La Mer ne danse pas le long des golfes clairs, car il n’y a pas de golfes clairs pour un Polonais en Écosse qui a de telles influences musicales. Il n’y a pas de reflets d’argent, car rien ne brille. Mais il y a bien des reflets changeants. Très changeants, car il part dans tous les sens, dans plein de courants musicaux qui me parlent. Même sous la pluie. Surtout sous la pluie, pensez donc, en Écosse. Il n’est pas un sombre héros, ce La Mer, il est monsieur tout le monde, sorti de presque nulle part. Il est arrivé dans mes oreilles, il a absolument tout dévasté, il a brisé des conventions, m’a fait monter sur la vague, descendre dans le fond, traverser un océan d’incertitude malgré ma relative sagesse. Je n’ai d’abord pas compris le concept, mais en fait y avait-il un concept ? Je ne crois pas, j’entends un musicien sincère, qui tente un melting pot de ses goûts de manière un peu décousue et peu définissable, mais putain, qu’est-ce qu’il a tapé dans le mille chez moi…
Mais comment je vais pouvoir chroniquer ça, moi ? Le syndrome du marteau et de l’enclume, je dois chroniquer ça par devoir et envie parce qu’il s’est passé un truc chez moi avec cet album, mais je n’ai pas forcément les armes pour lui rendre justice. Ça sent la chronique complètement déstructurée, mais ce ne serait pas ma première. Allez, autant en parler de suite en guise de «
disclaimer » : il y a quelques maladresses comme le refrain de "Be All/End All" ou "Hive of Glass" ou "Errata III", mais elles sont pardonnables, franchement, d’autant que c’est ponctuel et dû à une voix claire pas toujours en maîtrise sur certaines octaves. Il y a de la candeur, donc, mais le charme de la sincérité balaie tout ça. Jeremi B souffle sur les barrières de genre, et comme le grand méchant loup, il les fait tomber. Il passe de la darkwave au punk hardcore, de la pop electro au black metal avec une naïveté terrible et complètement captivante. Il ne savait pas que c’était impossible, alors il l’a fait. Moi, j’entends du
Depeche Mode dans "Errata I", "Pressure" et "Hold What You Hurt", j’entends une basse ultra gothic wave, entre autres, sur "Odpływ" (alerte saxo), j’entends un peu de
The Prodigy parfois aussi. Et qu’est-ce que c’est bien quand c’est en polonais dans le verbe, le niveau d’intensité monte d’un coup dans les intentions. Je m’arrête sur "Offline" et son gimmick au synthé dansant, mais sombre quand la voix claire devient growl, quand la guitare partage la scène avec des beats électro. Et juste après, La Mer nous emmène dans une boîte de nuit hardcore goth où tout et tous se mélangent avec "Year of The Dog". Je crois bien que je n’ai jamais, sur un album, certes dense (seize titres quand même, il faut être créatif quand on ne fait pas de grindcore), traversé autant de phases, autant d’univers, autant de transitions casse-gueules. Force est de constater que je suis encore là, avec la même soif de recommencer et me reprendre les vagues de La Mer sur la gueule. C’est froid quand on a chaud, mais chaud quand on a froid, c’est trop salé mais le sel, c’est quand même indispensable, non ?
La Mer, je ne l’ai pas vue venir et je me suis d’abord noyé. Comme encore quelques imprudents débiles tous les étés sur les côtes atlantiques. On a beau leur décrire le danger, ils n’écoutent rien et se croient plus forts que les éléments. Je n’ai pas eu cette prétention et je me suis donc relevé après la déferlante, car je ne connais pas le genre musical de La Mer, et je ne veux surtout pas le classifier. Je me contente d’écouter et ressentir, et c’est sans doute la décision la plus sage que j’aie prise depuis longtemps, musicalement parlant. Le seul conseil avisé que je puisse prodiguer, c’est d’écouter Errata sans a priori, sans attente particulière, en laissant de côté nos réflexes de classement. L'écouter les sens en éveil avec son âme d’adolescent boomer. C’est régressif.