Demians

Entretien avec Nicolas Chapel - première partie - le 12 juin 2010

71
Arroway's

Une interview de




Demians_20100612

C'est pour la promotion du deuxième album Mute de son projet Demians (chronique ici) que Nicolas Chapel a accepté de répondre longuement à mes questions. L'entretien téléphonique se sera déroulé sur un peu plus d'une heure, l'occasion pour Nicolas de développer librement sur certains points qui lui tiennent manifestement à cœur. L'opportunité également de lever certaines ambiguïtés ou idées fausses au sujet de sa démarche musicale qui ont pu avoir la peau dure depuis la sortie de Building An Empire.

Arroway's: Demians, c'est ton projet solo en quelque sorte puisque tu composes et enregistres tout toi-même. Donc sans surprise ma première question va être : comment est-ce que tu en es venu à jouer de tous ces instruments et à monter ton projet solo ?

Nicolas : J'en suis venu là parce que j'étais lassé de perdre mon temps à toujours attendre après quelqu'un. J'ai déjà joué dans deux-trois groupes quand j'étais ado et c'est tout le temps la même chose : t'attends que le batteur arrive en répétition et puis il y a toujours quelqu'un qui part en vacances et il y a toujours quelqu'un qui passe plus de temps à se gominer les cheveux pour être beau sur les photos que pour travailler. Et comme c'était un projet très personnel et que c'est vraiment de la musique qui parlait de sujets personnels, je préférais… bah ne pas compromettre ça à cause d'autres personnes. Je pensais d'ailleurs qu'en faisant ce projet moi-même, en faisant au maximum et ensuite en sortant la musique sans avoir de barrières de groupe ou de choses comme ça, ça me permettrait justement de trouver des gens - ce qui est le cas maintenant - pour jouer dans le groupe en tournée. Trouver des gens qui seraient vraiment motivés par la musique parce qu'ils savent que je n'ai pas «besoin» d'eux, quoi. Ca donne des relations plus saines je trouve, et ça permet vraiment d'avancer musicalement et pas de toujours attendre après les gens qui sont à la traîne. Et puis jouer de ces instruments-là, c'est venu… C'est toujours compliqué pour moi de parler de ça parce que… c'est assez bizarre quand on parle de moi en tant que pianiste ou en tant que batteur ou ce genre de chose parce que je suis vraiment… C'est assez ridicule ! Parce que je joue du piano comme je jouerais d'un jeu vidéo en fait. Je me mets derrière le piano, je joue et je vois ce qui sort et je n'ai aucune connaissance de l'instrument, de formation théorique ou de choses comme ça. Et du coup il n'y a aucune barrière, donc : j'utilise les instruments à ma manière, je serais incapable de faire ce que fais mon batteur live par exemple, qui lui apprend les morceaux et peut les rejouer tous les soirs en sachant ce qu'il fait. Moi c'est totalement l'inverse, donc voilà… A part la guitare que je maitrise vraiment beaucoup et du coup, que je n'utilise pas pour composer parce que j'ai des mécanismes et j'ai justement des connaissances dessus. Le reste, c'est comme la voix, c'est vraiment… j'enregistre ce qui me passe par la tête et du coup, je n'ai aucune barrière, je ne me mets aucune barrière et puis cela fonctionne bien comme ça pour moi. J'apprends à chaque fois que j'enregistre quelque chose et… et voilà, c'est enrichissant.

Arroway's: Tu fonctionnes à l'instinct un petit peu, en fait.

Nicolas : Je fonctionne beaucoup à l'instinct et c'est pour ça que j'ai pris beaucoup de temps et de travail pour préparer ce nouvel album parce que comparé au premier album où cela avait été fait dans ma chambre, avec beaucoup de samples, avec… voilà le piano, ce n'était pas un vrai piano, c'était un petit clavier MIDI et ce genre de choses, ça nuisait à la spontanéité, ça m'empêchait d'enregistrer les idées au moment où je les créais. Et du coup après ça m'a demandé énormément, énormément de temps pour ne serait-ce que savoir rejouer quelque chose que j'avais enregistré avec un son pourri. Là déjà rien que ça, ça me prenait des semaines et… là, pour ce disque-là j'ai énormément de… pas de pré-production mais énormément de choix de micros, j'ai beaucoup voyagé pour trouver de bons instruments, trouver le bon endroit pour enregistrer, les bons réglages pour pouvoir en gros, à 3h du matin quand j'avais envie de jouer la batterie, je pouvais l'enregistrer tout de suite et le garder tel quel. Donc comme ça, l'album, je pense qu'on entend vraiment tout de suite qu'il est différent du premier, parce que voilà j'ai pu garder la spontanéité et les choses au moment où je les ai créées.

Arroway's: Donc du coup, dans quelles conditions tu as enregistré?

Nicolas : J'ai enregistré dans une maison isolée, près de la mer. En fait c'est un ami qui m'a prêté la maison quand on est rentré de tournée. J'avais besoin d'être seul en fait. J'avais passé les deux dernières années avant de sortir le disque, je les avais passées sur la route à chercher des musiciens, ou répéter, ou dormir sur le canapé de mon bassiste en attendant de partir en tournée ou ce genre de choses. Et je n'étais jamais seul et ça a duré après pendant un an, après la tournée après la sortie du premier album. Et j'ai toujours été quelqu'un qui a besoin de passer du temps… j'ai besoin de passer du temps pour moi, seul, ça me permet d'avoir de meilleurs relations avec les gens dont je suis entouré. Et là pendant trois ans, j'ai été entouré en permanence : pas d'intimité, pas de moment à moi, pas de chez-moi. Même plus de… juste avant la sortie du premier album, je n'avais même plus de matériel pour enregistrer, j'avais plus d'argent, j'étais plus… Enfin voilà, j'étais toujours dépendant de quelque chose ou dépendant des autres. Donc j'en ai parlé à un ami qui m'a dit «ben si tu veux prendre du temps pour toi…». Je n'avais même pas prévu de faire un disque, j'avais juste besoin de prendre du temps pour moi. Et il m'a dit «Si tu veux prendre du temps pour toi, je te prête les clés, j'ai une maison…». C'est une maison de sa famille en fait. Il m'a prêté les clés, j'y suis allé. Il n'y avait personne, je pouvais vraiment faire ce que je voulais. Et ça ne m'a pas pris plus d'une demi-journée avant de me remettre à composer et c'était reparti, quoi !
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Arroway's: C'était le temps qu'il fallait pour te ressourcer en fait.

Nicolas : Voilà, c'était juste le temps qu'il fallait pour me ressourcer et c'était surtout ne serait-ce que de me rendre compte tout de suite voilà, je suis arrivé à la maison, j'ai posé mes affaires et le soir même je composais "Falling From the Sun", la dernière du dernier album. Et ça ne m'a pas pris plus d'une après-midi à me sentir chez moi parce que… voilà, c'était peut-être la première fois depuis trois ans où je n'avais personne autour de moi, que je pouvais faire ce que je voulais et du coup… Je voulais rechercher… je n'avais pas perdu beaucoup de temps, beaucoup d'argent, beaucoup d'énergie, répéter dans des locaux pourris… Et puis tu répètes trois mois avec quelqu'un et puis ça ne fonctionne pas, ou au bout d'un moment il faut bien trouver quelqu'un d'autre et tu effaces complètement ces trois mois de ta vie et tu recherches quelqu'un d'autre ailleurs. Au bout d'un moment… enfin c'est simple, quand je suis arrivé au premier concert du groupe, pour le premier album, c'était mon premier concert tout court. Et j'étais arrivé complètement rincé, en fait. Les chansons, elles ont été composées en 2002. L'album est sorti en 2008. Deux ans à répéter avec des gens, à rechanter inlassablement les mêmes chansons tout le temps et tu arrives sur scène et tu ne sais même plus de quoi tu parles, et tu n'as pas envie d'être là. J'avais vraiment envie de profiter de la scène mais ça ne c'est pas passé comme ça. Donc du coup, dès que la tournée a été terminée, je n'avais qu'une envie, c'était de sortir un disque qui me plairait. Et là, entre le premier album où il s'est passé six ans entre l'écriture des titres et la sortie du disque, là il ne se passera pas plus de six semaines entre le moment où l'album a été fini et le moment où il sort. C'est-à-dire que là, ça fait moins de quatre semaines qu'il est terminé et il y a encore le halo de fumée au-dessus, comme s'il sortait tout court. Là ça ne pourrait pas être plus proche de moi. J'avais vraiment besoin de ça, de me ressourcer surtout, de retrouver l'envie de faire de la musique. Et je pense que cela se ressent dans le disque en tout cas.

PhotoArroway's: Au niveau de tes musiciens live, tu as mis du temps à les trouver d'après ce que je viens de comprendre, et est-ce qu'ils influencent d'une manière quelconque l'approche de la musique que tu écris au moment des répétions et surtout sur scène ?

Nicolas : Disons que… Je dirais oui et non, ils influencent surtout humainement en fait. C'est mes amis. J'ai passé du temps… En fait j'ai fait mon premier album sans label parce que je voulais avoir un contrôle total. Et quand l'album est sorti, j'avais même choisi la couleur du papier, le papier pour le digipack. Tout était exactement comme je voulais. Et le label maintenant, c'est pareil : il me laisse un contrôle total. C'est-à-dire, tu verras, quand le nouveau disque sort, il y a un boitier assez spécial, assez original. Tout ça, c'est moi qui l'ai choisi, l'ordre des chansons de l'album… Ils n'ont rien écouté, ils n'ont rien vu avant de recevoir les masters pour la duplication du disque. Donc si tu veux, je m'étais donné les mêmes exigences par rapport au groupe live. J'aurai pu demandé au label ou à un éditeur de me trouver des musiciens de session et ils paient et je pars en tournée. Mais ce n'est pas du tout ce que je voulais, je voulais créer une famille, je voulais trouver des gens qui auraient envie de partir sur les routes avec moi et c'est exactement ce qu'il s'est passé. C'est des gens qui m'influencent parce que nous nous voyons, maintenant nous nous voyons plus souvent. Ils me font confiance, ils respectent la façon que j'ai de… On me demande toujours pourquoi je ne veux pas collaborer avec des musiciens et blablabla, et pourquoi pas un producteur. Et c'est le genre de question qu'on ne pose pas à des groupes et c'est un petit peu comme si on venait chez moi et qu'on m'apprenait à faire l'amour à ma copine en fait. J'ai envie de faire ma musique comme ça, et du coup là c'est des gens qui ont intégré ça dès le départ et qui sont contents de… même quand ils ont écouté l'album là, tous les deux ils sont très contents de la tournure que prennent les choses parce qu'ils me disent directement «Nous, on n'aurait pas composé ça comme ça». Et du coup, quand on part en tournée, quand on répète, ben ça apporte à tout le monde pour répondre à ta question. Ca apporte aussi bien à moi qu'à eux parce qu'eux de leur côté, c'est des choses qu'ils n'auraient pas composées comme ça. Parce que comme je t'ai dit, mon batteur a des connaissances et du coup, il aurait fait avec ses connaissances et ne serait pas forcément allé dans des territoires où… Je prends l'exemple de "Hesitation Waltz", la huitième de l'album où il y a un duo de batterie avec mon batteur justement, que j'ai invité sur ce titre à la fin du morceau. Et il n'aurait pas du tout composé comme ça et ça nous a emmené tous les deux dans des territoires où nous ne serions pas allés normalement. Donc ça, c'est ce que ça leur apporte à eux. Moi, ce que cela m'apporte à moi, c'est que du coup quand nous préparerons les compos pour les répéter et partir en tournée, elles changeront aussi dans ma tête. Ils vont apporter leur feeling, leur patte, et du coup c'est plus épanouissant, et pour eux et pour moi, que quand nous partons on tournée, nous ne sommes pas comme la plupart des groupes qui ont vomi leurs morceaux pendant six mois d'affilé en studio, à tout connaître sur le bout des doigts. Nous, voilà, quand nous partirons en tournée, les chansons seront flambant neuves pour nous.


Arroway's: Donc ça donne une fraîcheur un peu particulière.

Nicolas : C'est exactement ça. Moi, ça me donne à la fois leur confiance et leur respect parce qu'ils savent que quand je leur dis «Bon, ben au revoir à tous, on se voit dans six mois, j'ai vraiment envie de faire un disque.», ils attendent impatiemment de l'écouter mais ils savent très bien que je vais me donner à fond et que ça leur plaira, et que voilà. C'est de cette confiance et de ce respect dont j'avais besoin. Et d'un autre côté, quand nous nous réunissons et que nous bossons, eux ils sont tout contents, les chansons sont neuves pour eux. Et pour chaque chanson, mon batteur m'a dit «Mais ça, je l'aurais pas fait du tout comme ça.» Et je lui ai dis «mais comment t'aurais fait ? » et il me dit «Mais j'aurais rien fait, c'est nickel comme ça !» Et ça le… je dirais pas tirer vers le haut, ce n'est pas une question d'être meilleur ou moins bon, c'est vraiment une question d'être différent. Et nous, nous aimons cultiver ces choses-là pour qu'après ça sonne frais pour nous quand nous partons en tournée. Je pense que le public sentira aussi la différence en live. Pour moi, je n'ai jamais été satisfait de nos prestations live parce que… je nous voyais plus comme des étudiants qui font un bal de fin d'année et qui font une représentation de fin d'année et qui interprètent timidement. Parce que voilà, les chansons elles étaient déjà vieilles. Elles étaient déjà loin de moi et du coup, je pense que là ça va se ressentir aussi en live quand nous allons partir en tournée que les chansons nous tiennent vraiment à cœur.

Arroway's: D'accord. Donc vous avez trouvé un équilibre qui vous convient.

Nicolas : C'est exactement ça. C'est un équilibre qui à la fois nous convient mais qui en plus ne nous met pas dans un confort. C'est-à-dire que c'est toujours nouveau. Nous n'avons pas de méthode de travail, nous n'avons pas d'instruments de prédilection. En plus ce sont vraiment deux gars qui sont très talentueux et qui sont aussi multi-instrumentistes. Mon bassiste joue très bien de la batterie, mon batteur joue très bien de la basse et de la guitare et c'est un très bon pianiste. Du coup, on se comprend, ils comprennent ma démarche et… et voilà.

Arroway's: Ok. Pour continuer à parler des concerts, à l'automne dernier tu as fait plusieurs dates en Europe avec Porcupine Tree. Je crois que c'est un groupe que tu apprécies beaucoup, alors comment tu as vécu cette expérience ?

Nicolas : Ca, c'est toujours aussi étrange comme question parce qu'on a toujours l'impression que j'apprécie beaucoup ce groupe, mais je ne suis absolument pas fan de leur musique. C'est-à-dire que… je veux juste prendre un exemple parce que je préfère m'expliquer sur ce sujet là. C'est vrai que par rapport au premier album, cela peut paraître contradictoire et je peux vite passer pour un connard arrogant qui n'aime rien ! Mais en gros, je prends l'exemple de Steven Wilson. Il nous a vraiment soutenu dès le début pour le premier album. Et je prends l'exemple de Steven Wilson et je le remplacerai par Robert Fripp, par exemple. Si on remplace Steven Wilson par Robert Fripp, moi je me lève un matin et je vois sur internet que Robert Fripp a vanté les mérites de mon album, on me pose la question en interview et je dis que je suis flatté parce que c'est quelqu'un que je respecte beaucoup et dont j'aime beaucoup la musique. Les gens, automatiquement, vont penser que je suis fan de King Crimson. Parce que c'est son projet le plus connu et parce qu'ils vont peut-être essayer de trouver des similarités avec ma musique. Si maintenant on se replace dans le contexte de Steven Wilson, Steven Wilson c'est quelqu'un que je respecte beaucoup et dont j'aime la musique, mais c'est comme Robert Fripp : je ne suis pas du tout fan de King Crimson, mais j'aime beaucoup ce qu'il fait avec Brian Eno et tout le tralala qu'il fait sur les musiques expérimentales et les musiques d'ambiances. Et Steven Wilson, c'est la même chose : c'est quelqu'un que j'écoute depuis très longtemps, j'aime deux albums de Porcupine Tree qui sont Stupid Dream et Lightbulb Su c'est des albums , que j'aime beaucoup parce que justement il y a des chansons dedans. Et je n'aime pas du tout la dernière orientation de Porcupine Tree, les trois ou quatre derniers albums, je ne suis pas fan non plus des anciens albums psychédéliques, vraiment rock progressif. Parce que je ne suis vraiment pas un fan de rock progressif. Donc ça surprend toujours les gens, mais je préfère être clair là-dessus ! Et je pense que si les gens trouvent des points communs entre la musique de Porcupine Tree et la mienne, c'est plus… Parce que maintenant je connais bien Steven et il a des influences qui sont… certaines de ses influences sont aussi les miennes. On écoute des musiques, tous les deux, très expérimentales. Beaucoup de drone, beaucoup de musique… il est aussi un grand fan de Neurosis et moi, c'est un de mes groupes préférés depuis une dizaine d'années. Donc on a une racine en commun mais, je préférais le dire clairement, je ne suis vraiment pas fan de la musique de Porcupine Tree. Et les deux derniers albums, je n'ai même pas essayé de les écouter en entier parce que ce n'est vraiment pas du tout ma tasse de thé.
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Arroway's: Donc en fait, tu ne te positionnes pas vraiment dans la scène progressive ?

Nicolas : Ben pas du tout. C'est quelque chose que je n'ai jamais compris, et je respecte les gens qui peuvent éventuellement penser ça. Mais je prendrai d'autres exemples aussi : je trouve qu'il y a des comparaisons qui sont assez systématiques. Par exemple, tu prends une guitare acoustique et une guitare électrique et tu les mets dans un morceau, forcément on va te sentir influencé par Opeth ou par Porcupine Tree. Tu prends une guitare en clean et tu mets des delays dessus, on va te dire que tu es influencé U2. Tu mets un synthé et une guitare, on va dire que tu es influencé Pink Floyd. Moi ce ne sont pas mes influences en fait. Moi la guitare acoustique, je suis un gros, gros fan de Nick Drake depuis que je suis tout petit. Et dans mon jeu de guitare acoustique, j'entends plus ça en fait. Du coup, c'est assez compliqué pour moi, parce qu'en plus la scène progressive, qu'est-ce que c'est? D'un côté, il y a des groupes qui ont vraiment été novateurs… (un problème de réseau coupe momentanément notre entretien) C'est quelque chose dans lequel je ne me reconnais pas en fait, c'est quelque chose qui est très difficile à définir. Et selon moi, si on me posait la question de «qu'est-ce que c'est que le progressif», je n'arriverai pas à citer un style musical. Pour moi, c'est un ingrédient comme un autre. Je prends l'exemple du premier album : quand il est sorti, dedans il y a un morceau qui fait 16 minutes avec des grosses guitares, mais avant il y a quand même deux morceaux de trois minutes avec des guitares acoustiques et c'est un petit peu comme si on me disait que je fais du classique parce qu'il y a des violons dans deux ou trois morceaux, tu vois ce que je veux dire. Donc pour moi, le progressif, ce n'est pas seulement faire des morceaux longs ou ce genre de choses, c'est un ingrédient… (une deuxième coupure intempestive intervient) Pour moi c'est un petit peu trop simple de catégoriser les artistes. Je sais que moi, les artistes que j'aime, c'est parce que justement je serais incapable de mettre un tag dessus. Pour moi, Tool ce n'est pas du rock progressif. Mais en même temps c'est un des groupes les plus progressifs dans la démarche que je connaisse. Radiohead c'est un peu comme ça que je les vois aussi. A côté de ça, je trouve que beaucoup de groupes labélisés «progressifs» ont tendances à utiliser justement toujours un peu les mêmes recettes, à sortir des concepts albums, à faire des morceaux longs parce qu'ils faut mettre des soli et ce genre de choses. Mais pour moi ce n'est pas du tout une démarche progressive. Du coup, j'ai vraiment beaucoup de mal à me positionner sur une scène comme ça où on met un petit peu tout et n'importe quoi dedans. Ce n'est pas un jugement de valeur, je ne dénigre pas non plus et chacun fait ce qu'il veut, mais j'ai un petit peu de mal avec ce côté un peu élitiste et un petit peu… ben voilà, dès qu'on met un morceau un peu long, on est classé rock progressif. Juste j'ai beaucoup de mal avec ça.

Arroway's: C'est marrant parce que tu tiens un peu le même discours que Daniel Gildenlöw de Pain Of Salvation. Je ne sais pas si tu connais…

Nicolas : Ben je connais mais je ne suis pas trop fan du groupe un peu pour les mêmes raisons en fait.

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Arroway's: En tout cas, dans le discours, dans le fait de… voilà, ne pas se catégoriser «progressif» également – enfin Daniel ne veut absolument pas être catégorisé là-dedans. D'ailleurs le dernier album qu'ils ont sorti est à l'opposé des standards progressifs. C'est du rock 70ies, avec des chansons justement…

Nicolas : Ouais, mais justement je trouve que «progressif» c'est un peu cette définition-là, je partage ça avec eux et… Non si tu veux, ce que je trouve de très «rock progressif» dans leur démarche par exemple, ce qui me fait un petit peu… la seule chose qui m'empêche d'adhérer à leur musique, mais après chacun aime ou… C'est que moi en fait je fait partie de ces gens qui, quand ils regardent un film, n'aiment pas savoir à la fin. Et je sais que la plupart de mes amis me détestent quand on regarde un film pour ça parce que quand on donne la solution à la fin, ça reste un mystère, ça les énerve. Je sais que tous les albums de Pain Of Salvation que j'ai écouté, c'est à chaque fois des concepts avec des personnages, avec des histoires très définies et ça ne laisse pas mon imaginaire… mon imaginaire fonctionner tout seul, tu vois ce que je veux dire. Il y a même, je me rappelle d'un disque, le dernier que j'ai essayer d'écouter d'eux, que je trouvais au début très bien vu musicalement mais ce disque-là il y avait même les explications dans la pochette. Et c'est vraiment quelque chose qui me rebute, qui m'empêche d'adhérer en fait. J'ai besoin d'être complètement libre quand j'écoute de la musique. Et je prendrai le cas d'un véritable album que je considère tout sauf comme du rock progressif mais que je considère très progressif, ce serait Amnesia de Radiohead. Où chaque chanson a son monde, on n'a aucune idée de ce dont il parle dans les paroles, il y a vraiment quelque chose de très personnel. Et c'est un disque pour moi qui est intemporel et qui est vraiment… qui est vraiment une démarche expérimentale et juste très riche et intéressante musicalement. Donc c'est pour ça que j'ai vraiment du mal à me positionner là-dessus parce que si tout le monde utilise le terme progressif, je ne sais pas ce que ce terme-là voudra dire pour cette personne-là. Moi ce qui m'ennuie, c'est que je ne me suis jamais revendiqué. On m'a dit aussi quand j'ai essayé d'expliquer ça, on m'a dit récemment que ça faisait un petit peu penser à Steven Wilson il y a quelques années qui… qui dénigrait pas mal le rock progressif et qui maintenant part dans la direction opposée. Mais la différence, c'est que moi je ne me suis jamais revendiqué des influences des groupes de rock progressifs. J'ai jamais écouté un album de Pink Floyd en entier, j'ai jamais aimé la musique de King Crimson. Ce n'est pas un jugement de valeur, ce n'est simplement pas mes goûts en fait. Donc… Voilà, je prends un groupe, enfin un des groupes par exemple avec lequel je pourrais éventuellement trouver des points communs avec ma musique, je prends l'exemple de Dredg par exemple qui est groupe que j'apprécie vraiment beaucoup, qui ont une énergie et qui ont aussi une recherche, et qui font des chansons. Voilà : qui font ce que la plupart des groupes de rock progressif ne font pas, c'est-à-dire des choix. Vouloir faire des chansons, voilà, «ben ce morceau, ce solo-là il n'est pas important, on va le dégager».

Arroway's : Oui, c'est dégager le côté technique au profit de l'émotion et de la chanson en elle-même quoi.

Nicolas : Voilà, c'est ça. Et je trouve que justement, dans le rock progressif, c'est pour ça que je ne m'y suis jamais reconnu et j'ai jamais trouvé ce que j'y voulais, c'est que c'est toujours très indulgent. Les morceaux sont souvent trop longs ou… Pour moi si ça n'apporte rien… … Je penserai faire par exemple un album de quarante-cinq ou cinquante minutes qui soit intéressant de la première à la dernière minute – après je ne prétends pas y arriver pour l'instant mais c'est ce que j'aime, et c'est mes choix et c'est ma volonté -, plutôt que de sortir des petits albums ou des doubles albums de cent minutes avec des thèmes qui se rejoignent et des trucs qui peuvent éventuellement donner l'impression que c'est très construit mais qui à la base… ramènent peut-être pas à un manque d'inspiration mais à un manque de choix en fait. Et c'est ça que j'aime dans des groupes comme Dredg ou des groupes comme Thrice ou Radiohead. C'est vraiment des groupes qui me parlent parce qu'il y a ce choix et en même temps la musique reste intéressante et spontanée.



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Crédits photo :
http://www.myspace.com/demiansmusic



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