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CHRONIQUE PAR ...

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Djentleman
Cette chronique a été mise en ligne le 01 juin 2022
Sa note : 19/20

LINE UP

-Vilhelm Bladin
(chant+basse)

-Daniel Bergström
(guitare)

-Carl-Magnus "Calle" Thomér
(guitare)

-Buster Odeholm
(batterie)

TRACKLIST

1) Lavender Haze
2) När De Du Älskar Kommer Tillbaka Från De Döda
3) Kaos2
4) Toxin
5) Brännmärkt
6) Den Helige Anden (Under Vatten)
7) Passage Noir
8) Måsstadens Nationalsång (Under Vatten)
9) Heartsmear

10) Vagabond
11) Mitt Trötta Hjarta

12) Detta Drömmars Sköte En Slöja Till Ormars Näste
13) Phantom Assassin
14) Sunset Sunrise
15) Sunset Sunrise Sunset Sunrise
16) Penny Royal Poison
17) Paaradiso

DISCOGRAPHIE


Vildhjarta - Måsstaden Under Vatten
(2021) - metal prog ambient Djent thall - Label : Century Media



C’est le grand retour. Oui vous l’attendiez : le grand retour d’un disparu depuis quelques années. Djentleman est de retour ! Ah pardon Vildhjarta ? Oui, aussi.

Voici donc dix années que les Suédois nous avaient abandonnés. Dix longues annuités pendant lesquelles nous ne pouvions que nous reposer sur ce magistral Måsstaden, qui avait à l’époque chamboulé la naissante planète djent. Alors oui, c'est en partie inexact puisque les Scandinaves nous ont gratifiés deux ans plus tard d’un EP de bonne facture, intitulé Thousands Of Evils, contenant tout de même huit pistes, mais qui ne pouvait satisfaire notre envie insatiable d’une nouvelle pièce plus aboutie. Du coup, rien de tel que nous fournir quatre-vingts minutes de son pour combler nos conduits auditifs qui commençaient sérieusement à prendre la poussière. Une heure vingt donc, mais qui se répartit sous une forme particulière, puisque c’est en deux parties qu’a été pressé ce disque, la première contenant neuf titres, la seconde « seulement » huit. La faute à une particularité technique qui veut qu’un CD ne peut dépasser les soixante-quatorze minutes et trente-trois secondes (merci Beethoven), l'album les dépassant de près de cinq minutes. On est donc proche d’un album de grindcore en termes de nombre de chansons, mais très loin en termes de durée, encore plus en terme de sonorités, voire de qualité (si l’on veut être légèrement offensant).
Pour ceux qui auraient connu plusieurs syndromes de la Belle au Bois Dormant pendant ces dix dernières années, nous allons tout de même rappeler ce que représente le sextet en provenance de la ville côtière de Hudiksvall. Vildhjarta, c’est un style à part. Le djent ? Pas seulement, ce serait tellement réducteur, puisque l’on se trouve ici en présence d’une sous-catégorie dont les virtuoses se sont auto-proclamés les inventeurs et les rois du genre : le thall. « Qu’est-ce donc que le thall ? » me demanderez-vous à juste titre. À part une ville située à la frontière du Pakistan et de l’Iran, en terme musical, c’est un style fortement imprégné de distorsions de cordes de guitares, de manière très aiguë et très amplifiée, d’harmoniques majeures et mineures, ainsi que d’une atmosphère obscure. Tout ce que Vildhjarta sait faire de mieux, et qui constitue sa marque de fabrique. Si on devait disséquer et décortiquer les corps des gratteux Daniel Bergström et Calle Thomér à leur mort, il ne serait pas improbable de retrouver ce terme inscrit dans leur ADN. D’ailleurs, pour ce dernier, vous pouvez trouver les mêmes sonorités (étrange ?) dans son autre groupe Humanity’s Last Breath, accompagné au passage du batteur Buster Odeholm, autre transfuge entre les deux bandes concitoyennes.
Tant que nous sommes dans la composition intrinsèque de la formation suédoise, il semblerait assez utile de s’attarder sur le chamboulement qu’elle a subi durant la dernière décade. Composée de sept membres auparavant, trois ont fui pour des raisons diverses et variées : le bassiste Johan Nyberg, l’un des deux chanteurs, Daniel Ädel, possédant la voix la plus aigüe, et le troisième guitariste Jimmie Åkerström. Après le changement à la batterie comme évoqué précédemment, il ne reste donc que le gratteux Daniel Bergström comme membre fondateur. Et, aussi surprenant que cela puisse paraître, l’âme de Vildjharta n’a pas bougé d’un iota pour autant. Seuls les plus fervents auditeurs de Humanity’s Last Breath sauront faire le rapprochement avec la lourdeur des riffs, liée à la production massive de ce nouvel opus. Plus encore que Måsstaden en 2011, qui était pourtant déjà affublé d’un certain calibre. Oui, il est indéniable que les deux transfuges ont apporté leur sonorité, mais le mariage est total, sans que cela ne force Vildhjarta à travestir une quelconque identité.
Cette identité justement, c’est le moment d’en parler, car elle est essentielle dans le monde des Nordiques. Incrustons-nous dans leur environnement grâce à l’artwork, première porte d’entrée vers l'album, d’autant plus quand celui-ci relève d'un concept. Cette pochette reste toujours dans la même veine que la précédente, avec la présence d’arbres, de créatures étranges, mais il ne vous aura pas échappé qu’elle est beaucoup plus lumineuse, et malgré cela, toujours emprunte d’un certain mysticisme (si un franc-maçon passe par là et peut nous éclairer sur d’éventuels signes cachés, nous sommes preneurs). Orientons-nous ensuite vers le domaine lyrique. Les noms des pistes ont beau avoir un bon contingent anglais, et même un français ("Passage Noir"), la dizaine restante hisse haut la bannière suédoise, tout comme l'entièreté des paroles qui ont été intégralement rédigées dans la langue natale de Björn Strid. Cela marque sûrement une volonté de ne pas dénaturer au maximum la pensée et la philosophie du quatuor. Quant au thème des paroles, il est assez ciblé puisque nous oscillons entre celui du froid, de la souffrance, du mystique, mais nous sommes surtout bousculés par l’omniprésence, sur presque chaque titre, de la folie et de l’obscurité (dans une intéressante dualité avec la luminosité).
Après avoir décortiqué l’aspect extérieur, il serait temps d’en venir au sujet : la musique. C’est là que tout prend son sens, que l’on peut se laisser imprégner par toute l’essence que Vildhjarta laisse dégouliner le long de ses partitions. Et c’est là que se complique fortement la tâche pour quiconque veut retranscrire avec fidélité ce qu’il ressentira lors de l’écoute de ce chef-d’œuvre. Comment réussir à relater l’indéfinissable, l’indescriptible pour ne pas dire l’indicible ? Comment mettre en exergue la façon dont Vildhjarta nous transperce de toute part avec ses harmoniques mineures et majeures, ses sous-accordages poussés à l’extrême, ses ambiances atmosphériques de types sylvestres comme dans "Måsstadens Nationalsang (Under Vatten)", "Heartsmear" (avec des cris de loups), ou "Sunset Sunrise Sunset Sunrise", ses breaks transcendants symptomatiques du thall mais poussés à son paroxysme, ou encore cette mélodie oppressante et angoissante au possible, en fil rouge dans "Kaos2", "Måsstadens Nationalsang (Under Vatten)" et "Vagabond" ? Vous êtes dans une forêt du nord, en pleine pénombre, et vous avez l’impression que tout se resserre autour de vous, que des créatures étranges et mystiques ne sont pas loin, mais vous avez du mal à dire si elles vous veulent du bien ou du mal. Ou peut-être que tout cela n’est qu’une question de relativisme. Quoi qu’il en soit, une fois que vous avez mis les pieds dedans, il vous sera difficile de vous en dépêtrer avant le lever du jour. Est-ce cela que les artistes ont voulu nous faire comprendre avec les titres n°14 et 15, de manière un peu incongrue et forcée d’ailleurs ?
Vous savez quoi ? Pour vous convaincre de tout ce qui a été dit au-dessus mais qui reste abstrait à souhait, il vous suffit simplement d’écouter un seul titre. Parmi la légion de tueries qui parsème l’album, il en ressort une qui pourrait être considérée comme génocide : "Kaos2". Tout est dit dans le titre. Votre cerveau en ressortira irrévocablement avec des séquelles, mais vous verrez que vous en redemanderez. Et le pire, c’est que vous ne saurez jamais expliquer pourquoi. La magie de la musique dans son sens le plus primaire. Pourtant, j’aimerais évoquer dans le même paragraphe qui relate le plus gros point fort de Måsstaden Under Vatten, ce que je considère être comme le seul point faible qu’il contient. Et encore, vous allez voir que ça n’en est pas réellement un : la présence du chant. Non pas que celui-ci soit mauvais, bien au contraire, il est même plutôt bien exécuté, et l’on voit que Vilhelm Bladin a réussi à combler la perte du chant clair d’antan. On est même agréablement surpris d’ouïr du chant clair et des chœurs dans plus de la moitié des titres proposés sans que cela pose quelconque incongruité. Non, le réel souci c’est que les instruments derrière nous font parvenir une mélodie et une ambiance tellement sublime et incomparable que l’on est parfois frustré de ne pas pouvoir en profiter pleinement. Mais rassurez-vous, Vildhjarta a pensé à tout, et il faut croire qu’ils avaient conscience de ce point-là : il existe une version instrumentale de ce bijou grandiose, de cette merveille à rajouter aux côtés des sept déjà existantes en ce bas monde.


Cette chronique ne parvient pas à dépeindre un millième de ce que vous pourrez ressentir lors de l’écoute de cette masterclass. Ce que vous avez lu aura mis plus de neuf mois à être conçu, pour une raison. Le péril était considérable en se risquant à poser des mots sur ces quatre-vingts minutes : dénaturer la substantifique moelle et l’ADN de Vildhjarta, retranscrire de manière médiocre des émotions grandioses, profondes et incommensurables. Objectif atteint ? Difficile à dire, et je n’ai pas la prétention de pouvoir l’affirmer. Néanmoins, la note ne trompe guère quant à la qualité de l’œuvre. On frôle la perfection, mais celle-ci est quasi inatteignable pour le commun des mortels. Même l’absence de chant n’aurait pas permis d’augmenter la note pour atteindre le Graal. Cette perle noire ne souffre d’aucun défaut, si ce n’est qu’elle a été composée par des Hommes.



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