CHRONIQUE PAR ...

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Tabris
le 30 avril 2022




SETLIST

Hangman's Chair :

An Ode to Breakdown
Cold & Distant
Who Wants to Die Old
Storm Resounds
Naive
04 09 16
Flashback
A Thousand Miles Away

Alcest :

Les jardins de minuit
Protection
Sapphire
Écailles de lune - Part 2
Autre temps
Solar Song
Oiseaux de proie
Sur l'océan couleur de fer
Kodama
Délivrance

AFFILIÉ

Alcest
Colmar - Le Grillen
(25 octobre 2016)
Paris - Bataclan
(05 novembre 2014)
Paris - Le Divan Du Monde
(02 février 2014)
Paris - La Maroquinerie
(08 novembre 2016)
Hellfest (Clisson)
(17 juin 2017)
Strasbourg - La Laiterie
(07 octobre 2017)

Hangman's Chair
Strasbourg - La Laiterie
(13 décembre 2018)
Dunkerque - 4 Ecluses
(15 mai 2019)

20 avril 2022 - Strasbourg - La Laiterie


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Alors que certains concerts ont été déprogrammés une demi-douzaine de fois pour les raisons que l'on sait (cf. The Bloody Beetroots, qui devrait finalement honorer sa date strasbourgeoise le 21 mai), le report de deux mois de l'affiche franco-française Alcest/ Hangman's Chair apparaît comme une aimable péripétie. Il n'empêche, ce sont encore quelques semaines d'attente supplémentaires avant de voir, enfin, Alcest défendre sur scène Spiritual Instinct, un album paru il y a... deux ans et demi. Quant à Hangman's Chair, la curiosité est de mise alors que le groupe a sorti en ce début d'année 2022 un long jeu intrigant sur le même gros label allemand qui abrite Alcest depuis peu.

Merci Foule Fête

Plus de trois années se sont écoulées depuis que HANGMAN'S CHAIR est venu à la Laiterie accompagner Zeal & Ardor dans des circonstances particulières. Pour son retour en Alsace, la troupe francilienne démontre que certaines choses n'ont pas bougé. Entamer son set avec cinq minutes d'avance, arborer des guitares transparentes et des vestes à capuche, n'adresser aucun mot au public. Celui-ci est venu en nombre, mixte et inter-générationnel comme à l'accoutumée. Autre constante : une setlist constituée de neuf morceaux majoritairement issus du dernier enregistrement en date et dont la piste finale clôt la prestation. Torse bombé et crâne rasé, le bassiste costaud Clément Hanvic et le guitariste Julien Chanut amorcent un semblant de chorégraphie virile au ralenti, en phase avec le tempo du doom metal aux sonorités gothiques scandé par la formation sur les titres extraits du récent A Loner. Cette orientation ne remet pas fondamentalement en cause une autre particularité du quatuor en live : une réverbe monstrueuse, qui enveloppe les riffs lourds et expédient les compositions en un lieu contradictoire où lévitent de lourds nuages de cendres. La contrepartie de cette emprise sonore est une certaine forme d'uniformité qui bride l'émergence des mélodies originellement distinctes, celles des poignants "Storm Resounds" et "A Thousand Miles Away", notamment. Le retour à un son légèrement plus compact sur les occurrences antérieures ne change pas la donne, d'autant que le chant aérien mais habité de Cédric Toufouti offre peu de variations. Le seul imprévu sera la chute d'une cymbale rapidement remise en place par un technicien réactif – pas de quoi troubler l'inexorable progression de la brume de plomb générée par le collectif. L'assistance salue chaleureusement – douce ironie – une performance certes immersive mais une nouvelle fois marquée par la prédominance de la forme et du style sur la qualité intrinsèque des chansons. Le parti pris se conçoit mais se révèle un peu frustrant. Ceci étant, l'interprétation aura été solide et l'intensité quasi permanente, suffisamment pour passer un très bon moment en compagnie de Hangman's Chair.

Tabris

Dernière occurrence en date, octobre 2017. Si loin déjà ? Mais le temps et l'attente sont cependant balayés par le seul plaisir immédiat de retrouver ALCEST en live. Alors oui, dans l'intervalle, des changements se sont opérés, de la matière est née, Spiritual Instinct en particulier aura vu le jour, mis à l'honneur ce soir. Un album dichotomique et qui avec Kodama aura révélé une facette nouvelle d'Alcest, plus sombre et parfois guerrière, sans pour autant signifier changement d'identité. Le dernier né aura fortement ému certains, quand d'autres auront essuyé une amère déception. Surprenant à l'heure où le collectif marque d'un nouveau sceau sa notoriété toujours grandissante en signant chez Nuclear Blast ? Non. La musique d'Alcest, soulignée pour originale dès ses débuts, aura toujours suscité le clivage, même une fois son registre bien établi et appréhendé par le public. Sans doute, Spiritual Instinct ne se laisse pas apprivoiser immédiatement, comme tout ce qui vient de l'en soi, il faut du temps pour en saisir l'essence. C'est donc l'esprit dégagé de tout a priori et armée d'une confiance indéfectible dans la capacité de la formation à révéler le charme et l'intensité pleine de sa musique que j'ai abordé ce concert. Et la magie d'opérer.
Enchâssé sur l'arrière plan de la scène, le splendide Sphynx signé du duo de Førtifem nous rappelle le profond attachement de Neige à l'art et au symbolisme et souligne que cet instant sera placé sous le sceau de la dualité, à l'appui d'un choix de setlist à l'avenant. À l'heure dite, les musiciens posent les bases de l'introductif "Les jardins de Minuit". Et à l'instant où Neige s'empare du micro, un frisson d'émotion se fraye un chemin le long de la colonne vertébrale. À l'image de cette figure mythologique, le morceau embrasse autant qu'il affronte. À la fois tribal dans sa rythmique et emporté dans ses riffs, le contraste se découvre à travers ce sens de la mélodie propre à Alcest et par ce chant éthéré qui ouvre les portes vers une dimension élevée. Une introduction qui marie subtilement spiritualité et essentialité et jette les bases de cette soirée riche en couleurs.
Les planches de la scène étant l'idéale mesure du potentiel sensible d'une musique, le morceau suivant, "Protection", passe à son tour l'épreuve avec succès. Ici, lumière et obscurité s'enlacent, et l'on ne peut que se féliciter du jeu des musiciens que l'on sent totalement investis. Et cette implication facilite d'autant notre transport dans les méandres de cette composition riche et fine. Ici, les riffs entêtants nous ensorcellent, les salves nous électrisent, la mélancolie sous-jacente nous étreint, et éclate à nos oreilles cette lumière, lunaire, et pourtant aussi intense qu'un pur rayon de soleil. Oubliés l'heure et le lieu, il n'est plus question que de paysages sonores et d'une myriade de sensations délectables et dépourvues de nom.
S'en suit le troisième volet de Spiritual Instinct, "Sapphire", sans aucun doute à dessein d'offrir une (re)découverte sans le moindre à-coup et mettre en valeur la belle fluidité des trois morceaux. L'empreinte océanique est ici prenante, dans les mouvements des mélodies et le ressac du riffing, autant que dans la plongée figurée avec adresse par un jeu de batterie précis et une basse généreusement en avant. Mais encore le chant de Neige, car à cet instant de la soirée apparaît avec limpidité l'usage qu'il fait de sa voix, à la manière d'un instrument porteur d'un langage abstrait et ample qui touche davantage les sens de manière intuitive que dans la compréhension des mots. Entre le sentiment de flotter en surface puis celui de se laisser emporter dans des boucles tourmentées, on succombe à l'offre tout à fait ravissante de "Sapphire".
Nous remontons ensuite le temps pour retrouver les origines rêveuses. Subtile dualité encore, puisque tout d'abord la nuit nous accueille dans ses bras de sirène avec "Écailles de Lune (II)". La tendresse introductive de ses berges océaniques, la montée en puissance rompue par l'amère mélancolie, puis l'attendrissement et la fragilité, enfin. Et rien ne semble avoir changé, l'écrin dans lequel on se plaisait à trouver refuge est resté intact et Alcest nous l'aura prouvé ce soir. La nuit faisant place au jour, ce sont les notes estimées de "Souvenirs d'un autre temps" qui s'élèvent alors. Intouché lui aussi, paré de toute sa grâce initiale, essentiel et troublant, il aura fait gonfler mon émotion jusqu'au bord des larmes. Puis comme un pont tracé entre ces deux univers, Alcest nous offre de rester un instant suspendus sur les lignes de "Solar Song" avant de faire gronder la salve de la guerrière "Oiseaux de proie". Un choix attendu certes - j'en veux pour preuve l'enthousiasme qui traverse la salle à cet instant précis - mais qui se déverse sur nous avec puissance, presque impulsivité, comme pour appuyer l'idée sous-jacente que la musique jaillit de cette manière intuitive, spontanée et sans carcan pour la retenir. Et plus le set se déploie, plus la force des compositions se découvre sous un jour plus éclatant. Il s'agit bien de le souligner une fois encore à l'occasion du concert de ce soir : les musiciens d'Alcest ont l'art et la manière de déployer tout leur talent sur scène dans un équilibre parfait, et chaque morceau de s'en trouver sublimé.
On se laisse bercer de mélodies, "Sur l'Océan de Fer", charmé que l'on peut être par les voix, la gorge nouée par la mélancolie, ému de la délicatesse et la fragilité de cet instant suspendu. Et de sentir que le terme approche. "Kodama" alors, se pose comme un paradoxe, solaire et lunaire, d'ici et d'ailleurs. On voudrait la retenir encore, déjà elle s'échappe, le public lui-même s'égare, et surpris d'un silence salue, avant de saisir que non, l’occurrence se poursuit, progressive et délicieuse montée en puissance vers le point culminant d'un paysage superbe. Mais le temps est venu. Avec une grâce infinie, "Délivrance" nous accompagne alors, comme une porte qui se referme délicatement sur un instant, et qui s'ouvre sur un autre. On la franchit donc, chargé de ce flot de sensations, ravivées ou révélées. À cet instant de poésie sonore, nul autre ne peut être encore attendu, quel que puisse être le souhait du public, saluant chaleureusement la prestation de ce soir.


Le plaisir de retrouver la formation sur les planches de la Laiterie, mâtiné de l'heureuse exploration de nouveaux paysages sonores, aura été également visuel, car on ne peut qu'apprécier la qualité du jeu de lumières, soulignant chaque phrase musicale d'un ballet de couleurs tout à fait splendide, un atout supplémentaire qui participe au déploiement de ce langage musical si captivant. Enfin, les timides, presque fragiles interventions de Neige, manifestement ému, évoquant ainsi le plaisir de revenir à la Laiterie, un peu comme celui de revenir à la maison, touchent également. Une vraie présence sur scène et une harmonie visible entre les musiciens, la restitution heureuse de l'essence d'une musique intuitive, un set adroitement architecturé et dont le déploiement aura inspiré ce sentiment essentiel de retour aux sources et de lumière... Une fois de plus, oui, il s'avère difficile de quitter la salle et l'écho d'évasion onirique dont elle est encore emplie. Un grand Merci à Alcest pour ce splendide concert.


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