, qu'il y ait une certaine habitude en répétition et qu'éventuellement vous puissiez perdre l'émotion que vous pouvez mettre dans votre musique, qui est énorme.

Milka : C'est pertinent.

Axel : Je viens de voir que non, mais est-ce que vous avez eu cette peur ? Est-ce que vous avez travaillé la-dessus ? Est-ce que, voilà, on ne craint pas la répétition et le côté mécanique au bout d'un moment ?

Milka : Ben, très pertinent comme question, déjà.

Yohan : On ne sait pas jouer notre musique autrement qu'en donnant tout et de la manière la plus sincère possible. Donc en fait, tu ne peux pas tricher en jouant ça quelque soit le nombre de fois que tu le joues. Heu…le but, au-delà de l'instrumentation, c'est de faire passer quelque chose et de se montrer de la manière la plus nue possible pour transmettre l'émotion et ressentir l'émotion jusqu'au-boutiste et maximale que nous avions au début et que nous avons toujours. Et nous n'avons pas de doute sur ça : tant que nous sommes inspirés en matière de vie, nous serons inspirés en matière de musique et… Moi je pense plutôt, en fait, que plus nous jouons et plus nous sommes ensemble, plus nous allons loin dans l'intention et l'émotion, en fait. C'est plus un cercle vertueux. Voilà.

Milka : Tout à fait, tout à fait. Il y a toujours des choses qui se passent en concert et qu'on ne prévoit pas. Et le fait que rien ne soit pré-pensé et que ce soit… stupide dans le bon sens du terme pour pouvoir faire des choses stupides. Et incontrôlées ou étranges. Et donc il y a toujours des débordements sur scène. Enfin pas tout le temps, mais voilà. D'ailleurs je me rappelle de...

Tristan : C'était merveilleux !

Milka : Le truc, jamais tu peux le prévoir tellement c'est… Je sais pas pourquoi j'ai fait ça, mais j'ai cassé le câble de mon micro à Riga. Bon j'étais assis dessus, aussi. Au bout d'un moment j'ai vu… machin. Je voulais continuer à crier, donc j'ai chopé le micro du tom aigu, je l'ai tiré, j'ai crié. Hop, et cette fois j'ai arraché le XLR. Bon deux fois, ok. J'étais là, mais c'est pas possible. Je commence à crier hors micro et tout. Et puis bon là, c'était pas comme en bas, c'est-à-dire que là il y avait beaucoup de son. Je me suis dit là ça sert à rien, il faut que je fasse un truc. Je regarde… et forcément il n'y avait pas d'autres micros sur scène parce que les autres ne chantent pas. J'ai vu le micro de la grosse caisse, en fait je me suis jeté par terre… Enfin non. D'abord j'ai ramassé tout les micros et j'ai pris le micro de la grosse caisse aussi avec le pied. Et j'ai chanté dans les trois micros en hurlant. Et après, j'ai été enroulé dans les fils, j'avais tout un merdier dans les mains. Et en fait, j'entendais que ça passait, je me suis dit «c'est génial !». Donc j'ai chanté dans trois micros, il n'y en avait qu'un qui marchait, c'était celui de la grosse caisse. Le truc énorme quoi. Et puis au bout d'un moment je me suis dit : «ouais, c'est quand même pas cool parce que tu enlèves la grosse caisse à ton batteur. Le mix en fin de salle, il doit forcément pas être bon». J'étais là : «je vais remettre le micro». Et je vais remettre ma tête dedans aussi ! Donc au fait, du coup, je me suis mis à plat ventre et je me suis dans la grosse caisse. Et puis après, j'avais… Tu sais, ça fait du vent, la grosse caisse. Et alors ça m'a bien plu et ça m'a excité un peu de sentir ce vent. Et du coup, c'est si lui, il me repoussait avec sa grosse caisse. Alors moi, je me projetais dans sa grosse caisse, je plongeais dans grosse caisse. Et c'était assez fun ! Et donc je luttais contre ce vent et cette grosse caisse tout en chantant dans le micro et en hurlant et en essayant de sonoriser en même temps sa grosse caisse. Enfin c'est le genre de truc que, si on le refait demain, ce serait nul, en fait. Parce que cela ne serait pas bien fait. C'était…

Tristan : C'était un instant…

Milka : C'était un instant et tout. Enfin ça c'est vraiment un exemple et… il y en a plein des trucs comme ça. Voilà… Yohan qui va vomir ses trips trois mètres après… après dix secondes de la fin du concert de la dernière tournée parce qu'il était malade, intoxication alimentaire et tout. Bon voilà… c'est du fun. D'être à ce point malade et d'avoir tout tenu et d'avoir tout lâché quatre secondes après.

Tristan : (à Axel) Est-ce que ça t'es arrivé, à toi, de voir des groupes que tu considérais comme étant émotionnels et tu les as vu à plusieurs années d'écarts et tu les as vu qu'ils avaient perdu ce côté émotionnel ?

PhotoAxel : Disons que, sincèrement, je n'ai jamais vu aucun groupe qui me retourne autant émotionnellement parlant. Donc ça va être très dur de comparer. Après… non, je ne pense pas. Parce que les groupes qui arrivent à faire passer quelque chose dans l'émotion, ils le gardent, je pense. C'est d'eux et c'est intimement lié à leur musique. Soit ils arrêtent de jouer, soit…

Je pense aussi. C'est ce qu'il disait aussi quand il disait le côté humain… tant que tu es toi-même ou que tu as des choses à dire, ta musique à quelque chose à dire. Et donc, par définition, si tu n'as plus d'émotion, je pense que tu arrêtes de jouer. Enfin, c'est un peu indissociable, je pense aussi.

Gazus : Heu… Vu la tournure que ça a pris, mes questions sont complètement chambardées ! Donc…

Milka : On est trop bavard, il faut qu'on réponde juste aux questions. Vas-y, vas-y.


Gazus : Mais c'est pas mal, ça commençait à faire l'interview de l'interviewer. Donc c'était bien comme retournement de situation. Qu'est-ce que je voulais dire ? Heu, justement, pour une musique aussi émotionnelle où il faut tant… enfin, où il y a une implication réelle : non seulement vous jouez mais vous vivez votre musique chaque fois que vous êtes sur scène, cela peut-être assez surprenant de voir qu'il y a ce côté déconne justement, qui fait qu'on sort du cadre qu'on va dire sérieux, triste, cathartique, enggé pour avoir un aspect purement rock and roll, voire punk, avec l'anecdote que tu viens de raconter.

Milka : Je comprend ta question, mais après voilà. Déjà l'anecdote dont je te parle, sur le moment, ben c'était pas drôle du tout, en fait. Dans le sens où à force de me projeter, j'allais me briser les dents contre la grosse caisse et le public qui a regardé ça…

Tristan : C'était pas une chanson calme, c'était sur "I Am An Island", où est comme ça, je ne sais pas si tu te souviens.

Milka : Ce n'était pas pour chanter, c'était excessivement violent.

Tristan : C'était animal, quoi, tu vois.

Yohan : En fait si tu veux, nous en rigolons avec le recul parce que c'est vrai que nous nous investissons tellement émotionnellement dans ce que nous faisons que… bon après, nous ne sommes pas en bois, nous avons besoin de décompresser comme tout le monde. Et c'est vrai qu'avec le recul, des fois nous nous surprenons. Donc c'est un peu ça qui nous fait rire. Tant nous crevons sur scène mais en même temps, la prestation et la musique restent profonde et sérieuse et nous avons envie de garder ça. Nous ne faisons pas du tout du «pouet-pouet-tagada». Nous continuons à ne pas parler entre les morceaux pour rester dans cette osmose et dans cette catharsis et ce truc un peu fou et jusqu'au-boutiste. Et voilà, ça ne rigole pas du tout en fait.

Milka : Ce qui fait la différence entre se prendre au sérieux ou se prendre trop au sérieux et se raconter soi-même, chose que nous essayons de faire. Parce que tout à l'heure, nous avons joué "Die for Me" qui est un morceau évidemment qui parle de choses très impliquantes au niveau des sentiments que nous voulons dégager et que moi j'ai couchés sur papier. Quand il commence, forcément j'essaye de me remettre dans le bas, je repense à tout ça. Bon, ben, forcément, quand tu as les pompiers qui passent à 105 dB dans la rue, heu… tu te fais rattraper par la vie et par définition… J'aime bien me servir de tout cela aussi, tu te sers de la vie et tu te sers de ce qu'il se passe autour pour ne pas rentrer dans le stéréotype du mec qui se prend très au sérieux et les mecs ils vont dire, il a des punks devant lui, «oh, casse-toi !» et tout. Et le mec qui reste très… je sais pas si tu te souviens ?

Yohan : Ce n'est pas un rôle joué. C'est toute la différence. On n'est pas en train de faire un personnage acté, avec des barrières bien définies. Il n'y a pas de cahier des charges si ce n'est être toi-même et te montrer le plus à poil possible tel que tu es. C'est vraiment dans l'instant, c'est pour ça que nous n'avons pas peur de

Gazus : C'est dans la pure continuité de ce qu'a été votre enregistrement avec Ross Robinson...

Tristan : Complètement. (les autres acquiescent) Après c'est quelque chose que nous avions déjà avant, enfin que nous nous étions trouvés. Ça peut paraître facile de dire ça mais c'est le cas. C'est facile de le faire avec une musique émotionnelle...

Milka : Nous ferions du math-rock excessivement complexe et constamment dans une concentration à chaque seconde... ouais, ce serait différent.

Yohan : Ce que nous apporté Ross que nous avions moins auparavant, c'est de transformer toutes ces expériences de vie souvent négatives en cadeau et en soin à la fois pour nous-même et pour les autres. Avant c'était un peu de la complaisance dans quelque chose de plus négatif et aujourd'hui c'est cathartique dans le bon sens du terme. La musique est quelque chose de très important pour nous et sauve carrément des personnes. C'est ce que nous avons envie de donner. C'est pour ça que la sincérité est si importante pour nous, parce qu'il existe des albums qui nous ont sauvé la vie quand nous étions jeunes, les artistes nous ont touchés avec des intentions tellement poignantes que du coup, ça nous a permis d'affronter les épreuves de la vie, tout le monde en vit, tout le monde connaît des ruptures, perd des êtres chers... C'est un peu ce que nous avons voulu exprimer dans cet album avec Ross. C'est quelqu'un de très profond, de très spirituel et pour lui... tu sers de portail à une musique qui a un cadeau pour les autres et qui a une importance vis-à-vis de l'humanité plus importante que la politique ou la religion.
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Gazus : C'est vrai que si l'on compare l'EP et l'album, le premier possède ce côté ultra-nihiliste, recentré sur soi, qui tranche totalement avec le second qui sonne quasiment libérateur, à la manière du clip de "After You" où vous vous débarrassez au fur et à mesure de la crasse qui...

Milka : (l'interrompt) Ah il l'a vu !

Yohan : C'est tout à fait ça. Nous cherchons à exprimer ce côté salvateur... Cet album est beaucoup plus extrême, violent que tout que nous avions pu faire auparavant et c'est vrai qu'étant musiciens depuis longtemps, nous avions des habitudes et des manières de faire dans lesquels il ne faut pas se complaire pour toucher les gens. Pour être sincère il faut continuer de se mettre en danger. L'une des premières choses que Ross Robinson a essayé de faire faire à Milka est de le débarrasser de toutes les techniques «metal», même s'il n'en avait pas tant que ça et qu'il avait déjà un début de grande sincérité. Ce qu'il déteste dans les groupes ce sont ces chanteurs qui ne se mettent pas en danger, qui se prétendent forts et méchants alors qu'ils expriment une faiblesse ou le fait de ne pas avoir de copine... (rires) Il n'aime pas les groupes qui tentent de faire croire qu'ils sont autre chose que ce qu'ils sont réellement, tout simplement, ou de se cacher derrière des techniques ou de «show offs» parce qu'ils expriment ainsi le fait qu'ils ne sont pas sûrs d'eux.

Gazus : Cela voudrait dire que les membres de Dream Theater expriment leur tristesse de n'avoir eu personne pour les accompagner au bal de promo de l'école... ((rires)

Milka : Je pense que beaucoup de groupes de rock progressif ont un complexe sur la taille de leur sexe, oui. (silence)

Tristan : Je n'ai pas suivi et j'arrive juste là-dessus... (rires)

Yohan : Il y a des musiciens sincères partout et pas de barrières de styles... Ross nous disait souvent qu'on l'a beaucoup taxé de «Papa» du neo-metal puis du post-hardcore quand il a produit At The Drive-In ou Norma Jean... Ces groupes ont été copiés dans la logique, les accords ou la manière de jouer, mais jamais ou très peu dans l'intention. Ce qui était touchant dans Korn, ce n'est pas le fait qu'ils jouaient des riffs à un doigt et que c'était un mélange rap et metal, c'est le fait que ce mec vivait son enfance devant ta gueule...

Tristan : Et comme beaucoup ont eu une enfance ou une adolescence pas forcément facile, cela touche les auditeurs. Il y a une authentification qui fait que cela fonctionne.

Milka : La lourdeur venait de ce principe : «Tu veux exprimer quelque chose de lourd, joue lourd. Capte la lourdeur et tout». Et «Kreuh ! Kreuh !», au bout d'un moment les mecs se sont mis à jouer recroquevillés sur eux-mêmes parce que c'était la musique la plus «downtempo» de l'époque... C'est ça qui est intéressant... Tu arrives chez Ross, pour tous les artistes, à faire évoluer ta musique de note à note, de tempo à tempo mais jamais il ne te dira : «Je pense qu'il faut le jouer plus vite et je pense que tu devrais chanter la deuxième phrase du couplet...». Tout peut être différent. Parfois j'ai crié alors que je n'étais pas censé le faire et d'autres fois l'inverse...

Gazus : J'ai retrouvé tout à l'heure ce que j'avais vu à la Maroquinerie en septembre 2008 : que ce soit au piano, à la batterie ou au chant, vous évoluez en live dans un cadre plus ou moins prédéfini, avec toutefois une liberté totale pour chacun de vous...

Axel : On a beau connaître les morceaux par cœur, on ne sait comment les choses vont évoluer.

Yohan : Nous sommes surpris comme on peut l'être dans la vie. Nous avons tout de même des morceaux prédéfinis et nous jouons de la musique que nous avons composé et dont nous essayons de retrouver les notes. Là où ça diffère, c'est dans l'émotion et l'intention spontanée. Nous essayons à chaque fois d'être sincères et c'est pour cela que ça sonne à chaque fois différemment.

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Axel : Est-ce que vous durant l'enregistrement, vous avez pu garder une certaine directivité au sein d'un morceau, vous dire que tel morceau se ferait de tel manière et ainsi de suite ou bien y avait-il toujours de l'impro ?

Tristan : Bien sûr...

Milka : Euh... Ben moi j'aurais dit non. Est-ce que nous avons pu maintenir quelque chose... Pour moi nous avancions à vue... il y avait au départ un côté très flippant. Les quatorze premiers jours, nous répétions sept à huit heures par jour et le soir à chaque fois dans la chambre, nous étions là à nous dire (il chuchotte) : «Qu'est-ce que t'en penses ? Tu crois que c'est ça ? - Euh... je sais pas... Et toi ? - Ben euh...» et toutes ces élucubrations sur ce qui se passait, pourquoi il faisait ça et...

Tristan : Nous cherchions à intellectualiser, à mettre des mots sur des choses qui s'étaient passées, trouver la formule. «Ah, il a fait ceci, ceci et ceci, donc il veut sûrement ça ! Bon ben demain on fait comme ça !» Et le lendemain, ce n'était pas du tout le cas.

Milka : Et ça changeait... du coup nous n'avions pas de vérité à laquelle s'accrocher et au fur et à mesure, nous avons accepté d'évoluer mais parce que nous avons ressenti les choses... d'un coup. Quand il m'a fait évoluer vocalement... À un moment donné où je chantais, je ne me reconnaissais plus alors que je criais quatorze ou mille fois plus fort que comment je criais avant, j'ai fait quatorze jours de répètes et je n'ai jamais eu la voix cassée, rien. Et je me demandais ce qui se passait et c'était pareil pour les autres dans leur manière de jouer alors qu'ils s'entendaient jouer l'air surpris en se disant... «Putain !» (rires).

Yohan : Après, ça a été marrant parce que nous avons répété une semaine et demi et le déclic n'était en fait pas la maîtrise des parties. À un moment nous avons joué "My Girl" avec Ross dans la même pièce que nous, comme d'habitude et il s'est dit «Ça y est !», parce qu'il a ressenti les poils, l'intention... Tout l'album que nous avons enregistré par la suite s'est fait dans une micro pièce avec des prises spontanées faites de bout en bout, sans s'arrêter, et uniquement des premières ou secondes prises. Il discutait des heures avec nous avant que nous touchions la première baguette ou posions le premier doigt sur le piano, sur «Qu'est-ce que l'on veut donner ? Qu'est-ce que cela évoque pour nous ? À quoi le texte fait-il référence ? Que veux-tu dire ? Et surtout, si tu ne le sens pas ou si tu n'as rien à exprimer à travers cela... Retourne en haut et écris autre chose. Sinon je n'en veux pas. Ce micro s'est adressé à des millions de personnes par des artistes qui ont révolutionné la musique de manière sincère et si c'est pour tricher ou faire semblant... casse-toi.» J'ai réussi à faire des choses que je n'ai jamais fait en pré-prod ou que je n'ai jamais bossées qui sont sur l'album. Il y a des plans que j'ai découvert moi-même en les jouant.

Tristan : C'est exactement ça. Je ne sais pas comment mes parties de piano ressortent aussi bien sur album alors que j'avais l'impression de jouer n'importe quoi. Je jouais comme ça (il tape frénétiquement sur la table), une note sur deux était fausse... et lui à côté qui te dis d'y aller, de te lâcher et tu y vas comme un débile. Ça se voit sur les vidéos et c'est là où il jouit en se disant : «Ah ah, tu y es, espèce d'enfoiré !».

Yohan : Il te met dans un état de transe où tu t'oublies et où tu sers de portail à la musique... bon, ça a un côté un peu mystique mais c'est vrai que tu ne calcules tellement pas ce que tu fais et cela ne t'appartiens tellement pas... que tu ne fais que donner. Bon après, la seule chose que tu ressens, c'est : «J'arrive pas à respirer, la clim ça va pas, je vais crever, je me suis pété un doigt, je saigne partout, qu'est-ce que c'est que c'te merde ?» (rires) Lui est à côté, ce n'est pas un technicien ou mec derrière des potards... Il a des assistants parce qu'il n'y comprend queutchi, hein, soyons clairs, mais c'est le garant de l'émotion et de la non-triche, une sorte d'arbitre en fait. Quand ça ne va plus, que tu es peinard il te dit : «Mais qu'est-ce que tu fous ?»

Milka : Même pas, il te dit juste : «Fin de journée.» Je me rappelle que pour les prises de Yohan, nous enregistrions le soir, parfois tard et à minuit voire une heure, il était bien confiant, près à enchaîner un autre morceau. Et comme il paraissait très sûr de lui et commencer, non pas à faire du «show off» mais à aller un peu plus dans la technique parce que tu es plus à l'aise et attiré par la maîtrise de ton instrument. Et Ross de répondre «No, that's cool. Another day. Excellent.», tandis que Yohan veut continuer alors que la veille nous enregistrions jusqu'à quatre heures et demi du matin et qu'il était complètement crevé à une heure et demi «Baaaah, j'en peux plus...» avant que Ross ne dise «Ok, on enregistre "Broken Army" - Non, je préfère le faire demain... - Non non, on enregistre "Broken Army" ! C'est vraiment le bon moment, oui !» Et lui à côté «Euh, tu peux descendre me prendre un truc à bouffer, n'importe quoi, de l'eau ou je ne sais pas quoi...». Alors il allait puiser au fond de lui. Pourquoi "Broken Army" ? Tu y parles de la guerre alors vas-y, fais ton soldat !

Gazus : Au fait... "Ode To Silence" ?

Tristan : Il y a beaucoup de gens qui pensent que c'est une impro... Et ce n'est que partiellement vrai.

PhotoGazus : Il n'y a que les voix qui sont improvisées, c'est bien ça ?

Tristan : C'est ça, tout à fait. C'est marrant parce que les voix sont un mélange des cris de chacun, nous avons tous les trois hurlé... Pour l'anecdote, c'est Milka qui dit les premiers mots...

Milka : «Je ne trouverai jamais les mots pour ça... Alors...» La réponse est une ode au silence, c'est rien sinon... «Ta-ta-ta-ta-ta» (il frappe sur la table).

Tristan : Des cris... Et je voyais qu'il hurlait mais ça ne... ce n'est pas que ça ne me convenait pas mais à mon goût il manquait des choses. Du coup je bouillonnais de mon côté... Et Ross m'a vu et m'a demandé si j'avais des choses à dire. Zou, il m'a envoyé en cabine dire ce que j'avais à dire. Du coup, je me suis mis à hurler comme un con, ce qu'il y a de mieux pour montrer le côté animal que tu as, étonnamment, puis au bout d'un moment, tu ne fais pas que hurler, tu parles, tu dis n'importe quoi... en français, ça reste ma langue maternelle et...

Yohan : Ça nous a beaucoup touché parce que nous étions tous dans la pièce et ça s'avérait être un résumé de tout ce que nous avons ressenti et de ce qui nous a grandi en très peu de mots. Du coup il s'est passé un truc. Il a fini sa prise et même s'il ne comprend pas le français, il a compris. Du coup il a gardé la prise telle quelle, y compris les cris aigus débiles que je fais... même fou je n'aurais pas fait ça... (rires) "Ode To Silence" est un morceau que nous apprécions beaucoup et que nous commençons à jouer sur scène. Une sorte d'exutoire, de post-bizarre... C'est un morceau qui à la base, a été composé dans le noir ! Nous nous mettions dans le noir et hop ! Il y a plein de structures et de merdes alambiquées mais on ne sait pas pourquoi, ça tombe toujours ensemble.


Gazus : On dirait presque du math-rock au final.

Tristan : C'est vrai.

Yohan : Il y a quand même une osmose alors que les tempo bougent, ce n'est que du ressenti, à l'aveugle.

Gazus : Je trouve en tout cas que c'est une belle conclusion pour cet album.

Tristan : Nous la jouons désormais en milieu de set.

Yohan : Quand nous sommes en forme. Si on veut gerber partout euh... Ça laisse l'occasion à Milka d'aller se balader un petit peu, d'aller boire des bières... péter des toiles aussi, vu qu'elles font partie de l'ambiance...

Milka : Ah mais non, c'est sur "I Am An Island" que je pète tes toiles !

Yohan : En tout cas tu les malmènes.

Milka : J'ai trinqué avec les gens, pendant notre tournée dans les pays de l'Est.

Axel : L'EP était moi assez lisse dans le sens où il y avait une continuité au sein des morceaux. L'album, lui est complètement destructuré, il y a des passages comme sur "I Am An Island" où ça part complètement en vrille, où il y a de fausses sautes de disque, des blancs... De qui vient l'idée, pourquoi ce choix ? Et pourquoi cela semble si cohérent ?

Yohan : Nous en avons parlé récemment sur Skype avec Ross et il s'avère qu'il bossait sur les morceaux sans le chant, pour des raisons d'édition. Du coup, il nous a rappelé que nous avons chanté ces morceaux tous les trois, on ressent les textes et la profondeur de ce que nous avons voulu évoquer dans la moindre note, la moindre parcelle de mix ou la moindre intention et ce n'est qu'une manière de sublimer cette émotion tous ces trucs un peu foufous qui partent dans tous les sens.... C'est l'état d'esprit dans lequel nous étions à ce moment et c'est pour nous la meilleure manière d'exprimer ces textes et de faire un cadeau de toutes ces expériences personnelles.

Tristan : Après, tous ces bruits numériques et ces expérimentations... C'est lui qui les a faites. Mais c'est un taré... enfin... il est vraiment taré. Tu vas faire tomber un truc et il va trouver que le son qui a été fait est ce qu'il faut à tel moment. Un truc arrive, c'est la providence, il fallait que ça arrive à ce moment précis... Ben c'est ça que l'on va mettre à tel instant. Et toi tu es là : «Euh, t'es sûr, Ross ? Ça fait pas un peu Mickael Jackson ?»

Milka : N'importe quoi... (les trois rient entre eux) Désolé, c'est une private joke.

Tristan : Et pourtant ça marche. Je sais que parfois, j'ai joué des choses au piano... juste une fois... des moments où Milka a chanté d'une manière particulière, sans le vouloir... Et sur deux prises, il va choisir celle qui possède ces moments involontaires.

Milka : Il te demande de faire quelque chose vingt fois sans que tu n'y arrives et d'un coup tu improvises quelque chose qui est à moitié faux... Et là c'est ce qu'il fallait !

Tristan : Du coup, quand il est arrivé des bruits ou des buzz, souvent par accident, il les a gardés, parce que si c'est arrivé, ça devait arriver.

Milka : Puis il s'en fout que ce soit crade ou pas...

Tristan : Et ça arrive sur les bons morceaux... Du coup je me dis... que peut-être qu'il a raison, non ?

Yohan : Une chose qu'il fait aussi pour prendre part à la musique, c'est qu'il nous relaie avec des pédales d'effets, en direct, dans la pièce où nous nous trouvons et il balance des sons, des reverbes... alors que lui-même ne sait pas ce qu'il fait ! Il est là à tes pieds en train de trifouiller ses trucs...

Milka : Pour obtenir des effets, des textures...

Yohan : Mais ce sont des truc spontanés. Il ne va pas passer douze ans durant son mix à rajouter des effets ou de recréer une émotion. Tout est dans l'instant.

Milka : Il y a très peu d'effets faits en post-production. Ce qu'on entend est du temps réel fait par Ross Robinson lui-même. À part le «Treut treuleuleuleuleuleut» sur "I Am An Island". Et on entend aussi Ross sur le disque. Durant les prises chants il était présent...

Gazus : C'est lui qu'on entend à la fin de "Anchorage" ?

Milka : Oui, c'est bien lui le mec qu'on entend gueuler. Il sentait que je donnais quelque chose mais il me disait d'aller creuser plus profond encore. Il me dit «Digg deeper», avant de se lever et de me le gueuler dessus... et en même temps que je chantais, je me disais «Mais il hurle à la fin de mon truc ce con ! Mais on va pas pouvoir le couper ça !» (il mime la scène)

Yohan : Et au final il reste sur l'album. Il y a quelques participations sporadiques comme ça et ce sont des moments que l'on retient.

Milka : D'ailleurs pour "Anchorage", la version du final sur l'album est chantée une quinte ou un octave au dessus qu'au départ. Il me l'avait déjà fait beaucoup chanter avant les prises. Tellement que je n'en pouvais plus. J'étais mort et ce con me dit «On en refait une !» Sauf que je n'y arrivais plus. Il m'a dit que si je n'arrivais pas à entrer par la porte, je n'avais qu'à passer par la fenêtre si je voulais, mais que je me démerde «Arrive-y à Anchorage !» et «Euuarrrrgh...» et ça y est, c'est bon ! Parce que tu as réfléchi... différemment.



Questions : Gazus & Axel
Transcription : Arroway's & Gazus
Crédit photos : Facebook


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