Machine Head

Entretien avec Dave McClain (batterie) - le 28 novembre 2007

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Cosmic Camel Clash

Une interview de




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Ça devait être un entretien promo normal de quinze minutes... et c'est devenu totalement autre chose. Alors que votre serviteur s'attendait à revenir brièvement sur la tournée Black Crusade et la bombe The Blackening (chronique ici), il s'est retrouvé à converser à bâtons rompus avec un musicien non seulement bavard mais très pertinent dans son discours. Ayant perdu toute notion du temps, les deux interlocuteurs de cet entretien ont dû être arrêtés par l'attachée de presse de Roadrunner... qui a fort bien fait car ça aurait pu durer encore une heure. En espérant que cette interview sera aussi agréable à lire pour vous qu'elle fut à faire pour nous...


Cosmic Camel Clash : Vous faites partie d'une grosse tournée en ce moment : la Black Crusade avec Trivium, Arch Enemy, DragonForce et Shadows Fall. Le choix de ces groupe est-il uniquement le fait de votre maison de disques ou bien avez-vous eu votre mot à dire ?

Dave McClain : En fait c'est venu de Trivium et nous. Nous avions tourné ensemble plus tôt dans l'année et nous avions deux tournées européennes de prévu, se déroulant en même temps... nous nous sommes donc dit que ce serait plus sympa de faire une tournée anglaise commune en co-headlining. Puis nous nous sommes penchés sur les groupes à prendre en première partie et DragonForce s'est imposé car ils sont trop forts. Nous étions censés tourner avec Arch Enemy à la base et ils voulaient faire partie du truc, puis Shadows Fall s'est greffé sur l'affiche pour finir. Nous étions très heureux de la manière dont les choses se sont goupillé. Nous nous entendons très bien avec les gars de Trivium, nous sommes tous potes, et nous n'avons jamais eu un quelconque problème avec les autres groupes par le passé. Il n'y a pas de problèmes d'ego, et nous commes vraiment contents d'avoir trois autres groupes avec nous sur ce coup. Ça fait un sacré ensemble et pas mal de monde m'a dit que ça leur rappelait la tournée Clash Of The Titans du début des années 90 (ndCCC : tournée ayant rassemblé par exemple Slayer, Anthrax, Megadeth, et Alice In Chains en 1990). Pour nous c'est génial, et cette affiche est un peu un rêve de fan, il y en a pour tous les goûts.

Cosmic Camel Clash : Beaucoup de chroniques ont encensé The Blackening, et beaucoup de gens affirment qu'il s'agit de votre meilleur album depuis Burn My Eyes. Pensez-vous que l'époque du « ils ne feront jamais mieux que Burn My Eyes de toutes façons » est terminée?

Dave McClain : Oui, et c'est génial. Dès que ton album est bien reçu - et c'était déjà le cas pour le précédent - c'est un sentiment fantastique. Nous en sommes à six albums, et Burn My Eyes était celui dont les gens parlaient sans cesse... et maintenant c'est devenu The Blackening. Beaucoup de gens qui disaient que leur album préféré était Burn My Eyes disent que c'est désormais The Blackening. Beaucoup de groupes n'ont pas cette opportunité et ne surpassent jamais leur premier effort. Ca correspondait à un contexte particulier : Burn My Eyes est sorti en 1994 et la réception a été extrêmement positive. Et aujourd'hui, treize ans plus tard, nous avons une fanbase renouvelée... il y a beaucoup de gens dans notre public qui n'ont pas acheté Burn My Eyes à l'époque, et ceux qui l'ont fait ne nous suivent probablement plus. Durant nos shows nous constatons que les fans sont de plus en plus jeunes. Donc pour eux, The Blackening est ce que Burn My Eyes était pour les autres. Et c'est un signe fort pour un groupe : ça veut dire que ce que tu fais est encore pertinent, c'est le truc le plus cool que n'importe quel groupe peut espérer.
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Cosmic Camel Clash : Et vous n'avez pas peur de ne pas réussir à surpasser celui-là pendant les treize prochaines années ?

Dave McClain : Non, car on ne peut pas vraiment s'inquiéter de ce genre de choses. Si nous l'avions fait nous n'aurions jamais sorti The More Things Change.... Les gens pensent ce qu'ils pensent, et au point que nous avons atteint où nous écrivons ce que nous voulons, la prochaine étape sera à l'image des derniers albums : liberté musicale totale et métal qui vient du coeur. Peut-être que le prochain album n'aura pas quatre ou cinq chansons de dix minutes, peut-être qu'il y aura des chansons de vingt-trois minutes dessus ! Nous ne savons pas ce que nous allons faire, ça fait partie du truc et je trouve que c'est bien comme ça. Nous n'allons pas nous mettre à vouloir écrire The Blackening II. Through The Ashes Of Empires avait été bien reçu aussi, et nous n'avons pas flippé au moment d'écrire l'album d'après à l'époque. Nous sommes dans un bon moment de notre carrière aujourd'hui, nous nous faisons plaisir et pour être honnête nous n'avons rien écrit pour un prochain album. Pour l'instant nous n'arrêtons pas de tourner, et quel que soit le type de musique qui nous viendra elle viendra du coeur. Il n'y aura pas d'influences extérieures qui nous obligeront à écrire des chansons plus soft, plus courtes ou quoi que ce soit du genre.

Cosmic Camel Clash : À propos de liberté, il y a eu cet incident à Anaheim où Disney a fait pression sur votre tourneur afin d'annuler votre show à la House Of Blues (qui se trouvait sur leur terrain). Robb (Flynn, guitare+chant) a publié un communiqué (texte ici) dans lequel il affirme que c'est votre liberté de ton qui vous a valu d'être censurés. Tu es d'accord avec son analyse ?

Dave McClain : Tout à fait. Disney aurait facilement pu refuser notre show au moment où nous étions en train de réserver les salles, et ça se serait arrêté là. Chaque salle a le droit d'accepter ou refuser un concert. Mais de booker le concert pour l'annuler deux jours avant... on nous a dit qu'il s'agissait de nos paroles. Quelqu'un ne travaillant pas à la House Of Blues mais chez Disney, qui possède le terrain, a lu nos paroles et n'a pas été d'accord. Je pense qu'il s'agissait de titres comme "Clenching The Fists Of Dissent" qui est une chanson anti-guerre et anti-Bush, ou "Halo" qui attaque le droit chrétien en vigueur dans notre pays. Nous sommes censés avoir une séparation de l'Église et de l'État, et il est évident que cette séparation a cessé d'être d'actualité depuis que Bush a pris ses fonctions. Il est donc clair que la personne qui a pris la décision d'annuler notre concert deux jours avant la date prévue est d'accord avec les vues de Bush. Heureusement le promoteur du show – qui n'avait rien à voir avec tout ça – ne voulait pas perdre le concert a et pu le déplacer. Et une fois que nous avons fait un communiqué de presse relatant ce qui s'était passé, la House Of Blues d'Orlando a annulé notre concert à son tour ! C'était de toute évidence un genre de punition car ils ne l'avaient pas annulé au moment de l'histoire à Anaheim, ils ne l'ont fait qu'une fois notre communiqué de presse paru. Mais nous n'obtiendrons jamais de réponse claire de leur part car à leur yeux il ne s'est rien passé d'important.

PhotoCosmic Camel Clash : Les paroles de Robb ont toujours traité de problèmes de société, mais Machine Head n'a jamais été un groupe anti-establishment à l'échelle d'un Rage Against The Machine ou un System Of A Down. Penses-tu que c'est plus le cas désormais ?

Dave McClain : Oui. Ca a commencé quand Robb a commencé à écrire les paroles de The Blackening. Ses paroles étaient très politiques et les noms de RATM et SOAD sont sortis dans nos discussions. Et ce qui en est sorti est que nous ne sommes pas un groupe à vocation politique : si nous abordons parfois ce genre de sujet c'est parce qu'ils nous importent sur un plan personnel. Quand nous parlons entre nous nous causons de tout ça et de la manière dont l'état du monde nous met sur les nerfs. Et ça serait impensable de ne pas inclure ça dans nos chansons : de quoi allons-nous parler si ce n'est pas des choses qui nous tiennent vraiment à coeur ? Et il n'y a pas que ce type de paroles sur l'album... ça nous a juste semblé être la chose à faire. Il semble qu'à chaque fois qu'un Républicain est à la Maison Blanche, le métal redevient bon (rires). Durant les années Reagan et Bush Sr. le métal était bien heavy... et depuis que ce nouvel imbécile de Bush est président, la musique est devenue très bonne. Ça fait au moins une bonne chose qui ressort de la présence des Républicains à la tête du pays : c'est un carburant pour la colère. C'est impressionnant de voir les trucs qu'ils essayent de nous faire avaler, et parfois qu'ils réussissent à nous faire avaler d'ailleurs. Ça nous colle les nerfs, et nous ne sommes pas les seuls.


Cosmic Camel Clash : Ton style de jeu était extrêmement technique sur The More Things Change..., assez similaire à celui de Chris Kontos que tu remplaçais. Puis sur les deux suivants tu as mis le groove en avant et énormément simplifié le tout. Et pour finir tu es revenu à la folie thrash metal sur les deux derniers. C'était voulu ?

Dave McClain : Quand j'ai rejoint le groupe The More Things Change... était en cours d'écriture, et je pensais avoir beaucoup à prouver. Burn My Eyes était déjà un album référentiel à tous les niveaux : le jeu de guitare, le chant... et la batterie était démente. Donc changer de batteur était risqué pour le groupe et nous avons travaillé dur à ce niveau. En même temps la musique était assez similaire à celle de Burn My Eyes donc il y avait beaucoup à faire au niveau de la batterie : ça venait naturellement en jouant par-dessus la musique et les parties de batterie se sont plus ou moins écrites toutes seuls. Pour The Burning Red il s'agissait réellement d'un effort conscient pour simplifier les choses. Et aller contre toutes mes tendances naturelles en tant que musicien. Par exemple si un passage me donnait envie de lâcher la double pédale à fond, je faisais exprès de ne pas le faire et de me contenter d'un rythme basique, d'un feeling d'homme de Cro-Magnon qui cogne sur des tambours. Et c'était cool : nous voulions faire quelque chose de différent, d'autant plus que nous avions été critiqués pour avoir fait un Burn My Eyes II avec The More Things Change.... Et nous avons eu un changement de line-up avec l'arrivée d'Ahrue Luster (guitare, qui a remplacé Logan Mader avant de céder sa place à Phil Demmel), nous avions un nouveau producteur (Ross Robinson en lieu et place de Colin Richardson) et une approche très différente, beaucoup plus simple tout en restant heavy. Concernant Supercharger... je pense qu'il se passait beaucoup de choses à l'époque. Il y a peut-être quatre chansons qui me plaisent vraiment sur cet album et que je considère comme de vraies chansons de Machine Head. Les autres sont de bonnes chansons, mais pas vraiment des chansons de Machine Head. Quand tu réalises un album le lieu, le moment et ton état d'esprit jouent énormément, et c'était une époque difficile pour nous. Nous avions la pression et tout le monde nous disait « c'est le moment où tout va se jouer, ça va passer ou casser ». Nous étions complètement obnubilés par l'idée que le groupe devait continuer, et nous n'étions pas vraiment concentrés. Au contraire, pour Through The Ashes Of Empires nous étions concentrés à 100% sur l'idée d'être un groupe de métal. Sans nous soucier d'être joués à la radio, sans nous soucier d'être acceptés sur le plan commercial... juste tout ramener à ce qui nous avait fait aimer le métal à la base. Des groupes comme Iron Maiden ou Judas Priest était des formations que tous les gamins de collège n'aimaient pas, il représentaient cette sous-culture bizarre et on pouvait identifier un metalhead dans une foule : «ce gosse écoute du métal!». C'est ce qui nous a poussés, et encore plus pour The Blackening. Capturer à nouveau un idéal incarné par des groupes comme Rush : nous avons revu des interviews de Geddy Lee qui disait « Nous n'irons jamais vers la radio, c'est la radio qui viendra à nous ». Ce type d'état d'esprit. Ça te colle la rage, ça te fait écrire pour l'amour de la musique, dans une vraie démarche artistique. Nous en sommes là aujourd'hui, et en terme de batterie j'en suis revenu à cette idée de prouver quelque chose, montrer mes capacités et en faire des tonnes.


Cosmic Camel Clash : Beaucoup de gens ont repéré des éléments de heavy traditionnel sur The Blackening, en particulier au niveau des soli et des harmonies de guitare. Cette orientation s'applique-t-elle à la batterie ?

Dave McClain : (silence) Je ne sais pas si on l'y retrouve... (silence) Quand nous écrivons ce genre de parties j'essaie de ne pas en faire trop à la batterie. S'il y a plein d'harmonies à la guitare à un moment donné je vais limiter mon jeu pour que ce soit elles qui ressortent. Mais il est sûr que nous nous sommes replongés dans le métal traditionnel... j'en réécoute beaucoup. Robb et Phil (Demmel, guitare) fonctionnent désormais comme une équipe de guitaristes à la Tipton / Downing. (Judas Priest)... pas qu'ils fassent du shred à chaque solo mais ils sont dans un genre de compétition amicale. C'est comme je disais plus haut : nous écrivons la musique qui nous plaisait quand nous étions ces gamins bizarres qui sortaient du lot à l'école.
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Cosmic Camel Clash : Certaines personnes ont proclamé que le heavy traditionnel est mort depuis longtemps, d'autres que le genre survit à travers tous les sous-genres qui l'utilisent comme composante. T'inscris-tu dans un de ces avis ?

Dave McClain : Je pense vraiment qu'il y a des groupes qui ont réussi à traverser les années. Iron Maiden est toujours le leader de cette scène, ce groupe est encore considéré comme étant totalement pertinent aujourd'hui. Il ont effectivement traversé une période creuse durant la période Blaze Bayley mais aujourd'hui ils sont considérés comme les meneurs du heavy. Il y a d'autres groupes de la même époque qui ne s'en sont pas aussi bien sortis, mais je pense que le fait que beaucoup de gens reviennent au style de métal pratiqué à cette époque a beaucoup de sens. Il y a tellement de groupes qui sonnent pareil aujourd'hui... et tout ça est tellement manufacturé. Je pense que beaucoup de la vie propre à la musique a été perdue en chemin. J'aime beaucoup d'albums de métal old school où on peut presque imaginer les musiciens en train d'enregistrer quand on écoute la musique, parfois on peut même entendre des erreurs, une guitare qui larsène... et ça manque aujourd'hui, mais je pense que ça va revenir d'ici quelques années. Quand on écoute un groupe aujourd'hui tout est parfait dans leur son, et le vrai test est d'aller les voir sur scène pour voir comment ils savent réellement jouer. C'est encore plus vrai pour les batteurs : tous les batteurs peuvent aujourd'hui jouer de la double pédale à dix mille km/h. Je me rappelle quand j'ai écouté Reign In Blood pour la première fois... (silence) le jeu de Lombardo sur "Angel Of Death", ce break de double pédale ahurissant (mime le passage) et je me disais « Putain de merde, comment peut-on aller à cette vitesse? ». Et aujourd'hui n'importe quel gamin peut jouer de la double à cette vitesse sur n'importe quel album. Je ne sais pas... j'espère que les choses vont revenir à une approche plus traditionnelle. Pas forcément old-school, mais juste ramener de la vie à l'intérieur de la musique.

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Cosmic Camel Clash : Tu as évoqué le fait que le métal était une sous-culture durant ton enfance... et aux USA ce n'est plus vraiment le cas, le genre est très médiatisé de nos jours. Penses-tu que ce changement de statut et cette exposition médiatique ont joué un rôle dans le fait qu'il y a moins de vie dans la musique?

Dave McClain : Nous nous demandons souvent pourquoi le métal est tellement plus gros chez nous qu'en Europe ou en Australie. Et quand on compare en termes de taille de pays entre les USA et l'Angleterre par exemple, on se rend compte qu'il y a proportionnellement beaucoup plus de magazines chez vous et que les gens sont vraiment à fond dans la musique. Je pense que l'Amérique est en général (et pas seulement pour la musique) plus intéressée par identifier ce qui est populaire à tel moment histoire de le faire bouffer aux gens. On peut regarder des clips de métal pendant trois heures de suite sur MTV 2 le samedi soir, mais la moitié du temps est bouffée par des pubs. Ca en devient difficile à regarder même pour un fan de métal : personnellement je n'y arrive pas car la proportion de pubs stupides finit par me taper sur le système. C'est juste que notre pays est si grand, et si différent... mais chez vous il y a la saison des festivals d'été, ce qui n'existe pas aux USA. Il y a la Ozzfest, qui est devenue... (moue dépitée) c'est un truc où les groupes payent pour jouer, et en soi c'est la cause de la mort de beaucoup de jeunes formations. Les groupes débarquent, payent cinquante mille dollars pour faire partie ce cette tournée stupide, et au final ils sont tellement endettés envers leur maison de disques qu'il ne pourront plus jamais sortir quoi que ce soit. Ils ne s'en sortiront jamais, le rêve est fini. C'est du genre « Qu'est-ce que tu veux faire? » « Je veux jouer à la Ozzfest! » « Et après tu feras quoi? Tu ne gagneras plus jamais un centime via ton groupe! » Le seul moyen d'échapper à ça est d'être LE groupe qui va s'en sortir. J'aimerais que les promoteurs qui organisent les festivals en Europe se rassemblent et organisent des festivals métal aux USA, comme le Wacken... En mettant Linkin Park en tête d'affiche s'il le faut, mais en bourrant le reste de groupes de métal. Si ça arrivait je pense que les gens se mettraient beaucoup plus au métal... car aujourd'hui il y a quelques groupes semi-populaires et c'est tout. Ce n'est pas comme si tous les groupes américains pouvaient remplir des stades : pour en arriver là il faut coller quatre gros groupes sur l'affiche. Les autres groupes jouent dans des petites salles. Les USA sont vraiment un endroit bizarre pour le métal en ce moment, mais je pense que les choses s'améliorent. Il faudrait ramener Iron Maiden en tête d'affiche de festival!


credits photos : Alex Solca & www.myspace.com/machinehead


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