Zeal and Ardor

Entretien avec Manuel Gagneux - le 13 janvier 2017

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Ptilouis

Une interview de




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Phénomène de ce début d'année, Zeal & Ardor attire la curiosité avec son mélange original de black metal et de gospel. Derrière ce projet, un seul homme aux manettes : Manuel Gagneux. L'occasion nous était donnée de rencontrer ce Suisse, habitant la majorité du temps aux États-unis et venu en France pour faire la promotion de son album Devil is Fine. Une occasion que nous ne pouvions manquer ! Au menu : histoire des esclaves afro-américains, réflexions sur le black metal et anecdotes sur sa dernière création. Bonne lecture !

Ptilouis : Peux-tu présenter Zeal & Ardor ? Quel était l’idée derrière ce projet ? J’ai lu qu’il y avait un rapport avec 4Chan.

Manuel : C’est ça, ça a commencé sur 4Chan où j’ai demandé aux membres de nommer le genre de musique que j’avais fait en trente minutes. Un jour un type a dit « black metal » et un autre « nigger metal ». Au début, j’étais un peu agacé mais l’idée était assez cool et j’ai essayé de faire ça. Le premier morceau était très mauvais, mais après un certain temps c'est devenu correct.

Ptilouis : Pourquoi es-tu allé sur 4Chan ?

Manuel : Pour les retours. Sur 4Chan, il y a un « musique board » et si tu veux vraiment avoir des retours honnêtes, tu dois demander à des gens qui en ont vraiment rien à foutre de toi et tu les trouves là-bas.

Ptilouis : Et ça s’est passé quand ?

Manuel : C’était il y a deux ans.

Ptilouis : Du coup, j’ai lu que tu avais fait un lien entre le black metal et le « nigger metal » à travers le thème du christianisme. Peux-tu un peu nous en parler ?

Manuel : Le christianisme a été imposé aux esclaves américains et au peuple norvégien. Les Norvégiens se sont rebellés d’une façon intéressante à travers la deuxième vague du black metal. Je me suis demandé ce que cela donnerait si les esclaves américains s’étaient rebellés de la même manière. C’était ça, le lien.

Ptilouis : Y a-t-il une influence liée aux origines de ta famille ?

Manuel : Non je ne pense pas. Ma mère est, en effet, une Afro-Américaine, mais je pense que ce concept ne doit pas être quelque chose d’exclusif. Si une personne asiatique veut faire le même projet, ce sera une très bonne chose. La culture ne doit pas être exclusive aux ethnies.

Ptilouis : Quelles sont tes références liées à la musique gospel ? Personnellement, je ne peux m’empêcher de penser à O’Brother : est-ce une source d’influence ?

Manuel : Non, mais je pense que la musique d’O’Brother a été influencée par la même chose que moi. C’est un vieil enregistrement fait par un type qui s’appelle Alan Nomax, de vieux morceaux assez étranges.

Ptilouis : Quand tu étais plus jeune, tu écoutais surtout du black metal ?

Manuel : Oui, j’en écoutais vraiment pas mal.

Ptilouis : As-tu trois-quatre groupes, en musique en général, qui pourraient te définir ?

Manuel : Je dirais que Mr Bungle est très important. Naglfar qui est un groupe suédois, Björk est aussi très important pour moi et enfin Brian Eno, des trucs assez étranges.

Ptilouis : Très éclectique.


Manuel : Ouais (rire).

Ptilouis : Peux-tu parler du nom du groupe ?


Manuel :Zeal et Ardor sont deux noms qui ont une très forte connotation chrétienne et tu ne trouveras cela que dans la Bible, les versets etc. Leur signification, c’est pour moi de montrer comment j’aime approcher la musique avec passion et dévouement. Et je trouve ça très fun que quelqu’un de très chrétien google Zeal et Ardor et tombe sur ma musique. C’est une sorte de blague (rires).

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Ptilouis : On va maintenant parler de Devil is Fine. L’album semble avoir un fil rouge avec les trois "Sacrilegium", peux-tu parler un peu de ces pistes ?

Manuel : En réalité, c’est plus une sorte de blague thématique. Les trois sont des sacrilèges d’une certaine façon. Le premier contient un muezzin qui chante, le second a un triton caché, un intervalle caché, qui est aussi non christique et le dernier est créé via des synthétiseurs et ça aussi c’est un sacrilège dans un album de metal, pour les amateurs du genre (rires).

Ptilouis : Pourtant, il y en a qui aiment bien Carpenter Brut, Perturbator...


Manuel : Ouais, c’est vrai ! C’est d’ailleurs assez nouveau et excitant parce que la plupart des amateurs de black metal ont toujours été très renfermés en disant « ça c’est true » ou « ça c’est culte » et là, ils se dirigent vers la synthwave ! Je trouve que c’est un développement fantastique ! (rires).

Ptilouis : Lorsque tu as enregistré Devil is Fine, quel était ton idée derrière tout ça ?

Manuel : Je pense que c’est un peu comme une histoire alternative, une fiction où on serait plongé dans un monde où le satanisme serait une sorte de passerelle entre esclaves. Ce n’est pas vraiment une histoire, mais plutôt un cadre.

Ptilouis : Pour créer une atmosphère en gros.

Manuel : Oui exactement. J’ai été inspiré par Tom Waits qui avait aussi un univers vraiment très étrange.

Ptilouis : Tu peux nous parler un peu de la pochette de l’album ?


Manuel : C’est le sigil de Lucifer qui est superposé sur un type nommé Robert Smalls. C’était un esclave qui s’est libéré lui-même, a volé un bateau puis libéré d’autres esclaves. Il était un peu comme un pirate libérateur d’esclaves, puis il est devenu politicien. Un total badass !

Ptilouis : Une question que tout le monde te pose, et je vais faire de même. C’est bien ta voix sur l’enregistrement, non des samples ?

Manuel : C’est bien moi qui chante. Je trouve ça assez drôle, cette rumeur des samples, car du gospel avec des paroles liés à Satan… Je ne sais pas où tu peux trouver ça ! C’est vraiment très drôle ! (rires)

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Ptilouis : Quand tu as enregistré l’album, comment as-tu fait pour mélanger les aspects gospels et black metal sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre ?

Manuel : Ouais (réfléchis)… Je suis encore en train de chercher cet équilibre. C’est encore très expérimental pour le moment, je ne peux pas dire que je sais comment bien mélanger les deux influences. Je continue à essayer. Ce n’est pas encore terminé.

Ptilouis : Tu as enregistré toi-même tous les instruments pour l’album ?

Manuel : Oui, mais la batterie est programmée, c’est un « super fake » (sourire).

Ptilouis : Tu mets beaucoup de superpositions dans les vocaux. Cela risque de créer un problème pour le live ? Quel va être ton approche ?


Manuel : Pour le live, il y aura moi, un autre guitariste, un bassiste, un batteur et deux backing vocals. Un vrai groupe, six personnes !

Ptilouis : Tu vas jouer en avril à Paris au Glazart avec Pryapisme, tu les connais ?


Manuel : Oui, j’écoute leurs morceaux ! Je trouve ça dingue ! J’adore ça !

Ptilouis : La partie instrumentale est un peu en arrière par rapport au chant. Était-ce intentionnel ?

Manuel : Le meilleur serait que tout soit équilibré, c’est pour ça que je trouve que l’album est toujours très expérimental. Je tente d’égaliser les deux du mieux que je peux.

Ptilouis : En France, il était très difficile d’avoir des informations en 2016 sur Zeal & Ardor, mais aux États-Unis l’album était déjà sorti, non ?


Manuel : Alors, ce n’était pas aux États-Unis, mais sur Bandcamp en avril 2016. Là, je viens de signer avec un label et ils veulent de nouveau sortir le sortir et pour faire ça correctement, ils veulent tout reprendre depuis le début. Mais l’album est de nouveau là depuis le 24 février.

Ptilouis : Comment ça s’est passé avec le label ?

Manuel : C’est intéressant… Ils nous ont approché et ont donc voulu ressortir l’album, ce qui est bizarre... mais… Je pense qu’ils font un bon boulot et je suis content que l’album sorte en version physique que ce soit en CD, vinyl, mini-disque, papier… Je m’en fous (rire). Il sera donc disponible partout et je n’aurais jamais pu faire ça moi-même.

Ptilouis : L’album est donc sorti il y a un moment. Tu as eu le temps de prendre un peu de recul dessus. Quels sont les aspects que tu trouves toujours bien dessus, et ceux qui pourraient être améliorés ?


Manuel : (réfléchis un peu)… Je trouve toujours que les morceaux sont bons, particulièrement "Blood in the River", je pense que c’est le meilleur titre du disque. Les transitions entre les morceaux auraient pu être améliorées, plus longues. Le disque aurait aussi pu avoir plus de morceaux. Je pense que j’essaierai de corriger tout ça pour le prochain album.

Ptilouis : Tu as un autre projet intitulé Birdmask, peux-tu nous en parler un petit peu ?


Manuel : Oui, c’est un projet solo un peu plus pop je pense. Au départ, tout ce qui était trop bizarre pour Birdmask était mis dans Zeal & Ardor, mais maintenant… Il va falloir que je trouve une solution. Mais le projet est toujours bien vivant.

Ptilouis : Tu as donc créé Birdmask avant Zeal & Ardor. Quelle a été l’influence de Birdmask sur les compositions de Zeal & Ardor ?


Manuel : Ah, j’en avais un peu marre de Birdmask et je voulais vraiment faire quelque chose de plus dur, de plus « evil ». Donc ça a été une volonté de contraste.

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Ptilouis : Tu as fait un clip pour "Devil is Fine", peux-tu parler en parler un peu ?

Manuel : Ouais, ce fut Samuel Morris et Fabio Tozzo qui se sont chargés de la réalisation du clip. Ils sont vraiment excellents dans ce qu’ils font. Nous nous sommes assis ensemble pour parler du concept pour le clip et des différents éléments visuels. Je n’y connais vraiment rien dans ce domaine, donc je ne leur donnais que des idées au niveau créatif, notamment sur le concept comme la couleur etc.

Ptilouis : Tu as une autre vidéo de prévue ?

Manuel : Je ne peux pas encore parler de ça maintenant. Mais je pense que cela veut déjà dire quelque chose, mais je n’ai pas le droit d’en parler.

Ptilouis : Pour ton prochain album tu composeras seul ou les musiciens qui t’accompagnent en concert contribueront à l’album ?

Manuel : J’écrirai les morceaux seul. Mais c’est important de laisser les musiciens être des musiciens. Dès qu’ils interpréteront, ils joueront comme ils ont l’habitude de jouer et cela aura une influence sur l’album.

Ptilouis : D'ailleurs, J’ai entendu du dire que, au moment de créer des morceaux, tu criais tout seul dans ton appartement ?

Manuel : (rires) Oui c’est vrai ! Parce que l’une des choses les plus importantes, c’est les vocaux. Donc je dois voir comment ils sonnent et énerver mes voisins car je dois crier, hurler.

Ptilouis : As-tu eu un retour sur la batterie ? Car, il existe des groupes qui composent des parties de batteries qui ne sont pas jouables pour un être humain.

Manuel : J’ai eu la même crainte, mais notre batteur est complètement dingue. Il joue des trucs comme Animal as Leaders ou Dream Theater.

Ptilouis : Sur quoi vas-tu travailler prochainement ? J’ai lu que ce serait Birdmask puis de nouveau Zeal & Ardor ?

Manuel : En réalité, je pense que les deux vont être travaillé en parallèle maintenant, c’est difficile à dire lequel viendra en premier.

Ptilouis : Enfin, as-tu des groupes qui t’ont particulièrement marqué en 2016 ?

Manuel : Tout d’abord Gojira, la sortie de Magma a été incroyable. Dillinger Escape Plan a aussi sorti un très bon disque et… Oathbreaker a aussi créé quelque chose de très intéressant en black metal. Je pense surtout à ces trois disques.


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