MayheM

Entretien avec Attila Csihar (chant) - Partie 2 - le 17 décembre 2007

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TheDecline01

Une interview de




MayheM_20071217

Interview avec Attila, deuxième partie ! Après avoir longuement parlé de son retour au sein de MayheM (première partie ici) pour Ordo Ad Chao (chronique ici), le vocaliste s'étend cette fois-ci sur son passé, sa découverte du black, sa participation dans Sunn O))) et plein d'autres choses... toujours dans ce style décousu qui le rend difficile à suivre mais très attachant.


TheDecline01 : ...et te concernant, comment es-tu tombé dans le black metal en 1985-86 ?

Attila : J’étais à la recherche de trucs plus heavy, je crois que c’était en 1984 et je suis allé au magasin et j’ai demandé « T’aurais pas des trucs plus …. ». J’étais un gamin, la musique la plus extrême que j’écoutais c’était GBH (ndDecline : un groupe de punk anglais). J’ai commencé avec le metal mais je cherchais des disques plus extrêmes. Et j’écoutais aussi de la musique punk. Puis j’ai découvert Venom. C’était la première fois que j’achetais du black metal en 84. Dans le même temps j’ai entendu Slayer, Destruction, Sodom ... Je ne sais pas ce qu’on appelait black metal à l’époque et puis est venu Bathory. C’était une influence, avec Celtic Frost. Il n’y avait pas trop de groupes à l’époque ou alors on ne les connaissait pas car c’était très underground. Nous avons commencé à jouer en 86 avec Tormentor et nous jouions ce que nous appelions du black metal mais tu appellerais ça black thrash metal aujourd’hui car le black metal est différent maintenant. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais nous avions les mêmes préoccupations comme être anti-religion et les trucs comme ça. Nous étions jeunes.
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TheDecline01 : Tu as été impliqué dans la scène black metal depuis un long moment, tu as été un membre actif de cette scène, comment vois-tu l’évolution de cette scène tant au niveau de l’underground que du mainstream ?

Attila : Avec Tormentor nous avons enregistré notre démo en 1988, mais ça n’a pas pu être sorti pour des raisons stupides … Le master a disparu, c’était vraiment con. Si c’était sorti en 1988 je pense que nous aurions pu obtenir un bon statut. Bref nous avons enregistré cette cassette et c’est arrivé en Norvège, chez Euronymous qui collectionnait tous ces trucs et il a découvert Tormentor. Je pense qu’il a été surpris. (petite pause due à l’intervention impromptue d’une personne) … Tu sais, on pensait que c’était sans espoir. En plus la scène glam est arrivée à la même époque (rires), il y a eu cette scène white metal merdique, tous les groupes changeaient, à part Slayer. Mais même Slayer, j’aime Seasons In The Abyss, mais c’était un peu différent. Bathory avait changé, Destruction a changé très tôt, Sodom a changé, Celtic Frost aussi. Tout avait disparu, c’était le bordel partout. On n’était pas du tout au courant de la scène scandinave qui était en train de grandir. En 1992 j’ai entendu la démo de Deathcrush. Je me suis dit « Ok, c’est cool mais j’ai déjà fait ça. Nous avons déjà fait ça avec Tormentor. ». Je ne voyais pas l’évolution avec les cassettes que nous avions faites. Par contre, quand j’ai entendu les nouvelles chansons avec la batterie, l’ambiance, je me suis dit « Putain, il y a quelque chose en plus, quelque chose de vraiment mauvais. » Durant l’enregistrement je ne voulais pas copier le chant, j’ai eu l’idée de faire cette voix sombre au lieu de faire les mêmes cris qu’avec Tormentor ou que Dead. Ils ont aimé ça alors j’ai utilisé cette voix sombre et quand l’album est sorti, ça a perturbé les gens, « C’est quoi ça bordel ? ». Mais maintenant ils l’aiment. Ensuite Emperor est arrivé et le symphonique s’est invité dans la scène. En fait, j’ai eu cette vision qu’avec Tormentor on utilisait déjà les claviers.

TheDecline01 : Vraiment ?

Attila : Oui oui. Nous étions probablement les premiers à en utiliser. Bathory en utilisait sur certaines chansons, dans l’intro et l’outro … Bref qu’importe, nous ne voulions pas trop en abuser car nous n’avions pas de claviériste…

TheDecline01 : Et la scène black actuelle ?

Attila : Oui bien sûr, après 93 la scène a explosé. Et maintenant c’est très différent. Certains font du old school, d’autres essayent de nouvelles choses, plus symphoniques, plus commerciales, plus faciles à écouter … je ne sais pas … Si ça a un but, un objectif, ok. Mais si c’est juste une copie ou si tu le fais pour le feeling rock’n roll, alors c’est de la merde. Je ne vois pas du tout MayheM comme un groupe de rock’n roll. Cependant dans Tormentor on avait cette manière rock un peu bizarre, mais je ne pense pas que le rock’n roll et le black metal ont une connexion. Le rock’n roll est un truc plus « terrestre ». La rythmique vient du blues, les structures c’est comme … c’est comme faire tous les jours le même boulot. Donc toutes ces personnes qui faisaient le même boulot tous les jours aimaient écouter du rock’n roll à la fin de la journée dans un pub. C’est la même idée. Pour moi la musique est comme la Nature. Le rock vient des racines blues et rock’n roll mais je pense qu’on les a bien défoncées dans le black metal. Je préfère le black symphonique au black’n roll. C’est juste mes goûts et mon opinion. Qu’importe ce qu’on l’appelle, c’est juste de la musique. Je ne pense pas que nous soyons encore un groupe de black metal. Nous sommes juste un potentiel négatif extrême musical. Nous traitons avec le chaos et nous faisons un doigt à tout. C’est une impulsion, un champ négatif. Beaucoup de groupes dans le black metal ont cette énergie débordante quand tu écoutes leur musique, leurs harmonies, leurs structures. Tu es quasiment dans le ciel, tu voles presque. Ca ressemble à une musique religieuse en fait. Je n’aime pas quand le black metal tombe dans la religion, la politique ou la mode car au départ, le mouvement est originellement basé sur l’individualisme. Le soi est le plus important. C’était l’idée originelle je crois. Ces choses sont toujours là. Ce que nous faisons avec MayheM c’est de foutre le bordel partout. Où nous allons n'es pas important. Nous pouvons aller en arrière. Nous ne devrions pas être un groupe de pop, nous ne devrions pas grandir tout le temps. Ce ne serait pas un bon signe. Ca ne me dérange pas de reculer si la destruction va dans ce sens. Laisser aller, ça nous apportera quelque chose quoiqu’il arrive tôt ou tard. C’est comme cela que je vois les choses. Défie le monde, repousse les limites et tu verras. Garde ta liberté car si tu t’en tiens aux modes, tu perds ta liberté. Je ne dis pas que tu peux jouer de la musique contemporaine avec MayheM par exemple à cause de la liberté, je dis que tu dois suivre une ligne de conduite et ne pas renier ce que tu as fait dans le passé. Si tu vois une connexion, si tu vois que ça évolue et que ce n’est pas l’exact opposé de ce que tu as fait avant, que tu restes dans ton courant, alors dans cet intervalle tu es libre. Bien sûr tu peux l’agrandir. Je n’aime pas les groupes qui disent « Bon nous avons fait ça, maintenant on va faire ça. ». Nous n’aimons pas ça. Par exemple Bathory s’est dit « C’est nul, je n’aime plus, seul les vikings m’intéressent. ». Ce n’est pas bon. Tu dois arrêter le groupe alors au lieu de faire table rase du passé. Ou tu fondes un nouveau groupe … ce n’est pas stopper le groupe, c’est que je n’aime pas quand les gens renient leur passé. T’as le droit de faire des erreurs, tu peux te dire « Oui j’ai fait des erreurs » et … je ne sais pas … Fort heureusement je n’ai jamais eu à renier ce que j’ai fait ou écrit. J’assume tout ce que j’ai écrit ou fait. J’y pense à deux fois avant de faire quelque chose, car ça reste. Je ne ressens pas le besoin de renier quoique ce soit que j’ai fait depuis Tormentor. Il est facile de faire des erreurs bien sûr, mais tu dois suivre ton instinct plutôt que les modes. Car si tu suis les modes, soudainement la mode est finie et …

PhotoTheDecline01 :Tu ne sais plus quoi faire.

Attila : Oui. Et tu vas le renier ou tu diras « C’était n’importe quoi, je n’ai jamais dit que c’était la vérité de toute façon. ». Pourquoi tu l’as fait alors ? C’est pourquoi tant de groupes n’ont pas de but. Ils font de la bonne musique mais … l’esprit est quelque chose que tu ne peux pas décrire … non pas l’esprit, ce n’est pas le bon mot. La vibration, l’énergie, ce que tu crées provient d’un processus complexe. Je le ressens durant les shows de MayheM. Des fois nous l’avons, des fois nous ne l’avons pas. Ou nous l’avons moins. Tant d’énergies autour de nous. Regarde la télévision, tu zappes et tu peux voir des milliards de chaînes. Ça vient de nulle part. Je ne peux pas l’entendre, je ne peux pas le voir, je ne peux pas le sentir. C’est juste une toute petite énergie physique. Je parle d’un truc simple. Combien de niveaux existent, par quoi sommes-nous affectés dans notre environnement, la Nature sans même que nous ne nous en apercevions ? Je pense que la musique ressemble à ça. C’est très complexe, ce n’est pas seulement répéter, faire du bruit et des chansons. C’est aussi la vibration qui te traverse, comment tu penses sur le moment qui est important. Un jour tu vas jouer comme ça, tu vas faire ci pendant une micro seconde et tout sera différent. J’essaye de dire quelque chose, mais peut-être vois-tu ce dont je parle ?


TheDecline01 : Oui … (ndDecline : c’est compliqué quand même)

Attila : Comment ça marche … c’est pour cela que certaines fois tu as une super chanson avec 3 pauvres notes. Mais le gars joue comme ci au lieu de jouer comme ça, tu vois (ndDecline : il mime un guitariste) ?

TheDecline01 : Oui…

Attila : Quelque chose que tu ne peux pas décrire avec des mots. Qu’est-ce qui est différent ? Ce n’est pas le feeling ou l’esprit, ce sont des mots à la con. C’est comme… l’énergie de l’existence est là. Tu abandonnes ton âme, tu laisses ton ego de côté et tu le fais. C’est ce que je recherche, pour les concerts en tout cas.

TheDecline01 : Tu as été impliqué dans de nombreux groupes dans le passé, fais-tu encore partie de certains ?

Attila : Sunn O))) uniquement.

TheDecline01 : Tu es toujours un membre actif ?

Attila (chant) : Un membre de l’ombre oui, mais j’aime ça. Nous continuons comme ça car de toute façon c’est de la musique expérimentale. Je n’écris pas les chansons mais je traîne avec le groupe depuis 4-5 ans maintenant donc je suis une sorte de membre. Ce n’est pas comme MayheM, ils peuvent jouer sans moi. Par exemple la semaine dernière, ils l’ont fait. Mais depuis 1 an j’étais là à tous les shows, j’ai fait les tournées avec eux en Australie, au Japon, aux Etats-Unis. C’est plutôt cool. C’est mon second groupe. C’est au bord du métal, de l’expérimental. Je n’appellerais pas ça du métal.
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TheDecline01 : Oui, c’est très étrange …

Attila : Je n’appellerais pas ça du métal, ni même de la musique en fait. Ce sont des vibrations, juste des structures de vibrations ou différents tons, plus spécifiquement ces lignes (il mime un bruit sourd et continu).

TheDecline01 : C’est repousser les limites.

Attila : Oui. C’est du drone, ces trucs ambient. Je vois les gens s’allonger par terre et ils partent en transe à fond dans la musique parce que c’est une expérience du son. Nous n’avons pas de batterie donc nous pouvons aller plus vite, moins vite, ce ne sont que des basses fréquences … ou tout du moins des graves et des medium. Du coup ça ne blesse pas tellement mais tu la ressens dans tes os, avec la résonance. Des fois nous faisons carrément vibrer tout le bâtiment. C’est assez marrant et les gens adorent. C’est complètement différent de MayheM, il y a beaucoup d’espaces de liberté, d’improvisation. Nous suivons une structure mais nous nous laissons beaucoup de liberté. En comparaison MayheM est un livre de maths. Tu te demandes « Merde, on en est où ? ».

TheDecline01 : As-tu besoin de ces 2 groupes pour t’épanouir musicalement ?

Attila : J’aime comment ça marche. Les membres des deux groupes se respectent chacun l’un l’autre. Pour moi c’est parfait, je peux me concentrer sur MayheM. Si je suis trop occupé, je ne fais rien pour Sunn O))). Sinon j’aime ça, c’est de la musique expérimentale que j’apprécie depuis les années 80. C’est plus expérimental que metal mais les metalleux apprécient aussi, ceux qui aiment le drone, le funeral doom apprécient car ça vient du doom de toute façon. Mais mes autres groupes n’existent plus. Tormentor bien évidemment n’existe plus depuis longtemps et …
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TheDecline01 : Il y avait Aborym.

Attila : Aborym est malheureusement fini. Il y avait tous ces problèmes. C’était compliqué. nous avons décidé de se séparer quand Teitan (batteur d’alors) a quitté le groupe pour rejoindre Dissection. C’était mieux que je quitte le groupe. Je suis triste car j’aimais vraiment beaucoup le groupe. Nous avons eu de très bonnes années mais malheureusement le label nous a tués. Ils nous ont manqué de respect et c’était des putains de requins dégoûtants. Ils nous ont poussé à bout tant et si bien que nous ne pouvions plus fonctionner.


TheDecline01 : Tu dis qu’Aborym est fini maintenant ?

Attila : Non. Maintenant ils sont sur Season of Mist. Season of Mist est un bon label. Mais les deux labels italiens Code666 et plus particulièrement Scarlett, ils ont tué le groupe. Tu sais, quand tu as beaucoup de succès et que tu es traité comme de la merde… notre contrat ressemblait à du PQ. Et il s’est trouvé que c’était du PQ (rires). Ce n’est pas très drôle…

TheDecline01 : Oui, désolé.

Attila : Non, c’est marrant maintenant. Je pourrais te raconter l’histoire. C’était pourri … Le budget était très serré et nous voulions un batteur. C’était une super idée je pense. Et le label a dit non, ce qui était une grosse surprise car c’était juste quelques milliers d’euros en plus et avec la batterie nous aurions vendu quelques centaines d’albums en plus. C’est facile de voir qu’on rentre dans les frais et que ça vaut le coup de le faire artistiquement et musicalement parlant pour rendre la musique plus complexe. Ce qui est arrivé après qu’ils eurent dit non, nous sommes allés voir le promoteur américain qui était un autre label. Ils ont dit « On adore l’idée, on vous envoie l’argent. ». Mais il ont envoyé l’argent à Code666 qui a dit « Hé, nous avons lu le contrat, on doit payer cette licence dans 6 mois. » mais nous avons répondu « Hé, ils l’ont envoyé pour qu’on enregistre, c’est notre argent, on l’a obtenu en avance sur nos licences. » mais Code666 était si cool qu’ils ont quand même prix l’argent. Ils nous ont tué, c’est magnifique ! « On peut se voir personnellement ? », les gens du label n’ont jamais osé nous rencontrer en personne et ils ont bien sûr dit non. J’ai ensuite entendu la première promo. Aborym est futuriste et dans les technologies. Enfin qu’importe, j’ai écouté la démo et j’ai entendu ces sautes numériques, « clic, clic». J’ai appelé le label et je leur ai demandé ce que c’était que ce bordel. Ils m’ont répondu que c’était comme ça… « Non c’est pas comme ça. Vous allez rappeler les cds et les remplacer avec les nouveaux.» « Non …» et c’est comme ça que les premiers fans ont eu des copies pourries. Nos fans les plus dévoués ont eu les cds pourris. Ca montre à quel point notre label était cool. Pour moi c’était trop. Nous avons fini par perdre le contrôle, j’ai fini par avoir des problèmes avec les autorités. C’était le chaos. Tu mets un an à faire un album, et un très bon album. Il a été élu album du mois en Angleterre. C’est comme cela qu’un label peut tuer un groupe.


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