Samael

Entretien avec Ales Campanelli - le 12 juillet 2021

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Oriza

Une interview de




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Il se définit lui-même comme bassiste avant tout. Mais Ales Campanelli est, selon moi, bien plus que ça ! Super compositeur, chanteur à la voix délectable, et surtout être humain plein de belles qualités. Ales est comme sa musique : sans concession mais ouvert, en colère mais avec la bonne dose d'humour, perfectionniste mais avec humilité et sans fausse modestie. Ales c'est The Erkonauts, c'est anciennement Sybreed, c'est une nouvelle aventure avec Samael ainsi que des collaborations, notamment sur le projet Lucifer Ascending. Ce fut un vrai plaisir de converser avec cet homme enthousiaste et énergique. Maintenant je vous laisse lire, moi je vais dormir pendant trois jours (dans mon cercueil de vampire) pour me reposer d'avoir dû copier ce flot de paroles bouillonnant...


Oriza : J'ai découvert The Erkonauts sur le tard avec la sortie de I Want It To End. Et je dois avouer que ça a été un vrai coup de foudre immédiat ! C'était exactement la musique dont j'avais besoin à ce moment-là. Avec le confinement, la colère et tous les sentiments complexes générés par cette année 2020 de merde, cet album fut une bouffée d'oxygène salvatrice. Que représente cet album pour toi dans ce contexte ?

Ales : Le projet d'album date d'avant le confinement. Le nom de l'album était déjà trouvé I Want It To End. Les titres de The Erkonauts commencent toujours par « moi ». Il y a eu un cumul de catastrophes parce que ça faisait un moment que je n'avais pas tourné et je me suis dit, bon ben on sort l'album, on le compose, comme ça on fait la tournée après. Alors quand on a commencé à confiner, il y a eu le vrai dilemme pour savoir s'il fallait finalement le sortir alors qu'on n'allait pas pouvoir tourner avec. On a quand-même décidé de le faire. Ce qui a été vraiment écrit pendant le confinement c'est plutôt les paroles finalement. Il y a eu une tendance, une direction qui était assez claire. J'étais confiné comme tout le monde, j'étais seul, je m'ennuyais, les gens me manquaient. Je suis quelqu'un de très sociable, j'adore sortir, être nombreux, les grandes tables, les bars pleins. J'étais complètement privé de tout ça. Une partie des paroles a été écrite dans une maison de campagne qu'on avait pour l'occasion. Pour la musique, une bonne partie avait été faite avant. Le dilemme c'était : on a le studio qui est booké mais la motivation s'est effondrée rapidement. Le line-up allait probablement avoir des changements, la motivation générale était un peu tombée. Finalement un mois avant l'enregistrement je suis allé voir Drop. Je lui ai dit : je n'ai pas tous les morceaux mais on le fait. Je me suis enfermé dans mon local pendant tout le mois. Et c'est là que j'ai vraiment fait septante pour cents de la musique. Là c'était une période de déprime pré-confinement. L'enregistrement était en décembre 2019 et on a commencé à confiner à ce moment là. Ce qui voulait dire que les musiciens du groupe qui sont en France ne pouvaient pas venir jouer. C'était un autre drame. Finalement, il y a eu tout un cumul de catastrophes qui se sont empilées mais il y a eu une énorme solidarité qui est ressortie en fait. Plus on avançait dans ce projet, plus on avait envie de le faire et de le faire bien ! Donc vraiment très très particulier, on ne pourrait pas recréer des conditions pareilles. C'est parti d'un truc hyper désespéré, avec une sorte de panique : il reste un mois pour écrire le tout ! Ce que je trouve finalement assez bien. Ça donne des morceaux super sincères, voilà ce qu'il veut dire, voilà où il va. Pas le temps de mettre des barrières. Pas de possibilité de réfléchir. Il y a quelques mélodies que je trouve très bien maintenant avec le recul, genre celle de "The Cult Of The Burning Star", car il est probable que si j'avais six mois de réflexion en plus, j'aurais été capable de rentrer dans ma propre tête et de tout gâcher. Peut-être qu'il y aurait des trucs qui sont pas mal qui seraient passés à la trappe ce qui aurait été dommage. Finalement je l'écoute assez facilement en entier, ce qui est rare. J'aime bien le fait qu'il soit court, qu'il soit direct. C'est finalement quelque chose de bon qui est sorti d'une période assez catastrophique. Et puis c'est bien pour les liens du groupe. Les musiciens qui étaient en France n'ont pas joué dessus malheureusement. Ils sont toujours dans le groupe, on ne les a toujours pas revus !

Oriza : Ah bon, toujours pas ?

Ales : Non parce que depuis il y a eu le couvre-feu. Ce qui est une idée absolument effrayante ! Je pense que j'aurais complètement paniqué avec cette idée de « c'est plus l'heure ». Ça donne vraiment l'impression qu'il y a quelque chose au-dessus de nous qui décide. Ça devient extrêmement réel, autoritaire, j'ai vu les discours de votre président... Nous nos présidents on les croise en faisant les courses !

Oriza : Quels sont tes titres préférés (dans tous les albums de The Erkonauts) ? Ceux dont tu es le plus satisfait sur album et ceux que tu aimes le plus jouer ?

Ales : Je pense que mon préféré, pas pour la musique ou les paroles mais pour l'achievement qu'il représente c'est "War Flamingoes". C'est un morceau qui est extrêmement Ales. C'est rare que j'aie l'opportunité de jouer un truc aussi énervé et aussi rebondissant. On a tous tendance à faire des trucs colériques ou énervés, ou de tomber dans le comique extrême ce qui ne nous correspond pas du tout (ça a le droit d'être drôle mais pas d'être comique). Dans "War Flamingoes" il y a cet équilibre très rapide et pas trop agressif qui marche bien. J'ai vraiment de la sympathie pour ce morceau. J'adore qu'à une minute vingt du morceau le deuxième refrain soit déjà fini. C'est sans artifice. L'autre sur cet album qui me plaît énormément c'est "It Could Be Over Soon". C'est une mélodie que j'avais en tête depuis longtemps, que je n'ose pas trop faire car je ne suis pas excessivement en confiance avec ma voix.

Oriza : Est-ce que ce sont ces morceaux-là aussi que tu préfères jouer ? Ou quand tu es sur scène c'en sont d'autres qui sont plus jubilatoires ?

Ales : Alors ces deux-là je te dirai quand on fera des concerts sur cet album ! "It Could Be Over Soon", quand on fera des tournées de clubs, ne sera pas sur la playlist car il faut des instruments différents et tout un système en plus. "War Falmingoes" devrait ouvrir les concerts, ce qui est un peu effrayant, mais après si elle passe on est chauds ! Celle-là je me réjouis pas mal de la jouer, la deux aussi "The Future Ends With You", on l'a répétée deux trois fois. On a eu une petite fenêtre, on a fait une demi-répète après un an et demi et ça allait bien donc elle risque de passer. Je me réjouis de les jouer ! Ce qui me fait peur c'est qu'on se retrouve avec une date en septembre, une en décembre et une en avril et avec le groupe qui n'a presque pas répété depuis deux ans...ce qu'il nous faut c'est une tournée ! Qu'on ait deux mois consacrés aux répètes à fond. Parce que sinon, on va devoir repartir à zéro tous les quatre mois ça risque de plomber le moral des musiciens. C'est important de penser à ça quand on joue en groupe : préserver le moral !

Oriza : J'ai l'impression qu'il y a une belle osmose entre toi et les musiciens avec qui tu travailles. Vous avez toujours des projets communs. Est-ce que c'est important pour toi les affinités humaines ? Le fait que vous vous connaissez bien musicalement et amicalement, comment cela joue-t-il sur votre travail de musiciens ? Est-ce que cela aide ?

Ales : Oui ça c'est sûr ! Je suis grand partisan des amitiés loyales et durables. Pour moi, quand je dois montrer un riff à quelqu'un, c'est une expérience extrêmement effrayante. Si ce n'est pas quelqu'un que je connais bien, je vais peut-être le vivre de manière difficile et peut-être prendre les critiques de manière un peu plus personnelle. Donc oui, jouer avec les mêmes gens et qu'ils soient proches c'est important. En tout cas jouer avec quelqu'un que je déteste me paraît vraiment très compliqué. Je l'ai fait pendant longtemps, dans une autre vie, dans d'anciens projets, c'est une chose que je regrette par rapport au temps que j'ai perdu. J'aurais pu me consacrer à des choses bien meilleures. Après, par la force des choses, notamment Drop qui jouait dans Sybreed et joue maintenant dans Samael, on a tendance à penser l'un à l'autre quand il y a des possibilités car ça rend les choses faciles, simples. Ben aussi qui était dans Sybreed et a chanté sur le dernier album des Erkonauts et pour qui je joue dans Lucifer Ascending. On a tendance, quand on a l'opportunité de jouer ensemble, de la prendre. Le truc c'est qu'à chaque fois qu'on fait quelque chose ensemble, tout le monde dit « Ah, vous êtes en train de reformer Sybreed ! » alors qu'on en parle assez peu en fait.

Oriza : Une chose qui m'intéresse beaucoup est le processus créatif. Comment te vient ton inspiration ? Est-ce que tu commences par gratter ta basse, avoir des idées de riffs, de mélodies ? Est-ce que tu pars de paroles que tu as écrites inspirées par un événement, un bouquin ?

Ales : Il y a plusieurs procédés différents. Ça peut arriver, assez généralement, qu'une chose me passe par la tête. Ça peut être quand je fais une activité qui ne demande pas... j'allais dire qui ne demande pas une grosse concentration, mais l'activité en question c'était conduire alors...ah ah ! Alors oui, si je suis sur mon scooter à un feu rouge il peut y avoir quelque chose qui me passe par la tête et du coup dès que je m'arrête je prends mon dictaphone et je peux m'en servir plus tard. Pour les choses un peu plus mélodiques c'est souvent venu comme ça, c'est très rare que je prenne ma basse et que je fasse une mélodie comme ça. Pour ce qui est rythmiques, c'est plutôt en grattant, en jouant. Et sinon, je me mets avec mon ordi, une guitare une basse et puis je me dis là maintenant je vais composer quelque chose. Il y a alors tout un rituel, je me fais un petit verre, je m'installe des petites choses, je réserve un nombre d'heures durant lequel on ne peut plus me déranger. Je limite le nombre d'heures aussi. Si au bout d'un certain temps il ne s'est rien passé, je reprends le lendemain, je ne vais pas faire douze heures. Parce que quand je le faisais, finalement je faisais deux fois douze heures et après le reste de la semaine rien. Je trouve plus efficace de faire quatre ou cinq heures par jour, fermer, réécouter puis voir ce que j'en fais. Le travail continue en fait quand on n'est plus en train de le faire et ça donne souvent quelque chose de mieux. Ça permet d'enlever les défauts. Donc voilà il y a ces trois systèmes.

Oriza : Par exemple, tu m'as confirmé que "Five Orange Seeds" était inspirée de "Five Orange Pips" de Conan Doyle. Qu'est-ce qui t'as poussé à écrire sur ce thème ?

Ales : Très sincèrement le jour de l'enregistrer au chant je n'avais encore rien et j'avais sur mon chevet à ce moment-là les recueils de Conan Doyle. Je me suis mis à les feuilleter en me disant : "est-ce qu'il y a un titre qui phonétiquement est intéressant ?" Là il y avait "Five Orange Pips" et je me suis rappelé de l'histoire qui m'avait beaucoup plu, qui était en fait une histoire où Sherlock Holmes perd. Et du coup je l'ai reparcourue pendant la journée et il y avait un pan de l'histoire qui me plaisait beaucoup et l'autre pas. Puis finalement sur la base de ça, j'ai fait les paroles. Je suis quelqu'un qui s'épanouit un peu dans la panique. S'il me reste très peu de temps pour faire quelque chose, normalement, j'y arrive. Si tu me donnes deux ans, je vais commencer, ou alors me prendre la tête à livrer quelque chose de trop « refait ». C'est vraiment quelque chose que je ne sais pas faire : je ne peux pas stocker un truc et l'améliorer pendant très longtemps. Le côté plus brut me correspond mieux. J'ai bien aimé, finalement, rendre hommage à des lectures un peu bouleversantes. J'aime beaucoup Conan Doyle, j'aime bien cette légèreté.

Oriza : Et du coup ça a donné un joli clip en plus !

Ales : Alors ça ouais, vraiment un super clip ! On est très contents ! C'est notre ancien guitariste Sébastien Bakdosh Puiatti qui l'a fait. Il s'est reconverti dans la vidéo avec talent.

Oriza : Est-ce que tu peux nous parler un peu du projet Lucifer Ascending auquel tu participes auprès de Benjamin D.M. Nominet ? Quel est ce projet ? Quel(s) rôle(s) joues-tu dans la compo, dans l'enregistrement ?

Ales : C'est quand Ben est venu au studio pour chanter sur l'album des Erkonauts. Il y avait un peu ce thème de science fiction dans le désert qu'on voulait exploiter dans cette chanson. La sauce a très bien pris. Et puis au bout de quelque temps Ben a dit : j'ai envie de faire un projet doom, est-ce que ça vous dirait de jouer dessus ? Alors oui ! Nous on est là pour rendre service à Ben. C'est vraiment son projet, c'est lui qui compose. S'il a besoin pour un passage et qu'il nous pose une question on va aider avec grand plaisir mais c'est vraiment pour l'instant cent pour cent lui qui fait les choses. On se met « au service de ». C'est quelque chose que j'adore faire ! J'ai un plaisir énorme, si quelqu'un a une vision, et qu'on arrive à la faire exister pour lui, ça me rend extrêmement content. Je n'éprouve pas le besoin de dire « Ah c'est moi qui ai composé », je ne trouve pas que ce soit capital. C'est un peu plus décomplexé, c'est quelque chose que j'adore faire. Le premier titre est sorti. Le deuxième arrivera plus ou moins à la rentrée et c'est un peu mon préféré alors je me réjouis !



Oriza : Dans Sybreed ou Lucifer Ascending, Benjamin a une façon bien particulière de chanter et utilise des effets en adéquation avec le style musical. Personnellement, je trouve que ce qu'il fait sur "The Cult Of The Burning Star" est absolument sublime et met vraiment sa voix en valeur de manière plus brute, plus dénudée. Je trouve qu'il devrait explorer plus souvent ce type de chant, ce type de mélodie. Qu'en penses-tu ? Est-ce que tu as écrit ce titre spécialement pour lui ? Est-ce toi qui as choisi le mixage pour son chant sur ces titres ?

Ales : C'est Benjamin qui est venu en studio. En une journée il a tout chanté et on a écrit les paroles. C'était quasi instantané, c'était vraiment génial. De nouveau c'était cette approche brute qui a hyper bien fonctionné.

Oriza : J'ai trouvé qu'il se met un peu plus en danger, c'est plus spontané et j'ai trouvé ça très plaisant. C'est dommage qu'il ne fasse pas ça plus souvent.

Ales : Il fait beaucoup de featuring à droite à gauche. Moi qui le connais bien je n'ai même pas osé lui demander ! J'ai demandé à Drop : « Allez, vas-y, téléphone lui... ». Et il est venu tout relax, tout sympa. Ben c'est vraiment quelqu'un qui créé des lignes de chant là où tu ne les attends pas ! Il a un pattern, il va trouver une mélodie complètement inattendue et qui va très bien. Pour ça il a un talent incroyable ! Il trouve LA mélodie qui fonctionne. Et là effectivement il y a très peu de choses qui sont doublées, il n'y a pas vraiment d'effets. Il a gardé la vibe de The Erkonauts et moi je trouve qu'il a fait ça extrêmement bien, sur ce morceau on dirait qu'il fait partie du groupe.

Oriza : En parlant de voix, je trouve que ta voix possède un timbre très particulier. Vraiment ton chant confère une identité à The Erkonauts et j'adore ta façon de chanter. Est-ce que personnellement tu te considères autant comme un bassiste que comme un compositeur et comme un chanteur (je veux dire de manière égale) ? Quel regard as-tu sur toi-même dans ces différents domaines ?

Ales : Si tu me demandes ce que je fais je dirais : je suis bassiste. Ça c'est le truc que je fais depuis plus ou moins toujours et qui est vraiment le point qui ne changera pas. Il peut se passer des choses où je ne suis pas chanteur, mais des trucs où je ne suis pas bassiste ça risque d'être un peu plus dur. Après le terme « compositeur » je ne cours pas du tout après. Le truc Je suis « auteur-compositeur-interprète » (ah ah) bravo, c'est très bien, mais ce qui est important c'est d'avoir de la musique à jouer. Ça manquerait dans ma vie. Si je devais composer sans faire de basse, ça n'irait pas non plus. Le point central dans mon existence, c'est jouer de la basse ! C'est sur ça que je peux m'entraîner pendant hyper longtemps, c'est là que je prends le plus de plaisir.

Oriza : Est-ce que tu doutes un petit peu de ta capacité de chanteur ?

Ales : Quand j'entends d'autres chanteurs j'ai clairement l'impression qu'on est dans un autre degré de talent. C'est-à-dire que moi je n'ai pas vraiment une bonne technique, je n'ai pas la voix la plus agréable au monde, je n'ai pas excessivement de notes qui sont accessibles, donc il faut que je travaille avec ce qui est à disposition. Mon avantage ce serait plutôt que j'ai un peu le côté théâtral que je peux utiliser. Je peux utiliser ma personnalité et utiliser le culot. Et puis l'expérience dans la musique me permet de ne pas faire trop dur par rapport à ce que je serais capable de fournir. Alors ça va se limiter à faire ce que j'arrive à faire plutôt bien, plutôt pas mal, et de focaliser là-dessus. Donc non je ne me considère pas...si on faisait une émission de télé où on réunissait plusieurs chanteurs sur un plateau je serais excessivement mal à l'aise d'en faire partie. En plus, si tu prends mes groupes préférés, comme Scorpions, Uriah Heep, ces trucs avec des voix complètement extravagantes et brillantes, là je me dis non j'irai pas au karaoke avec eux !

Oriza : Quelles sont tes références musicales ? Qu'est-ce que tu écoutes ? Qu'est-ce qui t'inspire ? J'imagine que ce ne sont pas forcément les mêmes sources.

Ales : C'est une très bonne question posée comme ça parce qu'il y a des choses que je n'écoute pas qui m'ont énormément inspiré. Du coup je ne peux pas vraiment les nommer mais je me rappelle très bien être entré dans un bar, avoir entendu un groupe et m'être dit « Ah ouais ça c'est une super bonne idée qu'ils ont eue ! » et puis que ça a plus ou moins changé ma vie. Il y a des attitudes que certains groupes ont sur scène qui m'ont complètement changé sans que je sois excessivement fan de la musique. La première fois que je suis allé au Japon, le premier groupe qu'on a vu à 18h, les gars ils ont démonté la salle alors que les portes étaient à peine ouvertes. Je me suis dit ça c'est vraiment l'attitude que je voudrais avoir ! J'étais pas comme ça avant, et puis je les ai vus, les gars ils étaient prêts à mourir pour ce concert et ça, ça m'a complètement bouleversé. Le groupe s'appelle Dakota Speaker, à l'époque ils n'avaient déjà pas de site internet et s'ils en ont un, il doit être en japonais. Je peux pas dire grand chose de plus. Il y a un autre groupe japonais qui s'appelle King qui a fait une prestation : un mélange entre Mercyful Fate, Marylin Manson et une sorte de cabaret avec du violon et tout ça. A à la fin du concert on était tous complètement dingues ! C'est qui ce type et qu'est-ce qu'il fait, quoi ? Donc il y a des moments qui ont complètement changé ma vie, que je ne pourrais pas retrouver, ni reproduire, je ne saurais même pas où retrouver ces artistes... J'ai essayé. C'était juste l'espace de trois quarts d'heure où j'ai vu ces concerts qui ont contribué à façonner mon idée de la musique. Sinon dans ce que j'écoute je suis très fidèle en amour. Donc les groupes que j'écoute, je les écoute toujours. Si j'en rajoute il faut que tu me rajoutes du temps pour pouvoir écouter de la musique. Le groupe que j'écoute depuis toujours sans interruption c'est Scorpions. J'aime beaucoup ce qui est seventies. Je trouve qu'il y a un truc dans le son et dans l'exécution dans la musique des seventies qui me parle complètement. Généralement, quand on me pose la question, je regarde mon téléphone et je vois ce que j'écoute en ce moment. Il y a un groupe qui s'appelle Angel sur lequel je suis complètement en train de crusher. Et là je t'avoue que j'ai une période un peu glam. Pas mal de Mötley Crüe et toutes les suggestions qui vont aller avec. Et puis sinon j'ai commencé dans les nineties donc là il y a vraiment toute cette période avec les "Illusion" des Guns. Sur l'espace de trois ans on a eu plus ou moins tous les groupes qui ont fait un de leurs meilleurs albums. Malheureusement depuis qu'on achète plus de disques, j'ai l'impression que j'écoute les morceaux de certains artistes mais sans me lier avec eux comme j'aurais pu faire à l'époque où j'écoutais un disque, où je m'asseyais et que je lisais les paroles... C'était une activité d'écouter de la musique. Et aussi le fait de l'avoir acheté, tu te disais « Bon je vais l'écouter ». Ce principe qui fait qu'on a toute la musique pour quinze francs par mois, pour moi ça rend la chose plus difficile de réellement tomber amoureux d'un groupe. Je me suis reconverti aux vinyles que je n'avais pas jusqu'à il n'y a pas si longtemps. Et ça, ça fonctionne. Finalement tu mets le vinyle et il y a le disque entier qui va jouer. Ça me permet de renouer un peu. Progressivement je pense que je vais redécouvrir de nouvelles choses, je me réjouis.

Oriza : Mais bon, comme tu dis, c'est intéressant aussi les plateformes parce que ça va t'emmener vers des groupes que toi tu ne serais pas forcément allé voir de toi-même. C'est aussi une façon de découvrir.

Ales : C'est aussi une autre façon et ça m'a fait découvrir des groupes. Le problème c'est que ça te fait vraiment découvrir quelque chose qui ne prend pas trop de risque. Pour moi c'est souvent des groupes des années septante que je ne connaissais pas, ou alors des projets parallèles de certains membres de Deep Purple, des choses comme ça. C'est pas extrêmement loin de mes habitudes... Mais quand même, des découvertes plaisantes. Un autre groupe que je dois citer, c'est Ween, des Américains qui ont cette faculté à n'avoir aucune censure dans ce qu'ils font. Si le morceau doit paraître ridicule et stupide, ben c'est le morceau comme ils l'ont écrit et c'est comme ça. Rien à foutre. J'aimerais bien avoir une telle confiance en moi. Ça aussi c'est un groupe que j'écoute vraiment depuis toujours et qui a énormément contribué.

Oriza : Y a-t-il des musiciens en particulier que tu admires ou qui te boostent ?

Ales : Oui effectivement. C'est une question un peu délicate car il y en a beaucoup avec qui la vie m'a permis de jouer. Quand j'étais enfant, mon chat s'appelait Samael. C'était des musiciens que je trouvais absolument, et que je trouve toujours, vraiment excellents. Ça va paraître vraiment « je fais de la pub pour mon copain... Mon ami » mais le fait d'avoir bossé avec Ben, a énormément façonné la manière dont je chante dans Erkonauts. Quand je l'ai vu en studio, la manière dont il allait chercher les choses et tout ça, je me suis dit : j'ai peu de notes que je peux utiliser, comment les utiliser au mieux ? Je me suis un peu rapproché de la méthode de Ben, évidemment avec les restrictions que lui n'a pas. Mais de ce point de vue-là il m'a super influencé. Dans les gens « extérieurs au cercle » il y a Malcolm Young le guitariste rythmique d'AC/DC. Je trouve que c'est un mec qui a tout compris à la rythmique. Je ne suis pas excessivement fan d'AC/DC, il y a des jours où ça passe bien et des jours où ça ne passe pas du tout. Mais j'ai toujours trouvé que déjà il a une gueule et puis il a vraiment tout compris, il sait où est le coup juste. Pour moi c'est un des meilleurs « bassistes » si tu veux. Pareil pour le guitariste de Coroner Tommy Vetterli. Je trouve qu'il a compris un truc dans la musicalité de ses solos qui font que je les connais par cœur quand il joue, ce qui est vraiment très rare. Pareil pour Mark Knopfler de Dire Straits qui est, en matière d'arrangements, quelqu'un qui m'a beaucoup influencé. Je suis en train de chercher dans les bassistes... Steve Harris ? Bon, on aime ou on n'aime pas, mais il joue vraiment super bien. Il est brillant. J'ai passé des heures à jouer ses albums quand j'étais enfant. De temps en temps ça me fait plaisir d'écouter. Autre bassiste que j'adore, il y a John Deacon de Queen. Vraiment lui aussi c'est la note juste au bon moment, pas plus pas moins, avec une technique gigantesque qu'il n'a pas besoin de montrer à chaque seconde. J'en oublie sûrement.

Oriza : Comment/pourquoi as-tu choisi la basse comme instrument ? Est-ce que tu joues d'autres instruments également ?

Ales : De base je viens du piano, je joue du piano depuis tout petit. Mais la basse (c'est une histoire vraie) un jour je suis allé dans un magasin, j'ai vu une basse, j'ai demandé : c'est quoi ça, on m'a dit c'est une basse, j'ai dit je veux faire ça. Pendant un long moment, quand j'ai commencé, je devais avoir neuf ans, je ne savais pas trop ce que faisait le bassiste dans le groupe. Donc j'ai pas mal travaillé en bossant ce que j'entendais des pistes. C'est pour ça que j'ai un lien assez étroit avec pas mal de guitaristes. Mais sans jamais avoir envie de faire de la guitare. Je peux griffonner trois accords si tu me mets un pistolet sur la tête, mais je ne dirais pas que je joue comme un guitariste ! Si j'entends un guitariste qui joue de la basse, je reconnais que c'est un guitariste qui joue de la basse, que ce n'est pas un bassiste. Il y a une énorme intellectualisation du bassiste que je trouve absolument toxique. On n'est pas un club de gens géniaux, on est juste des gens qui font de la basse. Ça ne nous a pas rendus ni spéciaux ni grands, donc il n'y a pas besoin d'avoir ce truc genre « Ouais nous on est les maîtres du groove et tout ça »... Je ne suis pas dans les clubs de bassistes.

Oriza : As-tu d'autres activités créatives que la musique (je te demande ça, mais vu le nombre de projets musicaux auxquels tu participes, j'imagine qu'il te reste peu de temps) ?

Ales : Je suis probablement le plus mauvais dessinateur de la Terre, donc non. Si je me mets dans d'autres trucs je vais retomber sur la basse. J'ai exploré plusieurs directions, j'ai eu pas mal d'intérêt pour d'autres choses, mais je reviens tout le temps à la basse. C'est là où je me sens vraiment content. J'ai encore du plaisir à progresser à la basse, j'ai encore du plaisir à la travailler. Il y a quelque chose que je ne retrouve pas ailleurs.

Oriza : Comment as-tu rejoint Samael ?

Ales : C'est Drop qui m'a téléphoné pour me dire : on va probablement avoir besoin d'un bassiste bientôt. Et vu que je les connais puisqu'on a déjà fait des concerts avec eux avec Sybreed et avec The Erkonauts... Drop leur a dit : prenez Ales. Ils ont dit : ah ouais. Et puis boom.

Oriza : Est-ce que tu penses que tu vas pouvoir composer pour Samael ou tu penses que tu vas avoir plutôt un rôle d'« exécutant » ?

Ales : Si je me ramenais avec un morceau qui m'était tombé dessus et que je le montre et qu'ils l'aiment, je ne vois pas pourquoi ce serait un problème. Mais ce n'est absolument pas mon intention ! Là je viens vraiment pour me « mettre au service », c'est un exercice dans lequel je prends énormément de plaisir. C'est un groupe qui a clairement une vision, qui a changé de style pas mal de fois avec une certaine réussite. Ils ne sont pas à se reposer sur leurs lauriers, c'est vraiment une dynamique sur laquelle ils travaillent depuis très longtemps. Donc me ramener en disant : « Alors moi j'ai tout compris à ce que vous faites, voilà un morceau ! » ça m'étonnerait que ça arrive. Mais je pense que si un riff me tombe dessus sans que je le cherche, je pourrais le montrer mais sans attente et sans vexation si ça ne prenait pas. L'ambiance au sein du groupe est vraiment très bonne. Ils ont toujours été vraiment super cools. Tous les gens qui m'ont dit qu'ils ont vu Samael en concert les ont rencontrés à un moment dans la salle. Il y a ce côté hyper friendly. Je ne suis pas dans le groupe depuis si longtemps que ça, il y a pas mal d'albums que je dois bosser. Composer c'est vraiment pas une chose à laquelle je pense. Je n'en ai pas envie, je ne serais pas du tout frustré de ne pas le faire. Me mettre au service est quelque chose de plus zen, je peux vraiment me concentrer sur ce que je joue, comment je peux le jouer au mieux...

Oriza : Est-ce qu'il y a des morceaux que tu es pressé de jouer ou d'autres que tu redoutes un peu ?

Ales : Redouter non. "Baphometh Throne" la première fois que je l'ai joué avec eux il s'est passé un truc quand-même ! J'ai appelé mon frère après ah ah. Ça c'était chouette. Et puis le premier morceau que j'ai joué avec eux au local c'était la première de Blood Ritual "Beyond The Nothingness". C'était vraiment un de mes morceaux préférés. Je l'avais fait écouter en classe ! C'était vraiment plaisant. Donc c'est bon, je n'ai plus de désir caché. Après on verra, s'il y en a un qui revient dans ma rotation plus régulière peut-être qu'une forme de harcèlement peut commencer pour qu'on le joue.

Oriza : J'espère quand-même que tu vas continuer The Erkonauts, numéro 1 de mon top 2020 !

Ales : Oui ! Ce serait problématique de ne pas le faire. De temps en temps j'ai une période où je me dis que j'ai envie de faire un album. En ce moment je suis vraiment tiraillé. Est-ce que je fais un nouvel album et puis je tourne avec les deux ? Ou j'essaie de tourner un petit coup juste avec I Want It To End ? Parce que nonante-huit pour cent du plaisir que je prends avec la musique c'est en live, d'où le fait que composer ou pas c'est pas si important. C'est vraiment quand je suis en train de jouer que les choses sont merveilleuses, que je me sens bien. C'est thérapeutique, j'ai moins de problèmes de santé quand j'ai beaucoup de concerts, j'ai un moral meilleur, je suis plus sympa, j'ai besoin de moins dormir, tout fonctionne mieux ! Donc je suis un peu emprunté là, est-ce que je fais un autre album ou pas...

Oriza : Oui en plus, ça voudrait dire que la tournée se ferait avec presque uniquement des nouveaux titres, ce qui obligerait à mettre un peu de côté les anciens...

Ales : Oui ! Surtout qu'avec notre statut on fait rarement des concerts de plus d'une demi-heure / quarante minutes. Cela ne me dérange pas du tout parce que j'ai réécouté plus souvent les groupes dont j'ai vu des concerts courts, que les longs concerts où je me suis dit « je crois que j'en ai assez pour ma vie ! ». C'est clair que si on a beaucoup de chansons de deux nouveaux albums il y aura très peu de chansons des deux premiers ce qui est dommage parce que je les aime bien. Il y a des morceaux du premier que je n'aimerais pas voir disparaître ! On les joue presque à chaque concert depuis la création du groupe. Elles font partie de l'histoire.

Oriza : Quelle part le metal tient-il dans ta vie ?

Ales : La grande communauté des metalleux, je n'ai pas vraiment l'impression d'en faire partie. Je ne me sens pas metalleux, à part que j'en fais toute la journée. Il y a une anecdote qui me revient très souvent, c'était avec un pote qui habite en Chine et que j'avais rejoint pour une soirée pour un voyage qu'il avait à Londres. Il est sorti de son meeting en costard et il voulait qu'on se trouve un bar metal. On a trouvé un bar metal... Un truc avec un renard, je vais pas dire le nom. Et à l'entrée, ils ont un peu refusé le gars : tu sais mec ici c'est un bar metal et t'es en costard. Moi je sais que sous son costard il est couvert de tattoos, que c'était vraiment « le loyal » qui suit les groupes et la tournée entière ! Qu'il soit refusé à l'entrée alors qu'il n'avait pas « l'uniforme » c'est quelque chose qui m'avait hyper marqué parce que j'ai toujours associé le metal à ce truc où tout le monde est bienvenu. J'ai cette image un peu Wayne's World, pas de clivage thrash/heavy/black pas de clivage trve black / pas trve black etc. J'ai l'impression que ces dernières années il y a une sorte de division qui s'est créée entre groupuscules arrogants entre eux et qui se regardent de haut... Et là je ne me retrouve pas du tout ! L'esprit un peu éclectique où finalement on est intéressé à tout, ce que je retrouvais dans le metal, cette sincérité totale, cette pudeur même. Je pense souvent à Dio par rapport à ça, quelqu'un de modeste capable de faire des envolées gigantesques mais avec énormément de pudeur, ce qui en fait quelqu'un de légendaire complètement mythique. Ça par contre, je m'y retrouve à mille pour cent. Je pense que je vis pour ça. Maintenant, avoir des conversations sur certains styles, dire « si t'aimes ça, t'as pas le droit d'aimer ça » ou « si t'aimes ça t'as pas compris ça », là c'est devenu un peu plus compliqué pour moi. Je prends beaucoup de plaisir à écouter des groupes de tous styles. Je préfère la grande masse, amoureuse de metalleux plutôt que les compartiments.

Oriza : Quelle part tient la musique en général dans ta vie ?

Ales : La musique c'est complètement autre chose. C'est quelque chose de continu. Des fois il y a des gens qui se vexent quand je dis ça mais je fais de la musique parce que je n'ai pas le choix ! Si je ne me mets pas à jouer, j'ai des choses qui vont tourner en tête et jamais partir donc je vais devenir fou. C'est un besoin. C'est très agréable, j'y prends énormément de plaisir et tout ça mais c'est vraiment indispensable. C'est comme les cercueils dans Entretien avec un Vampire : il faut dormir dedans ! C'est un peu une fatalité. Très bonne fatalité, mais fatalité quand-même. Il faut être honnête avec soi-même. Souvent on dit ça compte plus que tout, c'est ce qu'il y a de meilleur, c'est des choses qu'on récite. Je trouve qu'on a des rapports avec des choses qu'on aime énormément qui sont parfois conflictuels, parfois des rapports jaloux. C'est une forme de relation amoureuse. Il y a des sentiments qui sont des fois plus compliqués, moins purs et nobles mais qui font partie de l'expérience. Je trouve que ce n'est pas moins beau !

Oriza : Est-ce qu'il y a d'autres projets dont tu souhaites parler ?

Ales : Le projet principal c'est remonter sur scène, ça c'est sûr ! Avec ce confinement j'ai fait un peu de sessions de basse. J'ai trouvé ça assez sympa. Ça ne vaut pas la scène mais c'est quand même assez plaisant. Et il y a ce jeu vidéo pour lequel j'ai fait la musique. Là ça m'a permis de me remettre plus activement au piano, ce que je n'avais pas fait depuis longtemps. Je me vois bien reconsacrer un peu de temps au piano. Avec Obsydians on est en train d'enregistrer un nouveau morceau avec Dirk Verbeuren à la batterie. Et puis un album des Erkonauts, il faut juste que je décide si c'est avant ou après... Mais je ne peux pas le faire en longtemps sinon il ne va pas sonner comme un album, il va sonner comme une période. Tout ce qui me passe par la tête pour l'instant c'est d'en faire le contraire d'I Want It To End : quelque chose d'excessivement enthousiaste. Mais au niveau de la réalisation, aucune idée.

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