18891

CHRONIQUE PAR ...

107
Archaic Prayer
Cette chronique a été mise en ligne le 21 avril 2022
Sa note : 15/20

LINE UP

-Kenji "Damo" Suzuki
(chant)

-Irmin Schmidt
(chant sur "Aumgn"+claviers)

-Michael Karoli
(guitare+violon)

-Hans "Jaki" Liebezeit
(piano+contrebasse+batterie)

-Holger Czukay Schüring
(basse)

TRACKLIST

1) Paperhouse
2) Mushroom
3) Oh Yeah
4) Halleluhwah
5) Aumgn
6) Peking O
7) Bring me Coffee or Tea

DISCOGRAPHIE

Monster Movie (1969)
Tago Mago (1971)
Ege Bamyasi (1972)

Can - Tago Mago
(1971) - rock prog Psyché-funk éléctronique - Label : United Artist Records



Enfin. Cela aura pris le temps, mais Can s'est enfin fixé une ligne de conduite. Certes, elle ne diverge guère des autres groupes dits progressifs ou expérimentaux : intellectualisée sur album, plus spontanée sur scène. Vers la fin de l'année 1970, le groupe est filmé durant un concert avec Kraftwerk. Parmi les titres, trois peuvent faire figure d'avant-première pour le nouvel album, enregistré au même château. Le mécène commence à perdre pied et les musiciens sont parfois à deux doigts de s'entretuer, tant le niveau de concentration est élevé, mais qu'importe. Terminé en février 1971, le double disque est lâché en août de la même année.

Installé entre mi-1970 et début 1971 dans un château désert près de Cologne, le groupe répète, joue, discute, répète, joue. Encore et encore. Les sessions durent plusieurs heures. Bongos, batterie, contrebasse, violon, percussions classiques, version antique de la boîte à rythmes, claviers, pré-ampli trafiqué, etc. Holger Cuzkay, en montant les sessions, utilise la même méthode que Miles Davis sur le double album Bitches Brew : le leader répète (ou pas) avec les autres musiciens, mais les enregistre à leur insu. Au moment de le rendre au label, la sortie est retardée au fil des disputes : pas question de sortir un album double, trop long, trop barré. L'album finira par sortir au prix d'une longue attente et la défection de leur manager, bientôt remplacé par Hildegard Schmidt, épouse du claviériste. Mais, cette fois, les efforts ont payé : le nouveau disque est élaboré. Presque conceptuel, pensé, plus organisé. Malgré "Bring me Coffee or Tea" à la fin, l'album pourrait suivre une logique : des morceaux rock et de plus en plus répétitifs sur premier disque, puis une sorte de descente dans les abysses pour le second. L'ambiance globale fait penser au développement des doctrines new-age, illustrant presque une plongée dans l'enfer des sectes les plus mystiques. Et surtout, sur certains titres en eux-mêmes, l’appellation "progressive" semble être méritée. Un exemple : le titre "Paperhouse" suit un cheminement. Chant trainant de Suzuki, guitare sur son clean, rythme lent et sans groove. Puis la machine s'emballe, retombe puis explose à la fin. C'est plus flagrant avec les versions sur scène, plus linéaires.
Irmin Schmidt s'affirme de façon significative sur cet album : ses interventions sont suffisamment discrètes, puis il devient le maître sur "Peking O". C'est aussi, cela dit, le point faible, en plus d'une certaine rigidité, notamment sur "Mushroom". Mais l'obsession rythmique reste la principale préoccupation du groupe, et elle s'affirme définitivement. "Halleluhwah" est l’aboutissement en matière de répétition obsédante. Se permettant une pause avec un jeu trouble au piano, le titre impose une sorte de funk glaçant, mais totalement groovy, Liebezeit ayant trouvé le pattern idéal pour amener l'auditeur à la danse. Suzuki n'est pas en reste, jouant sur les mots et se permettant même de briser le quatrième mur en citant les titres précédents. Le pinacle de l'album reste "Augmn". Un mot sur les comparaisons : Tago Mago a souvent été cité en parangon d'audace musicale, dépréciant d'autres groupes au prétexte qu'ils ne seraient pas assez agressifs. Pink Floyd, la même année, sort Meddle, connu pour la grande pièce "Echoes". Si sonorités, intentions et influences sont très différentes, l'immersion est au même niveau. Marquant une pause dans les voyages intersidéraux que suggèrent le space rock, le rock psychédélique et même la zeuhl de Magma, Can et Pink Floyd se redirigent vers l'intérieur, sous terre chez les Teutons, sous l'eau chez les Angliches. "Augmn" a pourtant été monté par Holger Czukay et non jouée d'une traite, comme "You Doo Right". Une anecdote : on entend des chiens aboyer après un sifflement ultrason. Ceci était fortuit, selon Schmidt, et Czukay devait choisir entre les effacer ou les augmenter dans le mix. Il choisit de les garder tels quels, renforçant l'épopée sombre, enchainant avec la cavalcade des percussions et de la batterie, véritable extase tribale, ce qui n'est pas sans rappeler la descente en spirale de toms sur "A Saucerful of Secrets".
Ce rapprochement ne sera confirmé que plusieurs années plus tard. En 2011, le groupe a réédité l'album et ajouté un disque bonus pour ses quarante ans. Schmidt, dernier membre originel encore vivant depuis, a retrouvé une cassette au son satisfaisant et a dépoussiéré le tout malgré son côté incomplet. Datant de mai 1972 selon certaines sources, ce concert dévoilera la faiblesse des albums studios face aux prestations live. "Mushroom", "Spoon" (enregistré en studio l'année précédente), "Bring Me Coffee or Tea" et "Hallehluwah" se font défigurer pour atteindre un aspect tantôt sensuel, tantôt chaotique et brutal. Basse sismique, guitare ultra-saturée et batterie cataclysmique. L'orgue, discret, distille ce qu'il faut d'ambiance sordide et communicative aux imprécations archaïques du samouraï dégénéré, surtout sur "Mushroom", défigurée dans le bon sens. Pendant une demi-heure, le groupe enchaîne "Spoon", une improvisation technoïde et "Bring me Coffee or Tea", presque sans temps mort. On imagine sans peine Liebezeit entrer dans un état second, tant la machine semble parfois au bord de la rupture, avant d'inciter définitivement à une danse furieuse. Dans le rock, c'est une notion essentielle : de Led Zeppelin à AC/DC en passant par Rory Gallagher, les groupes ont parfois donné des moments d'anthologie sur scène. Can a donné celui-là. Au moment où Can a entamé une série de lives pour combler le vide en la matière, il serait plus que temps pour Nick Mason d'en faire autant, en récupérant les enregistrements clandestins parfois pris à la console de mixage, de leurs concerts entre 1969 et 1971. En attendant, on peut toujours regarder en boucle la communion cosmique avec Frank Zappa durant le festival d'Amougies en octobre 1969.


Tout ceci montre définitivement l'absurdité de la hiérarchie entre les groupes expérimentaux. Aussi bien Can que Pink Floyd, les Beatles, Faust, Frank Zappa ou Led Zeppelin, ont été méritants dans leur démarche, celle de propulser le rock dans d'autres sphères, l'enrichir. À ceci près que de réussir à garder la spontanéité et la férocité d'une musique populaire et amplifiée, n'est pas donné à tout le monde. Et sans se disperser. C'est cela qui fit le charme de ces quelques groupes qui seront ironiquement cités plus tard, surtout Can et Pink Floyd, dans les rues de New York ou de Londres, entre la Roundhouse et le CBGB.




©Les Eternels / Totoro mange des enfants corporation - 2012 - Tous droits réservés
Trefoil polaroid droit 5 polaroid milieu 5 polaroid gauche 5