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CHRONIQUE PAR ...

98
Tabris
Cette chronique a été mise en ligne le 30 janvier 2019
Sa note : 18/20

LINE UP

-Óskar Logi Ágústsson
(chant+guitare)

-Alexander Örn Númason
(basse)

-Stefán Ari Stefánsson
(batterie)

TRACKLIST

1) Set Your Sights
2) The Way
3) Reflections
4) On The Run
5) All This Time
6) Hidden Streams
7) Reset
8) Nebula
9)
Farewell
10) Tune Out
11) The Chain (Fleetwood Mac cover)
12) Bonus track

DISCOGRAPHIE

Voyage (2014)
Gateways (2018)

The Vintage Caravan - Gateways



Et si nous reparlions un peu du « demi-sextet » islandais, comme se plaisait à le qualifier ainsi notre compère Lotus lors de sa présentation de l'opus Voyage, de ce The Vintage Caravan, fort habile à embarquer son auditoire dans l'un de ses inlassables voyages façon revival seventies ? Oui, reparlons-en, de cette jeune formation talentueuse, surgie comme un diable qui sort de sa boite lors de l'édition 2018 du Graspop pour un set plus que savoureux, puis mieux appréhendée par votre modeste chroniqueuse à travers leur dernier opus, découvert à cette occasion: Gateways. Une oreille, puis deux, puis mise en route du pilotage automatique pour laisser le paysage filer et prendre pleinement plaisir au voyage.

Jeune formation, oui, mais d'ores et déjà dotée d'un bagage sérieux. The Vintage Caravan a en effet été fondé en 2006 en Islande (plus précisément à Álftanes, dans la région de Reykjavik) par le chanteur / guitariste Óskar Logi Ágústsson et le batteur Guðjón Reynisso, deux gamins âgés alors de... douze ans. Le fait d'être encore au stade du pré-a, pas même encore boutonneux, n'aura cependant pas entamé pour un sou leur envie d'en découdre et de s'illustrer. Ni constitué un frein quelconque au développement de leurs fort louables intentions artistiques. 2009 tout d'abord, aura vu la sortie d'une première composition, auto-produite, l'éponyme The Vintage Caravan. Les deux complices sont ensuite rejoints en 2012 par le bassiste Alexander Örn Númason et signent leur second album, Voyage, avec le label Sena. Que leurs représentants légaux doivent encore être présents en coulisses pour permettre aux jeunots de se produire sur scène à l'occasion du Eistnaflug festival la même année, ne change rien à l'affaire: le travail et la conviction étant des vertus payantes, les Vintage Caravan sont remarqués par le label Label Nuclear Blast (excusez du peu). Sous cette égide, Voyage est réédité à plus grande échelle, les prestations scéniques s'enchainent (citons juste le Roadburn et le Wacken Open air), le groupe ouvrant notamment pour Grand Magus et Blue Pills. Le line-up se modifie par la suite, puisque le batteur Guðjón Reynisson quitte le groupe pour être remplacé par Stefán Ari Stefánsson, et deux galettes voient encore le jour: Arrival (2015) tout d'abord, puis Gateways (2018). Côté réception des dites compositions, la critique est enthousiaste, pour ne pas dire élogieuse.
Et nous n'irons pas à contre-courant. D'une part, parce que le combo qui s’affranchit progressivement de ses inspirations d'origine (Deep Purple, Led Zep et Black Sabbath principalement), propose désormais un son beaucoup plus mature et plus personnel que sur ses œuvres passées. S'il officie pourtant dans un genre qui n'ouvre pas la porte d'un nouvel imaginaire explosif et de la révolution géniale, il a pour lui d'en extraire les plus belles qualités et de nous les restituer avec bonheur, avec en sus, suffisamment d'apports personnels pour se définir une identité claire. The Vintage Caravan va certes nous proposer ici des compositions de facture classique (nous ne sommes pas en présence de titres typés roman fleuves de quinze kilomètres de long, plages alambiquées à n'écouter que sous mescaline pour espérer en tirer une quantité infinitésimale d'essence pure psychédélique): durée conventionnelle des morceaux (avec un maximum de 6'39 au compteur), architecture couplet/refrain/solo traditionnelle, onze titres (un bon médian) pour une œuvre que l'on qualifiera aisément d'homogène. Cependant, le trio ne va pas se cantonner à nous plaquer un rock énergique épaissi de basse et rythmé comme les codex du genre l'imposent avec un chant pas dégueulasse par dessus, emballé c'est pesé, 13/20 et on passe au suivant. Non.
Car la formation saupoudre ses morceaux d'une infinité de détails extrêmement bien soignés qui vont plus qu'enrichir le propos. Ainsi, passée la prime écoute où les tubesques "The Way" et "Reset", propres à marquer les esprits et à vous faire cocher la case « enthousiasme » sans peine (« Ride on, my love », ce petit mantra de bon matin...), vous vous prendrez à rappuyer d'emblée sur play, une fois, deux fois, trois fois et très vite, inlassablement – oreille tendue, esprit concentré – aux aguets des petites pépites qui sont parsemées tout du long de l'album, ces détails qui au fur et à mesure vont se faire très clairement audibles et qui finissent par se loger durablement dans votre colonne vertébrale ou sous votre épiderme. Vous commencerez peut-être par jeter votre dévolu sur la cavalcade de "Reflections" et sur ses couplets qui se vissent si aisément dans le crâne ? À moins que ce ne soit sur ce petit groove en diable de "All This Time" ou les délicieux arpèges de "Tune Out" ? Ou encore, le très efficace et syncopé "Hidden Streams", mâtiné de touches spatiales et de reverb ? Vous laisserez-vous ensuite captiver par le charme de la mélancolique et aérienne "Nebula" qui, a mi-parcours, tendra à se durcir pour vous saisir à la gorge avec bien de l'aplomb et vous emporter dans un vortex douloureux ? Vous serez alors fin prêts pour accueillir le final avec "The Chain", superbe cover de Fleetwood Mac, certes trop court, mais saisissant, voire bouleversant, savourant pleinement les apports personnels du groupe qui illustre sa pleine capacité à se saisir de la matière et la faire sienne.
Et vous reprendrez l'écoute, encore, ne serait-ce que pour revenir sur le premier titre qui ne manquera plus de filer la chair de poule et une patate d'enfer au désormais familier que vous serez devenu ?! Et sans vous en rendre compte, vous vous laisserez glisser et chatouiller les sens par les émouvantes "On The Run" et "All This Time" et leurs forts louables soli de gratte... Et ainsi de suite, jusqu'à usure de la galette. Jusqu'à en connaître les moindres accents. Jusqu'à vous prendre pleinement au jeu du voyage. Car Gateways se veut justement « une une ode au voyage, à celui qui emmène loin de chez soi, qui a pour but de nettoyer l’âme et de repartir sur des bases neuves ». Il suffit d'ailleurs de contempler le très bel artwork de la galette pour s'en convaincre (signé Julian Haas). Un ailleurs qui vous aspire vers une saillie percée dans le roc, à travers ses nuages fantastiques, et ce geyser tourbillonnant, rouge, scintillant. Et on se plait rapidement dans l'univers composé par The Vintage Caravan, un univers énergique et non exempt d'un certain grain de folie (ses clips vidéos offrent un amusant condensé d'effets psychodysleptique pour ceux qui, nourris au sein du stoner psychédélique seraient en peine d'acides). Et si le périple n'est peut-être pas un monstre de complexité dans son ossature, nous l'avons vu, il est avant tout et surtout d'une fraîcheur éclatante.
Ce qui apparaissait être d'abord un corpus simplement homogène et de bon ton, se révèlera donc bel et bien une réalisation riche, ainsi tissée de ces onze pièces fortement colorés et à l'identité clairement marquée. Et le « revival », sous ses aspects parfois rugueux, ses tonalités ouatées, vous semblera soudain extrêmement moderne et séduisant. Production à l'avenant, faut-il le préciser  (et c'est d'ailleurs l'une des valeurs ajoutées de ce Gateways par rapport aux précédentes offrandes) ? Oui, la bonne poussière qu’exhale le stoner, on la respire à plein poumons, mais sans jamais suffoquer. La rythmique est d'une juste épaisseur. La basse, savamment mise en avant, apporte exactement aussi bien la puissance que l'onctuosité requises pour sublimer un jeu de guitare tout a fait captivant. La batterie cadence, syncope, ponctue, pulse avec une justesse cardiaque et, parfois même, glisse ses confidences, aussi. Le son est massif, sans jamais pourtant écraser. Quant au jeu de guitare, oui, il est simplement savoureux. La six cordes se fait aussi bien rugueuse qu'acide, aussi nerveuse qu'attentionnée, aussi enjôleuse que diablement débridée et ses soli se découvrent et se redécouvrent avec un plaisir inlassable. Enfin, le chant... Pour l'anecdote, ma prime écoute de Gateways m'avait totalement déconcertée, car si Óskar Logi Ágústsson a pour lui d'être un frontman halluciné et hallucinant sur scène, son chant, plus particulièrement, m'avait marquée, bien plus haut perché à cette occasion qu'en version studio. Mais à cette heure, je suis revenue de cette surprise et esquisse de déception. Car très rapidement, il m'est apparu comme parfaitement naturel, le juste timbre posé sur les compositions, les justes émotions exprimées dans chaque modulation ou effet choisi, sans aucun accroc, sans aucune faille. À cet égard, un autre critique a pu employer l'expression « en osmose » pour définir la manière dont Óskar conduit son jeu de guitare et son chant. À mon sens, une opinion fondée. En live, on lui prêtera plus volontiers encore l'expression de « possédé ». Valable pour ces deux compères, au demeurant.

Gateways s'avère donc une offrande de fort belle qualité, à dévorer sans retenue, marqueur indéniable d'un groupe impliqué, professionnel, en quête d'un son encore plus approfondi, à suivre incontestablement dans sa progression qu'on lui souhaitera belle. N'hésitez en aucune façon si l'occasion s'offre à vous d'aller à sa rencontre, car le jeu offert sur scène par The Vintage Caravan n'est clairement pas un plaquage mécanique de la version studio et vous réserve donc des surprises. Quant à l'enthousiasme et à la présence sur les planches, elles sont à l'avenant de l'énergie et du talent versés dans cet album savoureux.



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