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CHRONIQUE PAR ...

2
Cosmic Camel Clash
Cette chronique a été mise en ligne le 29 août 2007
Sa note : 15.5/20

LINE UP

-Jonathan Davis
(chant+cornemuse)

-Munky
(guitare)

-Fieldy
(basse)

+ guests

TRACKLIST

1)Intro
2)Starting Over
3)Bitch We Got A Problem
4)Evolution
5)Hold On
6)Kiss
7)Do What They Say
8)Ever Be
9)Love And Luxury
10)Innocent Bystander
11)Killing
12)Hushabye
13)I Will Protect You

DISCOGRAPHIE


Korn - Untitled
(2007) - néo metal indus electro - Label : EMI Virgin



Album de transition par excellence, See You On The Other Side avait cartonné aux USA. L'hilarant clip de "Twisted Transistor" y était sûrement pour quelque chose (le pouvoir de MTV est énorme), mais les critiques avaient aussi salué la volonté palpable du groupe d'expérimenter, développant un aspect électro intéressant dont on se doutait bien qu'il allait être exploité plus avant. Et ça n'a pas loupé : cet album sans titre voit Korn assumer complètement l'utilisation des machines, et prouver par la même occasion que même privé de deux de ses membres historiques, le gang n'est pas prêt de lâcher l'affaire.

Car après le départ de Head pour cause de révélation divine, c'est désormais David Silveria qui manque à l'appel. Privés de leur ex-prodige les américains se sont reportés pour la plupart des titres sur le très renommé Terry Bozzio. Curieusement, l'arrivée de ce dernier ne ramène pas du tout la virtuosité des premiers albums... mais d'un autre côté, aucun album de Korn n'aura été plus opposé à leurs premiers efforts que celui-ci. L'absence de titre mis à part, cet album (que l'on appelera Untitled pour le distinguer de l'album en question, Korn) n'a strictement rien à voir avec la décharge d'énergie malsaine et non maîtrisée de 1994. Korn était brut, râpeux ; Untitled est policé à l'extrême, chaque détail étant pensé jusqu'au bout. Le jeune Jon Davis était presque animal dans ses vocaux ; le Jon Davis 2007 est un chanteur qui contrôle parfaitement sa voix. La musique des débuts était dépouillée, se basant sur les riffs et les délires bizarres de la paire Head / Munky et la basse percussive de Fieldy pour envoyer la sauce ; ici les arrangements sont rois et le travail des sonorités est au centre du jeu. Korn n'est plus le même groupe.

On objectera avec raison que l'évolution de Korn n'a jamais vraiment cessé : Follow The Leader avait envoyé bouler le côté brouillon, Issues avait développé les ambiances, Untouchables avait imposé la pop dans la formule et le patchwork Take A Look In The Mirror avait prouvé que le groupe pouvait être primaire et fin à la fois. Mais là l'évolution est si nette qu'elle en est bluffante : on ne trouve pratiquement aucun riff. "Killing" est un des rares titres construits autour d'un riff et non seulement le riff en question - assez simple - n'a rien à voir avec les murs sonores et dissonnants d'autrefois mais la guitare est volontairement étouffée par une saturation électronique qui ancre l'album dans l'indus. Le reste : un recueil de chansons de rock electro à la production totalement synthétique. Mais si Korn a laissé tomber la violence directe, ce n'est que pour mieux démontrer qu'ils savent manier la lourdeur et qu'ils n'ont au final pas besoin de gros riffs pour en mettre plein le cornet de l'auditeur. Les couplets opressants de "Evolution" ramènent l'ambiance d'hôpital psychiatrique propre au groupe... c'est du Korn, aucun doute possible.

Oui : Korn n'a jamais sonné comme ça et pourtant leur patte reste reconnaissable en une microseconde, ce qui rend Untitled fascinant. Deux notes de piano qui tuent dans les couplets de "Hold On", des arpèges sur fond de mandoline dans ceux de "Hushabye" : ça a beau être nouveau on se sent en terrain connu. Et que dire de "Kiss", peut-être le titre le plus ambitieux de la carrière du groupe? Des violons qu'on croirait sortis du Host de Paradise Lost à cette incroyable outro à la Beatles sur laquelle Davis se montre sensible à l'extrême, on n'en revient pas. Surtout quand les écoutes successives nous dévoilent que la guitare était là, bridée, bardée d'effets, comme tenue en laisse... mais là. Untitled est ainsi un album de contemplation où la mélodie semble reine mais où la violence est larvée. "We Will Protect You" aligne ainsi un autre de ces refrains pops qu'on pourrait trouver prévisibles... si le milieu de la chanson n'était pas un délire complet liant parties bruitistes barrées et beat-downs à faire headbanguer un tétraplégique. Donc quand ledit refrain pop revient après deux minutes d'expérimentation pure, forcément... c'est wow.

Chaque titre d'Untitled ou presque réserve ainsi des moments de grâce et/ou d'invention pure, le groupe jouant clairement sur les changements d'ambiance et la qualité des arrangements. Donc on voit de fait le très bon côtoyer le moins inspiré : les refrains ciselés de "Bitch, We Got A Problem" font d'autant plus ressortir les couplets sympas sans plus et le côté simpliste du mini-break. Le décalage se fait également d'une compo à l'autre : la tentative irritante de parodie qu'est "Love And Luxury" fait pâle figure face à la valse envoûtante qu'est "Ever Be". Une constante néanmoins : Davis est impérial sur toutes les chansons. Il n'utilise pas son registre le plus agressif (pensez aux « Shut up! I'll fuck you up! » de "Right Now") mais en dehors de ça toute sa palette y passe. Sa maîtrise des aigus illumine les passages de "Starting Over" où les bruitages bizarres sont les plus nombreux, "Innocent Bystander" le voit enchaîner un nombre assez impressionnant de registres, et ainsi de suite. Il y a bien cette sensation de répétition dans ses lignes de chant mais c'est aussi un des éléments qui donne à l'album cette cohérence en béton, donc bon.


Donc voilà, le dernier Korn est un OVNI. Un disque à part, bourré de machines, d'idées inédites et de bizarreries... mais un disque de Korn à 120% magré tout. Non seulement ils refusent de mourir alors que le genre qu'ils ont créé est moribond, mais en plus ils continuent à prendre leur public par surprise tout en réaffirmant leur détermination à rester eux-mêmes. Untitled est un tour de force en ce sens, et une sacrée leçon adressée à ceux qui affirment que tout a été fait, qu'on ne peut plus innover de nos jours ou qu'un groupe qui se renouvelle se trahit forcément. Ces gens-là feraient bien d'écouter le dernier Korn... et de la fermer cinq minutes aussi, ça nous ferait des vacances. Car Untitled n'est sûrement pas parfait, mais il est indubitablement bluffant.


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