Forbidden

Entretien avec Craig Locicero (guitare) - le 01 octobre 2010

2
Cosmic Camel Clash

16
Kroboy

Une interview de




Forbidden_20101001

Il y a environ deux mois, Les Eternels vous avaient dit beaucoup de bien de Omega Wave, l'album du come back de Forbidden (chronique ici. Vous êtes passé à côté de cet évènement ? Vous devriez avoir honte, et vous me réciterez 20 "Je vous salue Russ Anderson". Heureusement, on vous a organisé une petite session de rattrapage avec la principale force créatrice du groupe, Craig LoCicero. Enjoy !

Cosmic Camel Clash : Vous avez décidé de vous reformer en 2008, avec notamment un passage en France au Hellfest. Est-ce que le fait d'avoir vu pas mal d'anciennes gloires du thrash remettre le couvert avec succès dans les années 2000 a influé sur votre décision ?

Craig: Il y a beaucoup à dire. À la base nous ne voulions faire que quelques concerts ; je ne voulais pas écrire à nouveau de la musique, j’avais juste besoin de remettre le pied à l’étrier, de retrouver la passion et l’énergie qui m’animaient quand je jouais du thrash. Et puis j’ai vu le film Get Thrashed, et ça m’a rappelé pourquoi j’étais dans ce groupe quand j’étais ado. J’étais très jeune, j’avais 15 ans lorsque j’ai rejoint Forbidden, en 1985. Ça m’a donné envie d’en parler aux autres mecs du groupe, notamment Paul Bostaph, qui me tannait depuis des années pour qu’on refasse quelques shows. Je n’avais jamais trouvé le temps pour ça, mais après avoir vu ce film, j’ai tâché de le trouver pour qu’on se réunisse tous dans une pièce, qu’on en parle, et qu’on tente le coup. Tim (Calvert, guitare), qui est maintenant pilote, n’était pas disponible ; quant à Paul, il avait reçu la demande de Testament au même moment. En tout cas, si nous nous reformons ce n’est pas pour retrouver la gloire d’antan, et de toute manière nous n’avons jamais été si populaires que ça. Nous voulions juste voir comment ça allait se passer, si nous pouvions retrouver le feeling de l’époque. Quant à la nouvelle vague du Thrash Metal, elle n’a rien à voir là-dedans.

Photo_forbidden_1_338h_300w Cosmic Camel Clash : Si au départ tu ne voulais pas composer de nouveaux titres, qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?

Craig : C’est arrivé durant la tournée, peu de temps après le Hellfest. Je me suis dit qu’après tout, je pourrais bien écrire quelques riffs, et voir ce qui en sort. C’est le monde dans son ensemble qui m’a inspiré, et pour moi, le thrash sert à ça depuis toujours : exprimer la souffrance qu’on y trouve pour mieux l’expurger. C’est ce que faisait Forbidden, particulièrement sur un disque comme Twisted Into Form. Et du coup, j’ai eu envie de m’y remettre. Maintenant, si tu posais la question à Russ (Anderson, chant) ou Matt (Camacho, basse), ils te diraient qu’ils avaient l’intention de faire un album dès le début de la reformation, sauf que si je ne m’étais pas décidé à écrire, il ne se serait rien passé !


Cosmic Camel Clash : Au début de la reformation, Glen Alvelais était à tes côtés pour reformer l'une des plus belles paires de guitaristes de l'histoire de thrash. Que s'est-il passé ensuite pour qu'il soit remplacé par Steve Smyth ?

Craig : C’est une histoire intéressante… Glen n’était resté qu’une paire d’années dans le groupe, 87-88 je crois, et si nous l’avions choisi pour remplacer Robb Flynn à l’époque, c’est uniquement parce qu’il avait un sacré niveau à la guitare. Mais il n’aimait pas trop le metal, il écoutait plus des trucs comme Ratt, Satriani. Ça surprend souvent les gens d’apprendre ça, mais Forbidden était le premier groupe de thrash dans lequel il jouait. Et on a fini par le virer en 88, autrement je pense que sa tête aurait explosé (rires). Au moment de la reformation, nous avons voulu lui redonner sa chance, faire en sorte que ça marche. On a fait tout ce qu’on a pu, mais il nous rendait cinglés, il ne pensait qu’à lui et pas au groupe. Arrivés au Japon pour la tournée, on en a eu marre. Mais on ne peut pas dire que nous l’avons « viré », tout comme on ne peut pas dire qu’il soit parti de son propre chef : son communiqué de départ à la « je suis parti car la musique n’était pas assez heavy », c’est du bla-bla de mec aigri devant sa situation. Je ne sais pas s’il vous raconterait la même chose aujourd’hui… Enfin bon : la vérité c’est que nous lui avions proposé un split à l’amiable pour « divergences musicales », mais il s’est emporté, « personne ne me vire » et du lendemain, il a publié son communiqué de départ qui nous a bien fait rire, et voilà. De notre côté, nous avions déjà Steve Smyth en tête un mois avant cet incident, donc je pense que Glen ne serait pas resté quelles que soient les circonstances. Ce sont des choses qui arrivent dans les groupes, après tout.

Cosmic Camel Clash : Dès 2008, vous avez commencé à évoquer l'arrivée d'un nouvel album. 2 nouveaux titres avaient d'ailleurs été dévoilés fin 2009. Comment se fait-il que celui-ci ne sorte que maintenant ?

Craig : Parce qu’il n’y avait pas de deadline, pas de raison de se précipiter. J’ai enregistré deux autres albums en 2009, pour Demonica et Spiral Arms. Dans le même temps j’écrivais les titres du Forbidden, et nous nous voyions 3-4 jours par semaine pour travailler sur les compos. Ça me semblait très important que ce nouveau Forbidden soit excellent, et que ce ne soit pas une redite de nos anciens albums. Steve et Mark (Hernandez, batterie) ont apporté plein de bonnes idées, la collaboration se passait très bien, et nous avons tous travaillé encore et encore pour en faire un truc énorme, parce que sortir un album juste « OK » aurait été une honte. Le dernier titre a été terminé début 2010, et nous sommes rentrés en studio tout de suite après. L’album était bien imprimé dans nos esprits, et vu que nous étions d’accord pour une sortie au dernier trimestre de l’année, ça s’est déroulé comme nous le voulions.

Cosmic Camel Clash : Omega Wave sort chez Nuclear Blast, qui dispose d'un catalogue thrash assez hallucinant (Death Angel, Exodus, Testament, Overkill…). C’est ce qui vous a fait opter pour ce label ?

Craig : On a pris suffisamment de mauvaises décisions durant notre carrière pour bien faire attention à ce que ça ne se reproduise plus (rires). Pas mal de labels nous avaient offert plus d’argent, mais on préférait avoir une structure qui s’occupe de gérer notre progression pas à pas, plutôt que de toucher le pactole tout de suite ; nous avions déjà fait cette erreur par le passé. Nuclear Blast correspond à ce que nous voulions, et ils mettent un point d’honneur à ce que leurs groupes prennent les bonnes décisions. Maintenant, si ton groupe choisit la mauvaise décision, ils te fileront assez de corde pour que tu puisses te pendre, si c’est ce que tu as voulu ; mais ils t’auront également proposé la bonne décision à prendre, et c’est à toi ensuite de faire le bon choix. Nous sommes contents d’y être, et si ton album est solide, c’est tout à fait le label où il faut être.

Cosmic Camel Clash : Parlons de ce nouvel album ! La pochette est un clin d'œil à votre premier album Forbidden Evil. Est-ce pour vous une façon de rassurer les fans sur la direction de l'album, après la controverse suscitée par Green ?

Craig : La « controverse » ?

Cosmic Camel Clash : Oui, peu de gens aiment cet album, non ?

Craig : Ah… lorsqu’il est sorti, c’est vrai, mais sur le tard ils ont appris à l’apprécier. Ce disque était en avance sur son temps. Et on s’est rendu compte, ces dix dernières années, que beaucoup de nouveaux groupes metal ont été influencés par Green. Les mecs de Lamb Of God, de Slipknot, m’ont dit « Green est un super album, et personne n’en parle ! » À l’époque, tout le monde s’en foutait, mais ça s’explique d’une part par la musique, d’autre part par l’atmosphère du disque, pleine de colère. Certains doivent y regretter l’absence de passages mélodiques. Pour revenir à la pochette d’Omega Wave, nous voulions vraiment que les gens comprennent que Forbidden était de retour. Et la pochette de notre premier album a un statut quasi-iconique aujourd’hui, avec ces crânes, que nous avons réutilisés, c’est vrai, pour rassurer nos fans et prouver qu’il s’agissait bien de Forbidden. Et puis on a fait appel à Kent Mathieu qui a un style très old-school, qui peint à la main sans travail numérique, ce qui nous plaît bien.
Photo_forbidden_2_438h_300w


Cosmic Camel Clash : Puisque vous parlez d’old-school, vous avez déjà dévoilé 3 nouveaux titres en avant-première : "Forsaken at the Gates", "Adapt or Die" et "Hopenosis". Le fait d'exposer 3 titres se situant dans des registres assez différents, est-ce une volonté de montrer que vous ne comptiez pas, justement, vous limiter au thrash old school ?

Craig : Oui, on ne s’est jamais vraiment limités durant notre carrière. Au sein de Forbidden, nous pouvons jouer ce dont nous avons envie. Chaque membre du groupe apporte sa patte, nous avons des influences variées. Cela dit, "Hopenosis" et "Adapt or Die" ont été écrites avant que Steve ne rejoigne le groupe, et je peux te dire qu’au sein de l’album, elles sonnent incroyablement bien ! Bref, Forbidden a toujours été un groupe multi-facettes, et il n’y a pas de raison que ça change aujourd’hui : nous disques seront toujours variés, mélodiques, heavy… Et si tu as écouté l’album ; d’ailleurs l’as-tu écouté ?

Cosmic Camel Clash : Oui bien sûr !

Craig : Je te pose la question car certains n’y ont pas eu encore accès, sous forme digitale ou autre, je pense à l’Europe de l’Est par exemple. Donc pour ceux qui ne l’ont pas encore écouté, qu’ils sachent que la patte thrash mélodique est très présente. Nous avons choisi "Forsaken at the Gates" comme opener pour que les gens se prennent d’entrée un coup dans les boules (rires), pour l’impact et l’effet « baffe-dans-la-tronche » ; mais des chansons comme "Adapt or Die" ou "Hopenosis" sont beaucoup plus mélodiques. Il y a des tas de choses différentes.

Cosmic Camel Clash : Oui, et justement, je voulais savoir si justement, par cette variété, vous cherchiez à regrouper les traits caractéristiques de Forbidden dans le passé. Il y a des passages qui me rappellent vos albums précédents : on y trouve du thrash in-your-face comme sur Forbidden Evil, des titres un peu plus catchy comme "Adapt Or Die" qui rappellent Twisted Into Form, des morceaux extrêmement heavy comme sur Distortion avec "Immortal Wounds"… c’était un processus conscient ?

Craig : Non…

Cosmic Camel Clash : Mais tu es d’accord avec cette analyse ?

Craig : Oui, mais je pense que c’est la nature de Forbidden. Et je dois te dire une chose, sincèrement : si nous nous étions contentés, durant tout ce temps, d’écouter nos vieux disques metal préférés, nous n’aurions jamais pu écrire ce nouveau disque. Nous n’aurions pas eu les ressources ni l’envie de plonger si profond pour en revenir avec ces si bons morceaux. C’est un album épique, notamment du fait que nous n’avons pas cherché délibérément à faire du Forbidden. Reprendre des choses de notre passé s’est fait de manière purement subconsciente. C’était naturel. C’est probablement, de nos albums, celui où l’écriture m’est venue le plus facilement. Nous avions abandonné l’option du groupe qui se réunit autour d’une table, en attendant que l’un d’entre nous trouve un riff. C’est souvent comme cela que se déroule l’écriture d’un album metal, c’est assez amusant. C’est ce que notre producteur, Tim Narducci, appelle le « over-metal-philosophising », réfléchir trop à sa musique. Et c’est ce que nous voulions éviter.

Cosmic Camel Clash : Vous n'avez pas tari d'éloges sur Mark Hernandez depuis son arrivée, et effectivement son jeu ultra-puissant fait l'effet d'une grosse baffe dans la tronche et s'adapte très bien aux nouveaux morceaux. Était-il le seul choix que vous aviez quand Paul Bostaph s’est avéré indisponible, ou aviez-vous d’autres candidats ?

Craig : Il y avait un seul autre candidat. Gene Hoglan a joué à notre premier concert de reformation en remplacement de Paul. Mais ça ne pouvait pas être une solution à long terme, étant donné que Gene est toujours occupé. C’est un de mes meilleurs amis, mais je ne pense pas que l’occasion de jouer dans un groupe avec lui se présentera un jour (rires). Il y avait aussi Steve Jacobs, mais il n’habitait pas dans le coin et il a eu de nombreuses opérations à l’épaule, je me sens si mal pour lui. Le seul autre candidat, donc, était Chris Kontos. Je jouais avec lui dans Spiral Arms à l’époque. Mais il a un comportement assez étrange (rires). Il est très exigeant, mais au bout d’un moment il se met volontairement sur la touche. C’est un grand batteur, mais il a joué avec une centaine de groupes différents, et il y a une raison à cela. C’est mon ami, mais je suis quand même heureux de ne pas l’avoir choisi, sinon je pense que tous les membres du groupe auraient fini par s’entretuer. Donc nous avons choisi Mark, et c’est parfait : il est sympa, très intelligent, énervé, jeune, c’est un putain de batteur, créatif, il collabore facilement à l’écriture. Je tiens à ce que le batteur soit crédité à la composition des morceaux quand il y a participé, ce qui est rarement le cas dans les groupes metal. Et Mark a joué un rôle important, il a trouvé beaucoup de bons arrangements.

Photo_forbidden_3_378h_300w Cosmic Camel Clash : Vous allez prochainement tourner avec Evile, Gama Bomb et Bonded By Blood. Alors pardon pour cette question, mais vous allez peut-être vous sentir un peu vieux ?

Craig : (rires) Je ne crois pas, mon gars ! On va peut-être leur apprendre un ou deux trucs, peut-être qu’ils nous apprendront des trucs aussi… j’aime beaucoup Evile, ils ont le potentiel pour devenir un grand groupe, avec le temps. Je leur ai dit, quand je tournais avec Demonica, qu’ils avaient de quoi sortir un sacré bon album, mais ça n’est pas encore le cas, donc je l’attends avec impatience. Les autres groupes sont cool, jeunes, passionnés, mais… Pour ce qui est d’être « vieux », je dirais que j’en suis fier, ça m’a apporté une sagesse dont je tire bénéfice aujourd’hui. Ça n’est que mon avis, je ne sais pas si les autres gars seraient d’accord… mais pour ma part, j’ai commencé si jeune, je me dis que c’est une chance.


Cosmic Camel Clash : Tu as parlé de Demonica, ton projet avec Hank Shermann. Comment est né ce projet, et a-t-il un avenir ou n'était-ce qu'un one-shot ?

Craig : Je pense qu’il a un avenir, mais de mon côté, il s’agira toujours d’un side-project. Si Hank veut en faire un groupe à temps plein, il faudra qu’il recrute un autre guitariste et un autre batteur, car Mark et moi serons occupés. À coté de Forbidden, il y a Spiral Arms et Demonica, et chacun de ses projets est une priorité au moment où j’en ressens le besoin. Mais pour l’année à venir, Forbidden sera cette priorité. Demonica, c’est d’abord le projet de Hank, et il m’a écrit un e-mail pour savoir si je serais intéressé. Je ne l’avais jamais rencontré, mais il est un de mes héros, et de voir qu’il voulait faire un album thrash, je me suis dit « Bon Dieu, mais pourquoi ? » Ça n’avait pas de sens pour moi. Puis j’ai écouté les morceaux, et j’ai répondu « c’est du bon boulot, je serais content de participer ». Mais ce projet a été monté en 2007, avant même que Forbidden se reforme, donc ça a mis un certain temps à se concrétiser.

Cosmic Camel Clash : C’est la fin de l’interview, et je la termine toujours de la même façon : si tu souhaites ajouter quelque chose, tu es libre de le faire ; mais si tu n’as rien à dire de plus, tu n’as aucune obligation.

Craig : Nous avons fait le Hellfest, mais ça fait depuis 1995 que Forbidden n’a pas réellement tourné en France. J’ai toujours aimé me rendre en France, le reste du groupe également, et Paris a été la première date européenne du groupe à l’époque ! C’était formidable, et je veux absolument y rejouer. Nous allons annoncer les dates de la tournée d’ici deux semaines, mais nous reviendrons au printemps, et en été pour la saison des festivals. On se verra là-bas !



©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 5 polaroid milieu 5 polaroid gauche 5