Abduction

Entretien avec Guillaume et François - le 31 mai 2018

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Winter

Une interview de




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De Louis XIII à Mylène Farmer en passant par Maurice Genevoix... Et après ça on va dire que le metal est un univers anglo saxon... Guillaume vit Abduction, mange Abduction, pense Abduction. Quant à François, il a beau être l'une des têtes pensantes d'Angellore, l'expérience avec les Docteurs de la Peste semble lui plaire - doux euphémisme. Rencontre avec le groupe pour la sortie de son deuxième album, A l'heure du Crépuscule.

Winter : Salut à vous, pourriez-vous vous présenter, vous et le groupe ?

François : J’ai rejoint Abduction en 2011. Je connaissais Guillaume depuis un an – NdW : les deux compères sont chroniqueurs chez Rock Hard et nous avions déjà eu l’occasion de beaucoup parler de musique et de nous rendre compte que nous avions pas mal de points de convergence. J’avais beaucoup aimé l’EP d’Abduction, sorti en 2010. Je savais que les choses commençaient à aller moins bien avec Guillaume Roquette, le premier chanteur et j’ai dit à Guillaume que s’ils avaient besoin d’un chanteur, je serais intéressé. Du coup, nous avons fait un essai et ça a vraiment collé. Guillaume a eu très tôt l’intention de mélanger chant clair et chant extrême et ça, c’est quelque chose qui m’intéressait vraiment. J’avais d’ailleurs déjà fait un peu de chant clair avec mon projet personnel Betrayed et avec Angellore, bien sûr. Sinon pour une présentation plus générale hors Abduction, Guillaume et moi sommes des passionnés de musique, qui sommes mus par la même idée de transmettre des émotions. L’aspect technique n’a vraiment pas beaucoup d’importance pour nous. Ce qui compte, c’est que nous arrivions à nous exprimer à travers nos compositions. Nous avons la même manière d’appréhender la musique faite en groupe, et ça nous a unis d’entrée de jeu.

Guillaume : J’ai fondé Abduction en 2006. L’élément déclencheur a été la mort de Jon Nödtveidt, le leader de Dissection, qui est l’un de mes groupes ultimes, voire mon groupe ultime. La mort de qui était quelque part mon mentor musical, surtout pour les deux premiers albums de Dissection, m’a fait prendre conscience que je devais arrêter de dire « peut-être… un jour… » et que c’était le moment de me lancer. J’ai appris la guitare en même temps, pour Abduction, vu qu’à la base, j’ai une formation au piano. L’idée était pour moi d’exprimer mes émotions, et il s’est trouvé que j’ai beaucoup aimé apprendre la guitare, plus que le piano, et tout est allé assez vite. On a lancé le groupe l’année suivante : j’ai recruté Mathieu (Taverne) à la basse, Morgan (Velly) à la batterie, qui sont toujours dans le groupe, et Guillaume Roquette, donc, notre premier chanteur. Avec ce line-up, nous avons fait l’EP, qui est plus direct que ce que nous faisons maintenant, et sans chant clair, vu que Guillaume se refusait à chanter dans ce registre. Depuis, les choses ont pas mal évolué…
 
Winter : Ça fait donc douze ans que le groupe existe.

Guillaume : Oui. Le premier album a traîné cinq ans. Nous avons repris le mix deux fois, nous avons eu du mal à trouver du temps et des endroits pour enregistrer, nous avons perdu le premier chanteur en cours de route, etc. etc.
 
Winter : Ce qui est intéressant, c’est que vous dîtes que vous concevez Abduction comme un groupe où le sentiment prime. On pourrait donc s’attendre à des choses un peu brutes, simples, mais en fait, pas du tout. Le côté poétique véhicule une importante charge émotionnelle, mais point de vue musical, j’ai l’impression d’entendre quelque chose de très travaillé. Ce ne sont pas des mélodies à la Moonsorrow qu’on fredonne facilement...

Guillaume 
: Ah nous on les fredonne !
 
Winter : Non, mais ça vaut pas ! (rires)

Guillaume 
: Oui, nous les connaissons par cœur et j’imagine que c’est moins évident pour quelqu’un qui nous découvre. Il est vrai qu’il y a des gens qui sont rebutés par les changements brutaux et par le côté parfois aride de notre musique, mais ce sont des sensations qui disparaissent au bout de plusieurs écoutes.
 
Winter : Bon, il y a de l’espoir alors. D’ici quelque temps, je chanterai peut-être vos morceaux sous la douche. (rires)

François 
: J’adore la façon que Guillaume a de travailler. Il a toujours pleins de riffs sous le coude et, dès qu’il a le nom du morceau qu’il veut composer, il va chercher ceux qui décrivent le mieux ce nom. Pour "Souvenirs de lierre", nous savions du départ que ce morceau s’appellerait comme ça, qu’il parlerait de la guerre, qu’il serait assez poignant et atmosphérique à la fois. Du coup, chaque fois que Guillaume créait un riff adapté au titre, il le mettait de côté, avant que nous assemblions le tout. C’est amusant, parce qu’avec mon compère Rosarius, chez Angellore, nous composons différemment. Nous avançons spontanément pas à pas dans le morceau, de manière séquentielle, tandis que là, Guillaume a d’entrée une vision globale du morceau et ce dernier apparaît petit à petit. Il est également très perfectionniste et quand il a un riff qui lui plaît, il va tester plein de variantes avant de choisir la version finale. Donc au départ, c’est très spontané, mais la finition est en revanche très intellectualisée.

Guillaume 
: L’idée de départ est très spontanée, mais j’ai toujours pensé que ce qui fait le différence, ce sont les arrangements. Les plus grands groupes ont tout compris aux arrangements. C’est un élément primordial dans la réussite d’un album. Sinon, je construis d’abord toujours le morceau avec la première guitare, rythmique. C’est seulement après que je passe des jours ou des semaines à l’enrichir.
 
Winter : Ça explique aussi un rythme de production relativement lent. Avec ou sans problème de line-up, vous n’allez pas pondre un album en trois mois…

Guillaume 
: Non, mais figure-toi que le nouvel album a été mis en place en moins de six mois.

François 
: Les choses sont allées relativement vite parce que Guillaume a toujours plein d’idées en stock. Ce qui nous manque c’est le temps de tout mettre en place. Mais si on pouvait travailler à plein temps dessus, on sortirait un album par an sans difficulté.


Guillaume 
: Actuellement j’ai déjà plus de soixante-quinze minutes d’idées brutes pour le troisième. Il va même d’ailleurs falloir que je travaille en parallèle sur le quatrième, vu que j’ai beaucoup de choses en tête.
 

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Winter : Vos costumes représentent les docteurs de la peste ?

Guillaume 
: C’est ça.
 
Winter : Guillaume, je sais que tu es un fan de Mylène Farmer, et vos costumes m’ont tout de suite fait penser à "Pourvu qu’elles soient douces". As-tu prévu de l’avoir en guest sur le prochain album ?

Guillaume 
: (rires) J’ai déjà rêvé de sa voix sur nos albums, mais bon… Il faudrait trouver quelqu’un qui l’imite bien, ça serait plus simple…
 
Winter : Votre imagerie est-elle un élément fondamental ?

François 
: Pour moi, non. C’est important, mais la musique et les paroles priment. Après, c’est tout de même ce que les gens voient en premier. On voulait donc y accorder de l’importance. Vu qu’on ne fait pas (encore) de live, on avait quand même envie d’accompagner les auditeurs au-delà de l’album et l’imagerie est utile à ce niveau-là.

Guillaume 
: L’imagerie est arrivée assez tard, en fait. J’y ai pensé une fois bouclé le premier album, quand on a dû faire les incontournables photos promo. Vu notre musique, on avait du mal à se voir poser devant un hangar.

 
Winter : Pas de vidéoclip dans un hangar désaffecté au programme donc ?

François : Non (rires). On fera ça le jour où on décidera de lancer un sideproject de thrash des 80s. Sinon, ce genre de costumes nous expose aux critiques. On nous a déjà reproché de surfer sur la vague Batushka et Ghost.
 
Winter : C’est quand même vraiment différent. Dans ces deux groupes, les costumes ont une place prépondérante, ça en devient du folklore….

Guillaume : Ce qui est clair c’est que nous n’avons pas pensé à ces groupes au départ. J’ai toujours aimé les groupes avec une imagerie forte, comme les gars de Summoning. On ne voit jamais leur visage et ils se mettent toujours en scène dans des univers médiévaux. C’est une approche dans laquelle je me reconnais mille fois plus que dans celle de Batushka ou Ghost.

François : Nous ne dissimulons d’ailleurs pas nos identités. Si nous jouons en concert un jour, il est peu probable que nous portions des costumes, parce que ça serait techniquement compliqué, ne serait-ce que pour respirer. On essayera de soigner notre visuel, mais il n’y a pas l’idée de faire le buzz.

Guillaume : Nous avons envie d’être jugés sur notre musique et notre mérite. Pas sûr d’autres critères.
 
Winter : Vous avez donc envie de jouer live…

Guillaume : Oui. Simplement, nous ne vivons pas de notre musique. Nous n’habitons pas au même endroit. Certains d’entre nous ont des enfants. Bref, c’est pas simple… Mais c’est envisagé de plus en plus sérieusement et je pense que nous allons y arriver.

François : Angellore est exactement dans la même situation, donc je sais que c’est complexe d’arriver à tourner. Ceci dit, j’ai tellement pris de plaisir à enregistrer l’album que j’aimerais m’essayer au live. Ça sera sans doute exténuant, vu que tu es toujours en train d’alterner entre chant black et chant clair, mais j’en ai vraiment envie. Ce qui est sûr, c’est que nous allons au moins nous voir pour répéter, chose que nous n’avons pas encore pu faire depuis l’enregistrement de l’album. La priorité reste la composition, mais nous avons envie de donner vie aux morceaux.
 
Winter : Tu évoques le chant clair. Pour moi, c’est une des marques de fabrique d’Abduction, et je suis surpris de savoir qu’au moment de la création du groupe, il n’y en avait pas. Abduction ne se définirait-il pas comme tel uniquement à partir du premier album, plus qu’avec l’EP ?

Guillaume : Si j’osais, je dirais qu’Abduction a trouvé sa vraie nature avec le second album… On a tellement galéré pour faire le premier album et le résultat n’est pas 100% satisfaisant. Il y a beaucoup de mélodies et d’arrangements sous-jacents que l’on n’entend pas bien. C’est frustrant. J’adore l’album, ceci dit, mais il est hautement perfectible. Avec A l’heure du crépuscule, on n'a jamais été aussi proche de ce que je veux faire.

François : Pour moi, Abduction, c’est une musique très contrastée et ça, ça se ressent dès le premier EP. Disons qu’avoir le chant clair comme instrument supplémentaire à notre disposition pour faire ressentir une palette d’émotions encore plus large, je trouve ça très cohérent. Ceci dit, le chant clair d’Abduction est très spécifique, et s’éloigne vraiment de tout ce que j’ai pu faire avec Angellore et en solo.
 
Winter : C’est sûrement pour ça que je ne t’ai pas reconnu sur l’album… *mode excuse on*

François : Ce qui est sûr, c’est que Guillaume attendait de moi un chant clair différent de celui qu’on peut entendre sur Angellore. Il a cherché à m’entraîner sur un autre terrain et je dois dire que si avec Angellore, je me sens d’abord musicien et compositeur, avec Abduction, je me centre vraiment sur le chant et les textes.
 
Winter : Les textes. Il y a une certaine recherche. Vous y passez plus de temps que Obituary sur Slowly We Rot ?

Guillaume : C’est différent, oui ! (rires) Il y a une recherche, effectivement. On y attache de l’importance et on nous a fait la réflexion que c’était dommage que seulement 1% des gens allaient prendre la peine de lire les textes… (rires)
 
Winter : Mais même sans lire les textes, tu sens qu’il y a une recherche. C’est quelque chose qui marque.

Guillaume : On en parlait avec Mathieu, le principal parolier, et on arrivait à la conclusion que, dans le fond, il n’y a que nous qui sommes aptes à tout saisir. Quelque part, on fait aussi notre œuvre pour nous-mêmes.
 
Winter : La perception des autres est différente de celle de l’auteur.

Guillaume : C’est pour ça que l’on s’arrange pour que nos textes aient plusieurs niveaux de lecture. Il y a souvent un point de départ, souvent un fait historique, sur lequel on monte une interprétation « philosophique », qui, elle-même, peut renvoyer à un autre fait historique, qu’on pourrait mettre en parallèle. Il y a aussi des éléments qui nous tiennent à cœur, très personnels, que l’on essaye de mettre en forme de manière à que ce soit compréhensible par tout le monde.

François : Le concept même d’Abduction est régi par certaines obsessions, notamment celle du temps qui passe. C’est un élément récurrent dans notre musique, et ce n’est pas un hasard si le premier morceau du premier album s’appelle "L’horloge". C’est déjà une manière de tracer à jamais le chemin emprunté par Abduction. Guillaume et Mathieu sont passionnés d’histoire. Nous avons tous en commun une certaine fascination pour la nature et une certaine conception idéalisée de l’Histoire. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à m’émouvoir avec des textes de chansons écrits en français.
 
Winter : Écrire en français, c’est casse-gueule.

François : Oui. Du coup je ne me voyais pas moi-même faire la même chose. Mais les textes d’Abduction m’ont vraiment parlé. Si tu prends "Sainte Chimère" sur le premier album, de manière prosaïque, c’est l’histoire d’une gargouille qui se détache de son promontoire. Mais la façon dont c’est raconté, la métrique et les variations utilisées, renvoient à des choses plus générales, plus fortes et poétiques. De toute façon, chanter en français, c’est vraiment une mise à nu. Il n’y a pas l’effet de distanciation des textes en anglais. Guillaume me pousse vraiment à m’imprégner des textes avant de les chanter.
 
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Winter : Même Hypno5e n’osent pas écrire leur propres textes en français. Selon eux, ces textes seraient nuls en comparaison de Cocteau ou Camus.

Guillaume : C’est vrai qu’ils n’impriment même pas leurs textes sur les livrets.
 
Winter : Pour le coup, Hypno5e, que j’adore, soyons clairs, fait un peu comme Obituary, dans le sens que, à côté des textes d’auteur, leur propre contribution aux textes est basique. Sur ce plan-là, vous avez réussi à greffer des textes intéressants. C’est fort. Parce que je peux vous assurer, que même sans lire les textes, si on dit des trucs nases en français, ça se sent tout de suite. Donc bravo.

François : Merci. Ce que j’aime bien, c’est le fait que, même si les thèmes des morceaux sont simples, la façon dont ils vont être racontés est plus complexe et colle vraiment à la musique, relativement complexe également. Je serais déprimé si on devait revenir à l’anglais.

Guillaume : Ça n’arrivera pas. Le français fait partie du concept du groupe. Nous sommes des médecins de la peste du XVIIème siècle français. Nous ne savons pas parler anglais (rires).
 
Winter : Vous avez des retours de l’étranger ?

Guillaume : Les retours sont bons. Notre label nous dit que ça marche bien en Allemagne, ce qui me surprend pas mal (rires).


François : Je crois qu’à l’étranger, on a assimilé le fait que la scène black metal française est spécifique et relativement « intellectuelle ». Deathspell Omega, Blut Aus Nord sont souvent cités. Ce que nous faisons est bien différent, mais il y également un côté réfléchi, qui demande du temps pour être bien appréhendé… Le BM français est un peu devenu synonyme d’un certain élitisme. Du coup, les étrangers ne sont pas surpris d’écouter des structures un peu alambiquées.

Guillaume : J’ai été agréablement surpris par une chronique espagnole qui disait en substance que même s’il ne comprenait rien, ça le transportait.
 
Winter : Vous sentez-vous identifiés à un groupe précis ?

François : Pas vraiment. D’ailleurs, même au niveau du sous-genre, quand on me demande quelle est la musique d’Abduction, j’ai tendance à dire que c’est du black metal progressif, alors que ce n’est pas vraiment le cas. Dissection reste quand même une référence. On est parfois comparé à Arcturus ou Borknagar. Pourquoi pas, ce n’est pas idiot, mais ce n’est pas à quoi nous pensons quand nous composons.
 
Winter : Le rapport est peu évident, effectivement. Votre musique peut éventuellement être complexe, mais prog,  pas vraiment.

François : Voilà. On n’a rien à voir avec Enslaved, par exemple. Même si on aime beaucoup.
 
Winter : A propos de l’aspect historique de votre musique, Guillaume me disait que vous cherchiez un personnage qui puisse vous inspirer, et l’un des candidats était Louis XIII. Pourquoi pas faire comme tout le monde et parler de Louis XIV ? (rires)

Guillaume : Je l’ai cité parce que c’est celui qui dont la biographie m’a le plus fasciné. C’était un roi très complexe, aux multiples facettes. Et c’est moins attendu que Louis XIV, c’est sûr. Le tout est de trouver un personnage sur lequel on puisse baser un album. On aimerait se frotter à l’exercice du concept album…
 
Winter : Et Louis XI ? Tel qu’on le décrit, il est assez metal, black metal, même, non ?

Guillaume : Oui, il est assez fascinant également. Il y aurait beaucoup à dire sur Saint Louis également.

 
Winter : Même si je crois que certains historiens disent qu’ils faut nuancer les images que l’on a données de ces monarques. Comme la fameuse cruauté de Louis XI.

Guillaume : C’est carrément à nuancer, oui. Si tu remets dans le contexte, s’il n’avait pas été cruel, ça aurait pu signifier la fin du royaume. Même chose pour Philippe Le Bel, qu’on présente toujours comme un bourrin qui détruit tout le monde pour s’enrichir. La réalité est plus complexe.
 
Winter : L’Histoire fait partie de votre formation académique ?

Guillaume : C’est le cas pour Mathieu. Pour ma part, j’ai étudié l’Histoire de l’Art. C’est une passion avant tout, qui concerne surtout Mathieu et moi. Même si François aime bien le sujet également.

François : Disons que Mathieu et Guillaume ont une approche et une connaissance presque universitaires. Ils recherchent des biographies, des récits les plus véridiques possibles. Personnellement, je suis plus intéressé par le patrimoine. Quand je visite un château, j’aime savoir son histoire, mais je n’ai pas la même solidité dans mes connaissances. Donc je laisse ça à Mathieu et Guillaume.

Guillaume : Après, si on met en scène un personnage historique, ça ne sera pas pour faire un cours d’histoire. Ce qui nous intéresse vraiment, ce sont les émotions de la personne et des gens qui ont vécu avec lui. Une approche froide et quantitative, qui est un peu la mode actuellement, ne nous intéresse pas du tout. Nous essayons de comprendre comment vivaient nos ancêtres, ce qu’ils ressentaient au quotidien, et ce que ressentaient les personnages historiques. Nous aimons beaucoup lire des livres historiques de la fin du XIXème ou du début du XXème. Ils sont présentés avec une sorte de lyrisme qui nous touche vraiment beaucoup.


François : On retrouve un peu ça dans certaines BD bien documentées. Ces BD, ces livres, font passer une émotion qui éveille l’intérêt et c’est un peu l’approche que nous essayons d’avoir nous aussi.
 
Winter : Vous n’évoquez pas les guerres, alors qu’en général, si le metal retient une chose de l’Histoire, c’est la guerre…

François : Si, nous l’évoquons. "Souvenir de lierre" parle de la première guerre mondiale. Encore une fois, pas sur la forme d’un cours d’histoire. On cherche plutôt à évoquer ce qui a amené les hommes à initier une telle boucherie, ce que peut ressentir une personne qui n’a rien demandé et qui se retrouve au front, ou dans l’enfer des tranchées, dans un conflit qui le dépasse complètement.

Guillaume : J’en profite pour dire à ceux qui liront l’interview que, s’il y a un seul livre à lire sur la première guerre mondiale, c’est Ceux de 14, de Maurice Genevoix. Il a tenu un cahier au jour le jour de tout ce qu’il a ressenti sur le front. Il voit ses amis mourir, exploser devant lui... Il a la peur au ventre tout le temps. Il essaye d’attiser la haine de l’Allemand, historie de donner un sens à tout ça. Et c’est merveilleusement écrit.
 
Winter : Comme vous privilégiez l’aspect émotionnel, vous ne vous érigez pas en juges, contrairement à un certain nombre d’historiens contemporains.

Guillaume : Oui, beaucoup d’historiens d’aujourd’hui  ne replacent pas les évènements dans leur contexte. C’est comme les gens qui vont juger le comportement de personnes lors d’évènements historiques, en oubliant qu’eux connaissent le fin mot de l’histoire et que ses protagonistes ne le connaissaient pas. C’est tellement plus facile de juger après coup…

François : Pour Abduction, il est hors de question de former le moindre jugement. Nous voyons la musique comme une source d’émotion et d’évasion. En revanche, si on arrive à éveiller la curiosité de l’auditeur sur un sujet historique, c’est super. Je me sens très éloigné de tout le concept de musique engagée. Ce n’est pas ce que je cherche. C’est le cas pour tous les membres d’Abduction. Je ne critique pas les groupes engagés, simplement, ce n’est pas notre créneau. Je n’ai pas envie que l’on me dise ce que je dois penser ou comment je dois agir.
 
Winter : Comme je vous comprends… Changeons de sujet. Votre facette de chroniqueur vous sert-elle ou, au contraire, vous perturbe ?

François : Je crois que ça nous permet d’avoir une relativement bonne vue de la production contemporaine. Nous avons donc une place privilégiée pour savoir ce que nous aimons et ce que nous n’aimons pas chez les autres. Tant chez Angellore que chez Abduction, nous nous inspirons de ce qui se faisait dans les années 90. Ce qui est sympa, c’est de nous rendre compte que, pour l’instant, personne dans le monde du black actuel, ne sonne comme nous, et nous serions les premiers informés si cela devait arriver. Quoique… la scène underground est tellement large… Sinon, le fait d’être chroniqueurs nous pousse certainement à être exigeants envers nous-mêmes. Et sûrement que nous serons parfois jugés un peu plus sévèrement que d’autres.
 
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Winter : Vous trouvez qu’on a atteint un sommet musical dans la musique extrême, au début des années 90 ?

François : Oui. Tous les styles que j’aime ont connu un essor à cette période. Le black, le doom, qui commence à revêtir une forme plus romantique que j’aime particulièrement, toute la vague folk/viking qui commence, sous l’impulsion de Skyclad et Bathory, le retour du trve metal…

Guillaume : Moi aussi, mais il y a quand même des trucs plus récents qui m’ont mis d’énormes baffes. Hypno5e par exemple. Ce qui est évident, par contre, c’est qu’il est plus difficile de défricher aujourd’hui que dans les années 90…
 
Winter : Le niveau général actuel est assez bon cependant, non ?

Guillaume : Oui, mais il y a quand même trop de sorties à mon goût. « N’importe qui », sans être péjoratif, peut faire un album.

François : C’est vrai que, du coup, on se retrouve submergé par le nombre de sorties. Une fois que tu as séparé le bon grain de l’ivraie, tu te rends compte que le niveau général est satisfaisant, mais qu’il est difficile de trouver quelque chose de vraiment original et abouti. Ceci dit, ceux qui arrivent peuvent vraiment développer leur vision musicale. Aquilus, par exemple, c’est hyper personnel, et le type est un pianiste hors pair. Même pour  nous, c’était cool de pouvoir enregistrer nos premiers travaux dans de bonnes conditions, choses que nous n’aurions pas forcément pu faire dans les années 90.

Guillaume : Par contre, notre sortie se retrouve noyée dans la masse. Alors que nous avons grandi à une époque où il sortait un ou deux albums par mois. De nos jours, tu écoutes dix secondes et si ça ne te plaît pas, tu passes à autre chose. Si ça se trouve, aujourd’hui j’aurais pu passer à côté d’Opeth… La première fois que j’ai écouté Opeth, je n’ai pas aimé du tout, mais comme c’était le seul album que j’avais acheté, je l’ai écouté encore et encore, et maintenant c’est un de mes groupes ultimes. De nos jours, arriver avec des morceaux de quatorze minutes super alambiqués, c’est pas facile de percer…
 
Winter : J’active le mode « vieux con ». Ayant été élevé au « tape-trading », je trouve qu’il y a une désacralisation de la découverte d’une œuvre.

Guillaume : C’est quelque chose dont nous souffrons. Nous travaillons beaucoup l’aspect visuel et pensons aux gens qui, comme nous, adorent fureter dans les livrets, écouter l’album avec les paroles sous les yeux, etc. Et encore, nous avons la chance de faire du metal. C’est un style où l’objet a de l’importance pour beaucoup de gens… Ce côté désacralisé nous fait de la peine, quand tu penses au gars qui a mis toute son âme à faire un disque et que l’auditeur va zapper à cause d’un détail qui ne lui a pas plu…Ou alors ça sera écouté sur youtube avec une qualité de son déplorable. C’est triste. Ça ne correspond pas à ce qu’est Abduction, ou d’ailleurs, n’importe quel autre groupe de metal. Mais bon, il faut vivre avec son temps. Nous en prenons notre parti et essayons de faire tout de même quelque chose qui nous rende fiers.
 
Winter : Comment s’est passée la collaboration avec Déhà (NdW : il a participé à la production du premier album et entièrement produit le deuxième) ?

François : Très bien ! Nous l’avons contacté sur les conseils de notre ami Arno Strobl (ex Carnival in Coal). Il nous a dit qu’il pensait que Déhà pourrait élever notre travail à un niveau supérieur. Celui-ci a fait un travail énorme sur le son des guitares qui ne nous satisfaisait pas à 100%, et de la batterie également, de manière à ce que l’on obtienne un rendu plus puissant et adapté. Nous sommes tombés sur un vrai passionné, à fleur de peau. Pour le  premier album, nous avions collaboré via internet, mais pour le deuxième, tout a été enregistré chez lui dans son studio,  sauf la batterie. Guillaume et Mathieu y sont allés pendant une dizaine de jours pour enregistrer les guitares et la basse, et moi j’y suis allé trois jours pour le chant. Pour l’anecdote, chaque fois que je faisais une ligne de chant qui plaisait à Déhà, il était hyper enthousiaste et criait « Putain, mais c’est génial ! » Ce renforcement positif m’a beaucoup aidé et A l’heure du crépuscule est de loin l’album sur lequel j’ai pris le plus de plaisir à chanter. Ça a été fantastique. J’ai en plus pu développer le côté lyrique du chant, chose que je n’avais jamais fait auparavant. Bref, un grand moment !

Guillaume : Il faut préciser que Déhà est un excellent chanteur et multi-instrumentiste. Il a d’ailleurs donné des conseils à François sur comment chanter.

François : Oui, il m’a fait d’excellentes suggestions. Du coup, je suis très content du chant notamment sur "La grande illusion". D’ailleurs si on prête attention aux dernières lignes de chant de cette chanson, on peut se rendre compte que je m’approche beaucoup du style « depressive black metal », sur les conseils de Déhà. Je trouve que ces lignes de chant fonctionnent vraiment très bien, et nous avons hâte de réutiliser cette technique sur les prochains albums.


Guillaume : François s’imprègne énormément des textes avant de les chanter. Et comme les textes sont souvent très sombres, il se met minable. Quand il a fini "Souvenirs de lierre", il ne se sentait pas bien, ni moralement, ni physiquement, tellement il s’était mis dans la peau du soldat qui s’est fait broyé. Entre ça et le fait que Déhà soit un type qui se donne à fond – on a parfois bossé avec lui non stop jusqu’à une heure du matin…-, ça a été vraiment intense.

François : Dans Abduction, la mise à distance est impossible. Certaines de mes lignes de chant sont perfectibles en termes techniques, mais elles sont sorties comme elles sont sorties. La sincérité prime.

 Winter : Merci à vous d'avoir pris le temps de cette discussion !






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