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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 09 juin 2016
Sa note : 16/20

LINE UP

-Tobias Feltes
(chant+guitare+sitar)

-Jascha Kreft
(chant+batterie)

-Tim Hoppe
(guitare)

-Jens Rosenkranz
(basse)

-Tammo Dehn
(claviers+percussions)

TRACKLIST

1) Do or Die
2) Intuition Unbound
3) Ich Träum Von Dir
4) To Vanish
5) Rush
6) Schweben
7) Deep Purple Rain
8) Val Verde
9) The Field
10) Aphelion
11) Prelude
12) In Dreams Awake
13) Kirwani
14) Kirwani II

DISCOGRAPHIE

Cascade (2016)

Suns of Thyme - Cascade
(2016) - psychédélique krautgaze - Label : Napalm Records



Vous allez poser la galette sur son support, fermer le boitier et appuyer sur play. Et dès la première piste, vous allez me dire oui, je suis en terrain familier, ça s'inspire de ça, ça et ça. C'est cool. Et je vous répondrai alors simplement que oui, entre postpunk, shoegaze, psyché, krautrock, heavy et orientalisme, vous allez trouver aisément au sein de cet album, de nombreux points d'accroche, mais il est inutile de scander ici les patronymes des influences concernées (et parfaitement assumées par le groupe) qui sautent a priori à vos yeux. Oubliez ce paramètre aussi vite que vous en avez eu conscience, car si vous campez dans cette pseudo évidence, vous passerez à côté de l'essentiel. Notre collectif berlinois, né en 2010, en est à ce jour à son second effort. Ses membres ont tous fait leur passe d'armes au sein d'autres groupes et se sont rejoints pour une écriture fine à cinq mains, mue par une seule idée : créer une musique qui ne soit pas simplement un salut ou un hommage à des flagrances passées, mais bel et bien une composition unique et personnelle. Et force est de reconnaître que Cascade est une très belle réussite.

Cela débute ainsi, "Do or Die" : une guitare perçante, un clavier psychédélique, une parole désenchantée, une rythmique chatoyante et d'emblée, une séduction qui opère. Le titre se fraye un chemin immédiatement dans le cortex et imprime sa marque pour ne plus nous lâcher (et il ne sera pas le seul). Impossible d'oublier les phrases musicales de la guitare, arpèges acidulés et glissandos délicieux qui nous effleurent l'épiderme, l'écho de la voix qui résonne croissant en nous à mesure que la musique progresse, les cliquettements puis les martellements feutrés et cependant impétueux qui englobent encore cette piste sensuelle. Ce sera ensuite "Intuition Bound", relativement courte et directe, posée là pour trancher immédiatement par son intensité et nous pulser sans ambages. Plusieurs voix se mêlent ici et, empreintes de delay, se font puissantes et portent au phrasé un impact maximal. « Le roi serpent semble lézarder par ici » me disais-je lors d'une écoute initiale. La rythmique y est plus sèche, plus incisive, les accords plus saturés, la basse plus grondante. On se laisse vite emporter par le flot.
Viendra alors "Ich Träum Von Dir", le petit joyau de cet album, la piste de la montée en tension. Un morceau à tiroir terriblement suave (qui m'a rappelé certaines joies offertes uniquement par le Denver Sound) et qui vous fait bouillir le sang dans les veines. Dominé par des cordes chaudes, sablonneuses et sauvageonnes qui s'emportent et nous emportent, le morceau est une escalade où l'on n'a de cesse de tendre, tout du long, vers ce paroxysme qu'est ce solo de guitare alerte qui vient nous caresser les tempes et nous affleurer la peau avec bonheur, juste avant de replonger avec délices au cœur de ce chant emplit d'une contemplation amère. Passé cette étape, l'idée est bien ancrée en nous que Suns of Thyme va nous emporter dans une étrange balade au fil de ses quatorze morceaux soigneusement concoctés.
Cascade, un recueil terriblement amusant, car il vous surprend sans cesse. Il est assez délicat d'ailleurs de chercher à « normaliser » les titres pour les décrire. À simplifier, l'écoute pourrait se scinder en deux idées : un propos initial qui s'étirerait tout du long de l'album, le fil de l'eau dirons nous, entrecoupé par des pistes plus brèves, sans rigueur ni pré-conçus, constituant un instant de rupture posé avec adresse pour mieux nous surprendre. Ainsi, "To Vanish" qui dans un souffle, ouvre sur deux minutes purement instrumentales, fera la part belle aux nappes de clavier sidérales. Plus loin, "The Field", petite envolée chatoyante aux couleurs arabisante, vent de légèreté offert comme un rire étrange, teinté d'une pointe de mystère. Ou encore "Val Verde", qui, avec son intro « flutée », sa gratte simple et sa reverb' poussée, ouvrant ensuite sur une nappe de clavier hallucinée, crée un ensemble au goût de champignon psychédélique, une brève ballade nonchalante et onirique au creux d'un sous-bois mental. Tout ceci, chaque fois juste à point nommé pour vous désappointer.
Dans le fil de l'eau, ce sera "Rush", où la voix nous traîne dans une sorte de nostalgique langueur, tandis que l'instrumentation se met en devoir d'appuyer notre désenchantement. Nous nous y complairons volontiers, dodelinant de la tête au rythme de la batterie syncopée, des petites acidités de la guitare et de l'atmosphère cependant ouatée qui plane en trame de fond, entre-coupée de ces nappes de claviers non moins désillusionnées. "Aphélion", encore où le propos revient en profondeur dans des riffs en cascades et des nappes frénétiques de claviers, pour nous conduire vers un univers barré, pur krautrock. Aussi, la doublette "Prélude" et "In Dreams Awake" : une onde marine introductive qui s'ouvre sur une cavalcade enjouée des cordes, une voix et des claviers accentuant le sentiment d'être pris en spirale dans un tourbillon qui va croissant au fur et à mesure que la piste progresse, déversant son flot savoureux dans nos esgourdes.
Mais cette scission en deux parties serait trop simple. L'écoute de l'ensemble des pistes est bel et bien à l'image de l'eau qui jaillit de la cascade, ses reflets et son mouvement, n'ont de cesse de changer et aucune redite n'est à rechercher. Se révèle alors comme point fort de l'album, l'osmose des genres et du temps. Ainsi, "Deep Purple Rain" apparaitra comme une éclaircie soudaine, mid tempo joyeux aux accents très très familiers, et certainement le plus bel exemple de l'hybride présenté par le groupe, ici, au cœur de cet album. Écoutez le, vous comprendrez immédiatement et sans peine ce que je veux dire. Vous y reconnaîtrez tant de choses et dans le même temps, ce titre n'appartient bel et bien qu'à Suns of Thyme. Encore, "Kirwani", avant-dernière piste qui semble vouloir parachever l'ouvrage : orientalisme, psyché, suavité mêlée de désenchantement poignant, une atmosphère qui nous saisit, nous enveloppe et nous laisse rêveurs. Et pour comble de notre surprise, "Kirwani II" : une ballade qui débute sur un chant haut perché inattendu, une rythmique lente et soyeuse nous berçant alors tendrement. Surprise ? Non pas tant. L'eau de la cascade nous a balloté sans que nous ne puissions lutter et a fini tout simplement par rejoindre la rivière. Nous nous tenons encore un instant là, à la contempler, l'esprit paisible, en toute... logique !


Suns of Thyme est comme le fruit bien mûr de l'arbre aux influences : il a su tirer le meilleur de son ascendance et s'est détaché de sa branche tout seul pour s'offrir à nous parfaitement abouti. Mais avec une valeur ajoutée que n'ont pas les autres fruits encore en suspension : sa couleur propre. Cascade est album riche, complexe, où nos artistes illustrent pleinement leur talent et la capacité qu'ils ont eu de tirer les enseignements de leurs pairs musicaux et de leurs propres expériences personnelles pour faire sortir le meilleur d'eux même. Au cœur de ces quatorze pistes, ils nous offrent un savoureux précipité d'émotions dans lequel il est bon, très bon même, de se perdre. À savourer sans retenue.


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