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CHRONIQUE PAR ...

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Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 17 septembre 2018
Sa note : 16/20

LINE UP

-Denis "Snake" Bélanger
(chant)

-Denis "Piggy" D'Amour
(guitare)

-Jean-Yves "Blacky" Thériault
(basse)

-Michel "Away" Langevin
(batterie)

TRACKLIST

1) Experiment
2) Tribal Convictions
3) Chaosmöngers

4) Technocratic Manipulators
5) Macrosolutions to Megaproblems
6) Brain Scan
7) Psychic Vacuum
8) Cosmic Drama

DISCOGRAPHIE

War and Pain (1984)
Rrroooaaarrr (1986)
Killing Technology (1987)
Dimension Hatröss (1988)
Nothingface (1989)
Angel Rat (1991)
The Outer Limits (1993)
Negatron (1995)
Voivod (2003)
Infini (2009)
Target Earth (2013)
The Wake (2018)

Voivod - Dimension Hatröss
(1988) - thrash metal - Label : Noise Records



Bon, ils en sont où, les vampires-robots-mutants du cosmos ? Du thrash punk nucléaire qui corrodait un premier LP fort prometteur, les quatre Voivods ont d'abord livré une version plus directe qui en a déçu beaucoup, avant de lâcher un OVNI aussi abrasif que novateur, ouvrant définitivement la voie vers un metal différent et exigeant. Cette fois-ci, il est question d'un « concept album », enfin d'un album encore plus conceptuel que les précédents, dont le thème récurrent pourrait se résumer à « on va tous crever dans un bunker dézingué au plutonium 239 par des androïdes fascistes ». Est-ce que ce choix va vraiment changer quelque chose ? Killing Technology était déjà assez dingue comme ça, non ?

Non. Enfin si, mais, d'une certaine manière, Dimension Hatröss pousse le délire encore plus loin. Pourtant, au premier abord, rien ne semble avoir bougé : la pochette dessinée par Away, le batteur et responsable de l'environnement graphique du collectif, témoigne toujours d'un design, disons, inimitable – qui a néanmoins le mérite de mettre tout de suite dans l'ambiance post-apocalyptique développée depuis l'inaugural War and Pain. L'illustration est toutefois moins hirsute que ses devancières, plus dépouillée et finalement plus explicite quant à la menace de manipulation technologique et génétique qui s'installe, fût-ce dans un monde parallèle de science-fiction horrifique. "Experiment", en ouverture, s'inscrit dans cette lignée plus « réfléchie »: contrairement à son homologue de l'effort antérieur, les effets spéciaux en introduction ne débouchent pas sur un assaut scélérat perpétré par un gang de tueurs de l'espace mais sur un riff lourd bourdonnant en mid tempo, rapidement relayé par la basse, tandis que Piggy fait déjà crisser sa six-cordes de ses caractéristiques accords stressants. À la manière du bancal et inexorable "Lark's Tongues in Aspic (part two)" de King Crimson - dont le guitariste est fan - "Experiment", malgré plusieurs diversions, chemine de manière imperturbable, le coup de folie attendu n'arrivant pas. Fausse piste concernant le schéma des compositions – des cassures, il y en aura, et pas qu'un peu – mais le décor est posé : ce sera suffocant et maîtrisé.
La maîtrise : Killing Technology relevant du génial patchwork, voilà une donnée qui distingue forcément Dimension Hatröss de ce qu'a pu enregistrer la section de Jonquière jusqu'alors. La progression est palpable à l'écoute de "Tribal Convictions" : plutôt que foncer pleine balle après une énième présentation cauchemardesque, le quatuor prend le temps de dérouler un passage intrigant sur fond de percussions censément « tribales » (donc), prélude à un superbe couplet à la fois intense et apaisé sur lequel Snake fait preuve d'une rare retenue derrière le micro. Le contraste avec le refrain scandé est saisissant et fonctionne à plein, l'emballement pressenti arrivant en fin de course, prolongé par une coda obsédante - « who's god - who's dog ». Les fans du recueil précédent auront de quoi être contentés: les plans alambiqués et autres ruptures inattendues figurent bien au programme. Avec le vif "Chaosmöngers" – l'allure générale est par ailleurs soutenue –  ils retrouveront aussi les enchaînements hystériques qui faisaient tout le charme de Killing Technology, bien qu'il s'agisse-là d'une, relative, exception au sein d'une œuvre qui frappe paradoxalement par son homogénéité. En effet, un soin évident a été porté aux enchaînements, étant entendu que la notion de fluidité est étrangère à l'ADN voivodien. S'il n'est donc pas question d'une simple juxtaposition de bonnes idées, l'écueil d'une perte de spontanéité n'est pas tout à fait évité – mais pouvait-il en être autrement au sein d'une démarche aussi étudiée ?
Breaks, breaks dans le break, boucles incomplètes, détours sans retour : voilà de quoi perdre en route le thrasher qui ne jure que par Sodom. Cependant, point de digressions inutiles et autres démonstrations stériles : les séquences se succèdent dans un délai contraint, structurant des morceaux d'une densité presque harassante, servies par une production froide qui surprend par sa précision. Certes, on est loin d'un U2 supervisé par Daniel Lanois, pour autant les guitares qui bavent et les graves magmatiques ont laissé la place à une mécanique inquiétante, plongée dans une réverbération assimilable aux suintements d'une brume électrique. De sa six-cordes acérée aux sonorités immédiatement reconnaissables, Piggy pilote le vaisseau intersidéral avec maestria entre stridulations et riffs déchiquetés, attaques sourdes et solos ultra-tendus pendant que Blacky extrait de sa basse un vrombissement toxique, agent facilitateur d'une flambée glaciale que relance sans cesse l'étincelle saturée des cymbales. Avec sa magnifique, planante et flippante variation médiane, "Psychic Vacuum" incarne à la perfection la volonté des Canadiens d'instaurer un climat acide, que ne remet pas en cause un motif syncopé sur le modèle du quasi disco "Angel" de Tygers of Pan Tang – magie d'un titre renforcé par l'ajout parcimonieux mais décisif de samples proto indus, à l'instar des autres pistes. Le riff lancinant de "Cosmic Drama" sonne la fin du voyage en cet univers oublié, faisant sourdre une pointe de mélancolie en conclusion de ce qui n'est, après tout, qu'une histoire conçue par des post-adolescents talentueux. Et rien d'autre, pas vrai ?


En disciplinant leur thrash metal versatile, les ambitieux membres de Voivod ont engendré une créature compacte et véloce, d'une intensité tellement mouvante que le vertige qu'elle provoque la rendrait presque hermétique. Heureusement, une inspiration foisonnante et leur sens unique de la mélodie permettent aux quatre évadés de l'espace de proposer bien mieux que la version musicale d'une bande dessinée post-nuke. Évolution somme toute logique d'une trajectoire atypique, le quatrième effort longue durée des Québécois visionnaires constitue une réalisation inouïe – dans tous les sens du terme – qui laisse à entendre l'un des futurs possibles du metal extrême. Complètement en dehors des clous et absolument cohérente, l'impressionnante « Dimension Atroce » fera date.


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