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CHRONIQUE PAR ...

100
Merci foule fête
Cette chronique a été mise en ligne le 20 novembre 2021
Sa note : 17/20

LINE UP

-Julian Frederick Gordon "Pye" Hastings
(chant+guitare)

-Richard Stephen Sinclair
(chant+guitare+basse)

-David "Dave" Sinclair
(chœurs+claviers)

-Richard Coughlan
(batterie)

Ont participé à l'enregistrement :

-James Brian Gordon "Jimmy" Hastings
(flute+saxophone)

-John Beecham
(trombone sur "Golf Girl")

-Dave Grinsted
(percussions)

TRACKLIST

1) Golf Girl
2) Winter Wine
3) Love to Love You (And Tonight Pigs Will Fly)
4) In the Land of Grey and Pink
5) Nine Feet Underground
a. Nigel Blows a Tune
b. Love's a Friend
c. Make It 76
d. Dance of the Seven Paper Hankies
e. Hold Grandad by the Nose
f. Honest I Did!
g. Disassociation
h. 100% Proof

DISCOGRAPHIE


Caravan - In The Land Of Grey And Pink
(1971) - rock prog - Label : Deram



Dans la famille du rock progressif britannique des seventies, on demande les cousins rigolos. Alors qu'à Londres, dès l'aube de la décennie, les ambitieux musiciens de King Crimson, Yes et Genesis rivalisent déjà de sophistication instrumentale sur fond de textes poético-philosophiques, de jeunes gens venus de province font... la même chose, mais en ajoutant une dose de dérision qui leur fait perdre quelques points de crédibilité auprès des hipsters tout en les mettant à l'abri de la grandiloquence – gloire ou faire rire, il faut choisir. Originaires de Canterbury, les chevelus de Caravan appartiennent à cette catégorie. In the Land of Grey and Pink est leur chef d'œuvre.

Car oui, ces blagueurs, capables, ou plutôt coupables d'intituler un album If I Could Do It All Over Again, I'd Do It All Over You (leur deuxième, très bon) et une chanson "Love Song with Flute", sont en mesure de délivrer des compositions exquises. Initialement basés à Whitstable, comté du Kent, près de Canterbury donc, les membres de Caravan croisent au sein de The Wilde Flowers ceux du futur Soft Machine, autre escouade déconnante mais douée, avant de s'installer à Londres à l'occasion de leur premier contrat discographique. Un prometteur LP auto-intitulé est gravé, éveillant l'intérêt de Decca, la maison de disques des Rolling Stones qui sort sur sa filiale Deram le deuxième long jeu cité plus haut. La troupe s'aguerrit dans le circuit universitaire et apparait dans plusieurs festivals aux côtés de Pink Floyd, Yes, The Nice et Soft Machine. Une ascension rapide qui s'explique probablement par la qualité du matériel enregistré, ce que confirme haut la main ce « Pays du Gris et du Rose » à la mignonne pochette sous influence Tolkien, en conformité avec les paroles de la chanson-titre qui ferait une excellente bande-son pour les premiers chapitres bucoliques du Seigneur des Anneaux. Une mélodie tranquille comme une journée ordinaire d'un résident de Hobbitebourg, scandée par de nonchalants accords de guitare acoustique, flâne au gré des inflexions du flegmatique Richard Sinclair, évoquant irrésistiblement les comptines du singulier The Piper at the Gates of Dawn de Pink Floyd. La candeur n'est qu'apparente, le solo d'orgue grinçant de David Sinclair, cousin de Richard, se charge de zébrer le tableau trop parfait. Pour autant, le résultat reste décontracté, contrairement aux autres pistes.
Ainsi, "Winter Wine", qui baigne aussi dans un trip fantasy rêveuse, progresse sur un tempo plus enlevé qui lui confère une coloration épique. Pas vraiment de couplet ni de refrain, mais une mélopée un chouïa bavarde interrompue par des variations faisant songer à celles qui parsèment le troisième effort longue durée de Yes paru quelques semaines auparavant. En revanche, les similitudes avec les constructions contrastées de la bande de Squire et Anderson sont beaucoup moins flagrantes sur "Golf Girl", malicieuse ritournelle entamée par un trombone narquois, rejoint peu après par la flûte virevoltante de Jimmy Hastings, membre non officiel du collectif mais élément néanmoins déterminant de l'identité sonore de Caravan. C'est lui qui conclut d'une intervention dynamique "Love to Love You", petit bijou de pop song chantée par son frère Julian, alias « Pye ». Dans un monde parfait, ces couplets charmeurs et le refrain succulent, du genre à s'incruster dans les synapses dès la première écoute, auraient propulsé au sommet des charts ce tube au potentiel équivalent à celui de "See Emily Play" de Pink Floyd – mais dans un monde parfait, les labels font correctement leur boulot plutôt que se focaliser sur leurs têtes de gondole (bon, OK, les paroles décalées à base de sacs de noix et de cochons volants n'aident pas non plus).
Les amateurs d'épopées aux climats changeants auraient tort de s'enfuir suite à la description précédente. Car si Caravan est affilié au rock progressif, ce n'est pas uniquement pour son appétence pour les récits de farfadets qui passent par la cheminée ou de ménestrels errants. Déjà auteurs d'une suite roborative approchant le quart d'heure sur leur essai précédent, les compétents lurons proposent avec "Nine Feet Underground" un trip hallucinant de plus de vingt minutes. Dès le motif initial porté par un mid tempo a priori peu surprenant, une atmosphère spéciale s'installe, comme celle enveloppant les premiers plans des grands films. Puis guitare, claviers et saxophone se répondent dans une succession de solos plus inspirés les uns que les autres, tandis que la basse de Richard Sinclair assure un stimulant contrechant renforcé par la battue énergique de Richard Coughlan – Richard est de toute évidence un prénom à la mode dans les années soixante-dix, en Angleterre tout du moins. Cette séquence céleste en rien démonstrative, il faut le souligner, se termine avec le retour en toute fluidité du thème initial, qui laisse la place à un motif un peu plus lourd et tout aussi accrocheur. Le chant flûté de Pye fait son apparition à l'occasion d'un superbe passage doté d'un refrain intense. S'enchaînent ensuite passages apaisés et accélérations enivrantes sous la houlette d'un orgue affirmé, qui tantôt se cabre, furieux et saturé, tantôt monologue dans un murmure. Cousin Richard, encore lui, prend alors la parole pour magnifier de son timbre de baryton mélancolique une mélopée à fendre l'âme avant que ne tonne une coda presque aussi heavy que celle qui terminait "In-A-Gadda-Da-Vida" d'Iron Butterfly, seul morceau de cette envergure et de cette qualité auquel peut être comparé cette pièce succulente en 1971. Clairement, le risque que celle-ci éclipse le reste du répertoire des Anglais, comme le monstre engendré par le Papillon de Fer a effacé celui des Californiens, n'est pas négligeable.


Alternance de contes songeurs pour adultes et de vignettes aussi drôles qu'aguicheuses, s'achevant par une composition haletante d'un équilibre miraculeux et d'un plaisir rare, In The Land of Grey and Pink se révèle aussi enchanteur que son titre le laissait espérer. Grâce à ce recueil de grande classe, les quatre locataires de Caravan prouvent qu'ils peuvent transcender leur image de Monthy Pythons de l'orgue Hammond et rivaliser avec les têtes de proue du rock progressif british, tout en cultivant leur particularité. Un magnifique tour de force.


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