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CHRONIQUE PAR ...

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Beren
Cette chronique a été mise en ligne le 02 mars 2008
Sa note : 19/20

LINE UP

-Mike Pilat
(chant+basse)

-Robin Staps
(guitare)

-Matt Beels
(guitare)

-Walid Farruque
(guitare)

-Torge Liessmann
(batterie)

+ guests

TRACKLIST

HADEAN/ARCHAEAN
1)Hadean
2)Eoarchaean
3)Palaeoarhaean
4)Mesoarchaean
5)Neoarchaean

PROTEROZOIC
1)Siderian
2)Rhyacian
3)Orosirian
4)Statherian
5)Calymmian
6)Ectasian
7)Stenian
8)Tonian
9)Cryogenian

DISCOGRAPHIE

Precambrian (2007)
Anthropocentric (2010)
Heliocentric (2010)
Pelagial (2013)
Transcendental (2015)

The Ocean - Precambrian
(2007) - Symphocore de génie - Label : Metal Blade Records



Se retrouver face à un album de cette envergure n'arrive pas souvent, à vrai dire. Qu'il vous retourne dans tous les sens jusqu'à vous vider de toutes vos forces et qu'il fasse appel à une palette d'émotions aussi large et déboulonnant que le concept qu'il propose arrive encore moins souvent. Mais, un jour, vous vous retrouvez face à un monstre de la carrure de Precambrian et tous vos repères, pourtant solides en matière de musique, s'en trouvent chamboulés...

Visiblement, rien n'est vraiment impossible pour les Allemands de The Ocean, qui sont en passe de devenir plus cultes que cultes dans le milieu du hardcore: en trois albums de très grande envergure (Fogdiver, FluXion, Aeolian), ce collectif, qui refuse tout compromis jusqu'à maltraiter son line-up à chaque nouvelle réalisation si bien qu'il est difficile d'en établir le noyau dur, est en train de mettre tous ses concurrents à genoux. A vrai dire, The Ocean est un de ces (rares) groupes dont on ne sait jamais jusqu'où ils peuvent aller. Aller au-delà des limites, proposer du jamais-entendu, tout en conservant une intégrité artistique à toute épreuve: trois ans après l'indétrônable diptyque FluXion/Aeolian, The Ocean est, contre toute attente, parvenu à redéfinir une nouvelle fois ses propres standards.

Ils nous avaient déjà fait le coup avec FluXion, mais l'intelligence de ces gars m'étonnera toujours. Au-delà de son concept fabuleux, c'est-à-dire dépeindre en musique l'évolution d'une période géologique majeure – le précambrien est la période de formation de la Terre et des premiers êtres vivants – Precambrian démontre, à l'ère de l'informel et de l'immatérialité de la musique, qu'il est toujours possible de proposer un objet qui confine à l'oeuvre d'art tout en ne faisant aucune concession: rien que l'enrobage de l'album, hallucinant – la sortie de l'album a d'ailleurs été retardée à cause de l'impression des différents livrets et du packaging – a de quoi donner le tournis. Sur-impressions dantesques, qualité du papier, sérigraphies et illustrations en totale harmonie avec le concept de l'album: le collectif montre qu'il maîtrise déjà son sujet avant même d'avoir jeté une oreille sur le contenu purement musical. Bien sûr, cette qualité incroyable de l'objet ne doit pas faire office de cache-misère et occulter le plus important ici, c'est à dire la musique.

Depuis ses débuts, The Ocean n'a jamais caché sa nature schizophrène: capable des revirements les plus chaotiques, la musique du collectif a toujours possédé ce côté binaire qui la caractérise tant. D'un côté, un metal/hardcore direct et très brutal (souvenez-vous des plus que fiévreux Fogdiver et, surtout, Aeolian!) et de l'autre, une oeuvre empruntant autant à la musicalité du classique qu'à l'intensité du metal épique (FluXion). Il va sans dire que Precambrian réunit, à nouveau, ces caractéristiques désormais propres à la musique des Allemands, mais celui-ci gravit des sommets que n'avaient pas atteints ses prédécesseurs. La première bonne idée a été de réunir, à l'inverse de FluXion et Aeolian – issus à l'époque tous les deux des mêmes sessions d'enregistrement – ces deux facettes au sein d'une même oeuvre. Le résultat est au-delà de toutes les espérances!

Ainsi, le premier disque ("Hadean/Archaean") réunit cinq brûlots d'une intensité incroyable. Dirigés de main de maître par Mike Pilat, le nouveau vocaliste du collectif – qui possède une voix d'une profondeur assez abyssale – ces cinq morceaux synthétisent en vingt-deux minutes les raisons du culte: ce chaos-là est d'une précision affolante et les riffs de guitare, maîtres de cérémonie venus d'un autre monde, ne cessent de surprendre: il suffit de piocher dans le sursaut des deux dernières minutes de "Eoarchaean", anthologiques; dans le metal aux relents punk proposé par "Paleoarchaean" qui voit Nate Newton de Converge apposer tout son talent de vocaliste aux polyrythmies improbables des trois guitaristes; dans la technique à pleurer de "Mesoarchaean", composition d'un violence inouïe; enfin, dans le plus ténébreux morceau ("Neoarchaean") de cette courte mais intense mise en bouche, qui voit une introduction heavy-metal déboucher avec un sens de l'harmonie hallucinant sur un concert de riffs déstructurés. Vous pouvez ensuite souffler pour un court instant: The Ocean vient de libérer toute sa violence avec une maestria presque indécente que ça en devient irréel.

Le second disque ("Proterozoic") sera quant à lui, la pièce d'orfèvre de ce disque véritablement hors normes et "Rhyacian", le fer de lance: doté d'un fil rouge à la guitare tout en douceur et feutré, contrastant avec la brutalité indescriptible du premier disque, on retrouve là les thèmes musicaux chers au collectif: marier des instruments classiques (violons, percussions, piano) avec une structure progressive du plus bel effet. Se développant sur de longues minutes, ce morceau tout en contraste passe soudainement la surmultipliée et se termine dans une improbable furie death: voilà de quoi remettre en question toutes vos certitudes musicales. Il en sera de même pour les morceaux les plus intéressants de cette seconde galette ("Orosirian", qui frappe aux portes du postcore de Neurosis; "Calymmian", qui manie les codes du post-rock avec une tendance prog très marquée; le diptyque final "Tonian"/"Cryogenian", subtile et habile mise en abyme du disque).


Ainsi, quatre-vingts minutes viennent de s'écouler alors que vous étiez pris dans un tourbillon musical absolument impressionnant et pourtant, pas une once de lassitude ne point à l'horizon. Voilà le tour de force de ce disque: rendre le hardcore – dans son acception la plus large – accessible aux plus réfractaires sans pour autant diluer ni épurer son propos, bien au contraire. Precambrian démontre de la plus belle des façons l'intelligence musicale infinie de ce collectif, qui, ce qui ne gâche rien, met en oeuvre des moyens techniques (production incroyable, pureté du mix) à la hauteur de ses ambitions artistiques. LE disque de metal de l'année 2007, ni plus, ni moins.


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