My Dying Bride

Entretien avec Aaron Stainthorpe (chant) - le 21 septembre 2015

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Droom

Une interview de




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L'automne arrive à grand pas. Le point culminant de ce long et difficile jour de septembre en aura d'ailleurs fort logiquement pris les teintes grises et pluvieuses. Ceci étant, terminer ce même jour - éreintant - par une interview de l'un de ses musiciens favoris depuis plus de dix ans - le doomster Aaron Stainthorpe - est un évènement suffisamment rare pour être apprécié. C'est sans surprise que notre homme se sera montré, en plus d'être particulièrement loquace, gentleman et plus qu'agréable. En somme, tout à son image. Merci à lui d'avoir pris le temps de comprendre mon désastreux accent français.

C'est tout naturellement que je dédie cette interview à ma grand-mère, qui n'aurait probablement pas donné son aval à ce genre de musique. Qu'à cela ne tienne.


Droom : Aaron, avant tout, je tenais à te remercier : cela fait déjà vingt-cinq ans que tu joues de la musique avec My Dying Bride. J'espère bien vous écouter pendant les vingt-cinq années à venir !

Aaron Stainthorpe : Haha ! (Rires) Je ne sais pas trop quoi en penser. Je ne suis pas sur que mon corps et mon esprit puissent encore subir tout cela aussi longtemps. En fait, je suis déjà sincèrement étonné d'avoir tenu aussi longtemps. Quand nous avons commencé, je pensais que nous allions jouer pendant une dizaine d'années ; mais voilà, cela fait déjà vingt-cinq ans ! En me projetant, je peux certainement nous voir jouer encore une bonne dizaine d'années. Nous sommes prolifique en idées qui ont besoin d'être enregistrées. Nous avons toujours envie de faire des choses. Mais je ne suis pas confiant à propos de vingt-cinq années supplémentaires. Cela me semble véritablement très, très loin. Ceci étant, on ne sait jamais !

Droom : Tu sais, pour être honnête, j'ai actuellement vingt-quatre ans, donc forcément, vingt-cinq ans, c'est quelque chose d'assez conséquent à mes yeux, en effet.

Aaron : (Rires) Mais, franchement, pour moi aussi.

Droom : Feel The Misery, votre nouvel album, contient son lot de vocaux agressifs. A chaque nouvel album, tout le monde semble n'attendre qu'une chose : du growl, du growl et encore du growl. N'est-ce pas parfois un peu frustrant pour un chanteur ?

Aaron : Eh bien... Je ne prête pas beaucoup d'attention à ce genre de demandes, vraiment. J'essaye de chanter de manière appropriée par rapport à la musique qui est écrite par les autres membres du groupe. Si la musique est plutôt rapide et agressive, alors bien sûr, chanter de manière agressive prendra tout son sens. Au contraire, si la musique est douce, alors je vais naturellement avoir tendance à chanter de manière douce. J'essaye vraiment de suivre et de m'adapter à la musique. La donne est différente pour chaque album et je ne m'arrange jamais pour arriver à une balance parfaitement équilibrée entre vocaux clairs et vocaux agressifs. Penser ainsi serait d'ailleurs bien trop restrictif. Je ne veux pas être restreint dans ma manière de composer. Je veux pouvoir le faire sans y penser ; et sans penser à ce que quelqu'un d'autre pourrait en penser. J'écris donc ce que j'ai besoin d'écrire, ce que je souhaite écrire. A chaque album – sans exception – certaines personnes aiment ce que nous faisons, certaines autres détestent ; mais si moi j'aime, si le reste du groupe aime, alors c'est le plus important. C'est ce qui compte, et nous espérons simplement que les gens vont aimer notre nouvel album.

Droom : J'allais te demander si tu te sentais parfois prisonnier de la « patte » sonore propre à My Dying Bride. Étant donné ce que tu viens de me dire, je suppose que tu ne te sens pas du tout prisonnier de quoi que ce soit, au contraire !

Aaron : Non, en effet ! Nous n'aurions pas été présents pendant ces vingt-cinq dernières années si nous n'avions pas été libres. Le groupe ne génère pas véritablement d'argent, n'est pas là pour cette raison. Cette musique est underground et, pour durer, vous devez vraiment vous impliquer dans ce que vous faites. Nous sommes dévoués à cette forme d'art. Toutefois, nous essayons toujours d'évoluer d'album en album. Si nous faisions toujours la même chose, cela deviendrait ennuyeux : pour nous, pour le public, pour tout le monde. Nous avons écrit ce morceau sur le nouvel album, "And My Father Left Forever". Nous n'aurions jamais pu l'écrire dix ans auparavant – cette piste est « trop musicale ». En écoutant ce morceau, vous avez envie de taper du pied, de chanter, ce qui est quelque chose d'assez peu commun pour My Dying Bride (NdDroom : Ce n'est pas du zouk non plus, on vous rassure...). Mon chant est clair sur cette chanson et je l'ai voulu soigné. Ce morceau – le premier de l'album – est donc finalement assez varié et ne sonne pas vraiment comme un morceau typique de My Dying Bride, voire pas du tout ! Il faut inclure de la variété dans sa musique, sans toutefois perdre de vue ses racines. Nous sommes My Dying Bride. Nous voulons rester identifiables. Toutefois, nous voulons inclure de nouveaux éléments, que les gens n'auraient pas entendu chez nous auparavant. Quelque chose de frais pour nous et pour les fans.

 
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Droom : Oui, il est vrai que vous restez parfois aujourd'hui encore très proches de vos racines, comme sur une piste telle que "I Celebrate Your Skin", qui est très lente, très doom et très proche de ce que vous faisiez à vos débuts.

Aaron : Très juste. Tu sais, quand vous écrivez un morceau, vous savez parfois qu'il va être un petit peu différent. Au contraire, parfois, vous savez à l'avance que tel ou tel morceau pourrait venir de n'importe lequel de nos disques, qu'il est classique. Nous restons My Dying Bride. C'est ce qu'aiment les fans, et nous aussi, car cela nous rappelle le groupe que nous avons formé il y a de cela vingt-cinq ans.C'est toujours sympa, de créer ce genre de morceau ! Et c'est toujours difficile, de suivre cette voie. Cela ne devient pas du tout de plus en plus aisé avec les albums, car il nous faut être toujours meilleur que nous ne l'avons été pour l'album précédent. Bien évidemment, c'est un défi que nous relevons !

Droom : Tu viens de dire un peu avant que le groupe ne génère pas véritablement d'argent, qu'il n'est pas là pour ça. A ce propos, j'ai récemment lu (confère l'interview d'Aaron menée de main de maître par François Blanc - du groupe Angellore - dans le numéro de septembre de « Rock Hard ») que les membres du groupe avaient tous un boulot « normal » et quotidien en parallèle de My Dying Bride. Je ne peux pas croire ça !

Aaron : C'est pourtant vrai ! Nous avons toujours travaillé. Mon père était dans l'armée et, de fait, a toujours  énormément travaillé. Pour lui, il importait que les gens gagnent leur vie, régulièrement. Aujourd'hui, même si le groupe marche vraiment bien, j'ai toujours voulu rester actif. Je ne peux pas rester sans rien faire, ça me rend fou ! Et j'imagine que c'est pareil pour le reste du groupe. Nous avons donc toujours travaillé, et n'avons jamais été cent pour cent professionnel avec le groupe au point de pouvoir laisser tomber nos boulots quotidiens. D'ailleurs, cela impliquerait de tourner bien davantage. Tu sais, nous ne jouons que dix ou quinze concerts par an (NdDroom : J'ai malheureusement remarqué, oui...). Nous voulons que ces évènements restent extraordinaires. Si nous étions amenés à donner cent ou cent cinquante concerts par an, aucun n'aurait le même impact : nous nous ennuierions, le public s’ennuierait... Finalement, nous ne jouons que peu afin que ces évènements restent spéciaux. Et parce que nous faisons cela, nous devons continuer à travailler, comme tout le monde.

Droom : Justement, à propos de vos prestations live, il me semble avoir lu, il y a longtemps que tu avais déclaré que monter sur scène était parfois une épreuve difficile pour toi en raison de la charge émotionnelle que cela impliquait. Est-ce toujours le cas aujourd'hui ?

Aaron : Oui, toujours. Je préfèrerais parfois ne pas monter sur scène. Mais je sais que le reste des membres du groupe adorent tous ça ! Je ne compte pas les priver – ni le public, d'ailleurs – de ce plaisir. Il est important de savoir que la musique que nous enregistrons sera interprétée live. Mais comme je le disais, c'est parfois difficile pour moi. Certaines paroles, tu sais, sont très personnelles, très émotionnelles, mais cela ne doit pas m'empêcher de monter sur scène. Je sais aussi que je n’interagis que peu avec notre public. Ce n'est pas un comportement arrogant de ma part, loin de là. Sur scène, je suis perdu dans un univers qui m'est propre.

Droom : Je confirme. Malheureusement, je ne vous ai vu en concert qu'une seule fois (en 2008, à l'occasion de la mini-tournée « Unholy Trinity » en compagnie de Paradise Lost et d'Anathema - joli line-up !), mais tu avais véritablement l'air dans ton monde.

Aaron : Ouais. Parfois, c'est physiquement compliqué. Les lumières chauffent énormément, ce qui peut être troublant pour un chanteur. Parfois, c'est mentalement que le problème se pose. C'est beaucoup de boulot. Être sur scène est un sentiment merveilleux, même si je ne serais pas le premier à le clamer haut et fort. Mais avoir été sur scène, et entendre les applaudissements du public après votre prestation, ça, c'est extraordinaire.

Droom : Savez-vous quels morceaux du nouvel album allez-vous jouer sur scène ?

Aaron : Nous sommes surs d'en jouer au moins trois morceaux, que nous répétons actuellement : "And My Father Left Forever", "To Shiver In Empty Halls" et "Feel The Misery".  Ce sont les morceaux que nous avons sélectionné...

Droom : (L'interrompant) Bon choix !

Aaron : N'est-ce pas ! Mais maintenant que l'album est paru, nous allons attendre le retour des fans, découvrir quelles sont leurs pistes favorites et, pourquoi pas, les incorporer au set. Nous ne commencerons à tourner pour ce disque qu'aux environs de mars ou d'avril de l'année prochaine. Nous avons donc le temps de nous préparer, mais les trois morceaux dont je parlais feront clairement partie de nos futures setlist.

Droom : Vraisemblablement, pas de passage en France avant mars ou avril, donc ?

Aaron : Eh non. Toujours car nous jouons peu, et que nous voulons que nos prestations sont bonnes et spéciales. Tu sais, même quand nous tournons, cela excède rarement deux semaines d'affilées. Si nous ne passons pas quelque part, nous tâchons de nous rattraper l'année suivante ! Mais les fans d'Europe de l'Ouest sont les plus chanceux car nous passons toujours par là : nous sommes chez nous !  Certains nous attendent toujours en Nouvelle-Zélande, en Australie, au Japon, et nous adorerions leur rendre visite.

Droom : Même s'il s'agit d'un excellent morceau, n'êtes vous pas lassé de jouer "The Cry of Mankind" lors de chaque concert ? Pourquoi ne pas le retirer de la setlist pour laisser de la place à d'autres pistes, plus rares ?

Aaron : Eh bien, nous avons parfois laissé tomber "The Cry of Mankind", et nous le ferons peut-être encore dans le futur. Rien n'est sur !

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Droom : Revenons un instant sur le nouvel album, Feel The Misery, qui est sorti vendredi dernier (NdDroom : Le 18 septembre 2015). Comme souvent, ce nouvel album aura « fuité » sur Internet et aura été disponible avant sa sortie officielle. Que penses-tu de tout cela ? Je me souviens qu'à la sortie de For Lies I Sire (2009), le groupe n'avait pas particulièrement apprécié de faire un tel constat (NdDroom: L'album avait fuité plus d'un mois avant la sortie de l'album !) !

Aaron : Eh bien... c'est décevant, mais la situation n'est pas aussi mauvaise qu'elle l'a été. Par le passé, nous avions effectivement pu retrouver sur un site de torrent l'un de nos albums un mois avant sa sortie. Cette fois, la fuite n'a eu lieu qu'une semaine avant. C'est mieux. Le phénomène empire avec l'importance du groupe et, même si nous ne sommes pas un très gros groupe, la déception reste présente. Nous passons énormément de temps à écrire ces morceaux, à faire des choix... Enfin, puisque nous n'y pouvons pas grand chose, nous essayons simplement de ne pas trop nous soucier de cela.

Droom : J'ai remarqué que, par le passé, vos morceaux étaient parfois de véritables « patchworks » de riffs. Un riff suivait un autre riff, qui faisait de même, sans véritables transitions entre eux... Aujourd'hui, et depuis quelques albums, ce n'est plus véritablement le cas. Feel The Misery contient quatre morceaux avoisinant les dix minutes et, pourtant, tous sont fluides dans leur construction. (Aaron acquiesce). Avez-vous changé quelque chose dans le processus de composition ?

Aaron : Oh oui ! Nous avons passé plus de temps pour composer ce disque que nous ne l'avons jamais fait pour aucun disque auparavant ! Lors de cette session, lorsque nous écrivions un morceau, nous le laissions de côté pendant environ trois semaines avant de revenir dessus. Alors seulement nous changions ce qui devait l'être pour que tout soit parfait. Nous avons usé de cette méthode pour toutes les pistes. Certains morceaux ont ainsi été réécrit quatre ou cinq fois. Nous n'avions jamais procédé de la sorte par le passé. Nous étions plutôt du genre à composer, et, si le morceau plaisait à tout le monde, nous passions au suivant ! Pour rendre Feel The Misery parfait, nous avons donc pris beaucoup de temps, mais je pense que la formule a porté ses fruits. Les chroniques ont jusqu'à présent été excellentes, encore bien meilleures que ce à quoi nous nous attendions. Cela signifie que nous avons bien fait.

Droom : Une dernière question, et je te laisse te relaxer avant la prochaine interview. Feel The Misery est sorti le même jour qu'Honeymoon, le nouvel album de Lana Del Rey. Elle et vous partagez une affection commune pour la mélancolie... Par ailleurs, vous avez pris l'habitude de proposer régulièrement d'excellentes reprises ("Roads" ; "Scaborough Fair" ; "Failure"...). Pourquoi ne pas reprendre un morceau de Lana ?!

Aaron : Pourquoi pas ! Nous le ferons peut-être ! J'adore Lana Del Rey, et Andrew (NdDroom : Craighan - guitariste et membre fondateur du groupe aux côtés d'Aaron) l'adore également. Nous écoutons très souvent sa musique. Évidemment, rien n'est encore prévu. Mais ça ne serait pas étonnant si nous reprenions l'un de ses morceaux un jour. Je m'imagine très bien chanter ses morceaux. Sa voix est profonde, et je pense que la mienne collerait parfaitement à ses mélodies. Je pense effectivement que cela fonctionnerait plutôt bien !

Droom : Ce serait absolument génial, tu veux dire (rires) ! Bref. Merci beaucoup pour cette interview, Aaron ! Ça a été un véritable plaisir pour moi ! Je te souhaite le meilleur, et la même chose pour le groupe.


Aaron : Merci beaucoup ! On se croisera peut-être l'année prochaine. « Cheers ! »




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